entête
entête

Catalogue 2.0

The future of the library catalogue

Edited by Sally Chambers
Facet Publishing, 2013, 212 p.
ISBN 978-1-85604-716-6 : 49,95 £

par Romain Wenz

L’avenir des catalogues est un des sujets sur lesquels tous les bibliothécaires ont un avis, souvent tranché, parfois passionnel. Entre la crainte de ne pas être à la hauteur sous un déluge d’informations numériques et le désir de continuer à offrir une information désintéressée et neutre, la profession s’interroge sur cet outil. Là où les catalogues de vente en ligne intègrent des services de préconisation et de recommandation, les catalogues de bibliothèques ont évolué techniquement avec une mutualisation de la production de notices, un signalement partagé, et parfois avec des fonctionnalités nouvelles. Ils restent une simple version numérique des catalogues papier, au sens où ils restent neutres et ne visent pas à évoluer vers des services de préconisation. Pensé comme un outil de signalement, de gestion et de localisation, le catalogue en ligne des bibliothèques permet d’être accessible sur le web. Mais il s’intègre de ce fait dans le monde plus large, où il est en compétition avec de nombreux autres sites d’information, qui vont des sites généralistes aux sites commerciaux de vente de livres. Les interrogations des professionnels des bibliothèques sur l’évolution de cet outil sont donc réelles.

Un ouvrage bienvenu sur un sujet complexe

Il faut d’abord saluer l’arrivée de cet ouvrage. Malgré le nombre de communications sur le sujet dans des conférences internationales (IFLA, Dublin Core Conference notamment), il est bon de disposer d’une monographie compète, qui propose une synthèse à un moment donné. Paradoxalement, le sujet de l’évolution des catalogues conduit souvent à souligner la tendance des lecteurs à préférer l’immédiateté du web à la chaleur de nos bibliothèques, mais ce thème lui-même est plutôt traité sur des blogs et des articles en ligne que dans des livres.

La première qualité de cette « monographie imprimée » est donc d’exister sous cette forme. Elle présente aussi d’autres attraits : celui de réunir des contributeurs expérimentés et reconnus de différents pays (Allemagne, France, Pays-Bas, Royaume-Uni, USA), évitant ainsi le tropisme américain souvent dommageable à ce sujet, et celui d’être bien articulé, avec huit chapitres précis sur des sujets éventuellement techniques mais exposés de façon très pédagogique : études d’usages, principes d’indexation, panorama européen, applications mobiles, FRBR, web sémantique, études numériques, et perception des bibliothèques (échelle, processus, attention). Cet ouvrage présente les enjeux et services de façon neutre et utile, sans chercher à prédire l’avenir de façon dogmatique : on ressort donc de la lecture avec des outils de compréhension et d’analyse, mais pas avec des solutions « clés en main ».

L’ouvrage est formellement efficace : il intègre un index des matières détaillé qui permet de s’y référer pour des points ponctuels. Le style des contributions, toutes rédigées en anglais, est fluide malgré la technicité du propos, et est compréhensible sans être expert du sujet. Des captures d’écran des sites permettent de gagner du temps lors de la lecture, et de s’y référer si les sites évoluent.

Pourtant deux limites doivent être signalées : Tout d’abord, la présentation de l’état de l’art promis en quatrième de couverture (practical projects and cutting-edge concepts) devra être complétée par des lectures complémentaires pour les évolutions de ces trois dernières années. Sans doute du fait des délais de production éditoriale, l’ensemble de l’ouvrage a manifestement été rédigé il y a maintenant plusieurs années. À l’exception des articles sur les applications mobiles, sur les études numériques, et sur la perception des bibliothèques, l’ouvrage fait référence à des projets et publications antérieurs à 2010. À titre d’exemple, le livre n’évoque pas les sujets de l’ouverture des données publiques, et ne mentionne que rapidement les évolutions autour de RDA (Ressources : Description et Accès).

Surtout, l’ensemble de l’ouvrage part du principe que l’on investit dans les catalogues, sans poser la question des coûts et bénéfices apportés par les évolutions. Or la dimension gestionnaire et comptable est désormais nécessaire aux évolutions techniques, qui s’effectuent avec des budgets contraints. Le livre est donc très utile aux professionnels des bibliothèques voulant comprendre des enjeux de leur métier, mais pas aux gestionnaires cherchant des éléments rapides de prise de décision. Cela n’enlève rien aux qualités de synthèse de l’ouvrage : il serait impossible de traiter en 200 pages toute la diversité de la question.

Les enjeux du « catalogue 2.0 »

Le terme de « 2.0 » est employé au sens propre pour désigner une seconde « version majeure » d’un logiciel, c’est-à-dire un changement important dans ce logiciel. Pour plaisanter, Tim O’Reilly avait intitulé Web 2.0 une de ses conférences, sur les évolutions du web. Il y présentait en particulier les services auxquels les internautes peuvent participer (blogs, réseaux sociaux), qui sont restés associés à ce terme de « web 2.0 ». Depuis, l’expression « 2.0 » est souvent employée à propos de services, pour évoquer leurs évolutions importantes. Dans le cas du livre Catalogue 2.0, The future of the library catalogue, la question explicitement posée est : « Y aura-t-il un catalogue de bibliothèque dans le futur et, si oui, à quoi ressemblera-t-il ? »

De façon toujours précise et documentée, le cheminement progressif des chapitres permet de dégager des visions possibles du futur.

Des trajectoires qui restent ouvertes

Une préconisation constante des auteurs étant l’intégration des tables des matières dans les résultats fournis aux lecteurs, nous traduisons ici les intitulés des chapitres, en relevant quelques points marquants, sans prétendre restituer la richesse et la densité des textes.

Après les propos liminaires et polis de Marshall Breeding, l’introduction de Sally Chambers, qui a fait le gros travail de coordination, présente les enjeux et la progression de l’ouvrage, découpé en huit parties, confiées à des spécialistes.

1 – Catalogues de nouvelle génération : que pensent les usagers ? Anne Christensen

Études à l’appui, une vision européenne du catalogue comme outil d’accès, avec à la fois une présentation historique, une synthèse des études sur le sujet et des perspectives futures.

2 – Faire fonctionner la recherche pour l’usager de bibliothèque. Till Kinstler

Souvent évoqués, rarement expliqués, les algorithmes de recherche et de tri des résultats dans les catalogues sont ici exposés. Sous une forme précise mais compréhensible sans formation scientifique poussée, l’article expose les bases théoriques de la recherche booléenne et vectorielle, et la façon dont les décisions d’indexation prises par les bibliothécaires peuvent permettre d’améliorer la pertinence des résultats.

3 – La découverte de nouvelle génération : un panorama de la scène européenne. Marshall Breeding

En présentant une série de solutions techniques éprouvées, cette contribution a de quoi rassurer sur la faisabilité technique des évolutions. La tentative d’inventaire des solutions d’Opac existantes forme une sorte de « Manufrance du catalogueur », utile pour savoir ce qui est réaliste, et assorti d’exemples d’implémentation qui donnent une idée du niveau d’investissement financier et humain nécessaire, les exemples allant de bibliothèques municipales à des bibliothèques nationales.

4 – Le catalogue mobile de bibliothèque. Lukas Koster et Driek Heesakers

Une description claire et précise des projets pour téléphones mobiles (ordiphones) menés à Amsterdam et Breda, avec les chiffres d’utilisation et des conseils opérationnels pour mener éventuellement un projet du même type.

5 – FRBRiser votre catalogue : les facettes de FRBR. Rosemie Callewaert

La vision des « spécifications fonctionnelles pour notices bibliographiques » (FRBR) proposée dans cette partie présente une démarche adaptée au grand public, consistant à regrouper autour d’une même page d’œuvre toutes les éditions et versions des documents, en montrant comment le service zoeken.bibliotheek.be utilise ces principes. La présentation combine la rigueur de la théorie avec des exemples parlants est convaincants.

6 – Adapter votre catalogue au web sémantique. Emmanuelle Bermès

De façon toujours explicite, Emmanuelle nous présente ici les outils du web sémantique applicables aux bibliothèques. Utiles en particulier pour relier les « données d’autorité », ils permettent dès à présent de prendre un peu d’avance sur les « catalogues 3.0 ».

7 – Aider la recherche numérique : contrôle bibliographique, collaborateurs des bibliothèques et entrepôts en accès ouvert. Karen Calhoun

Au travers de l’environnement dans lequel les bibliothèques de recherche s’inscrivent, se posent à la fois des questions d’accès, de licences et de structuration des entrepôts entre bibliothèques : une vision ambitieuse et optimiste est ici proposée.

8 – Treize façons de voir les bibliothèques, la découverte et le catalogue : échelle, processus, attention. Lorcan Dempsey

S’il fallait ne lire qu’un article de ce livre : pour passer à l’échelle du web, des présences multiples sont nécessaires. Les niveaux auxquels la bibliothèque peut apporter le plus de valeur sont ici décrits.

Quels catalogues pour quels lecteurs ?

Catalogue 2.0 propose d’analyser la structure d’utilisation des catalogues à partir de diverses études. L’ouvrage ne s’attache donc pas seulement à décrire les nouvelles fonctionnalités à la mode, mais s’interroge réellement sur les enjeux et outils, les attentes possibles pour les lecteurs, et la façon dont le web conduit les bibliothèques à la fois à spécialiser une partie de leur offre pour être les plus complètes possibles sur les secteurs qui leur sont particulièrement dévolus (recherche universitaire), et inversement à se généraliser en créant des outils plus simples et rapides dans les domaines où « l’information est abondante mais l’attention limitée ».