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La lecture, populaire ?

Un regard sur le partage de la lecture

Anne-Marie Bertrand

« Démocratiser la lecture » : voilà bien une expression inusitée. On parle plutôt de développer la lecture, d’encourager la lecture, d’inciter à la lecture… Parce qu’elle est une pratique trop largement partagée pour faire l’objet d’une politique de démocratisation ? Ou parce qu’elle a trop à voir avec des pratiques non culturelles (l’école, l’apprentissage, l’information…) ? Ou parce qu’elle est une compétence de base, socle nécessaire à toute socialisation ?

La lecture peut-elle être une pratique soutenue par une politique publique ?

La question initiale

Faut-il lire ? Comment ? Quoi ? Combien ? Ces questions ont reçu au long du XXe siècle des réponses variées, marquées par une inquiétude grandissante quant à la disparition de la lecture.

On lit trop, pensait-on au début du XXe siècle. On lit trop et on lit n’importe quoi, et c’est une responsabilité des élites de contrôler cette activité – en particulier, les lecteurs « mineurs » que sont les enfants, les femmes et les pauvres (les ouvriers, les paysans) ne doivent pas être livrés à eux-mêmes dans leurs choix de lecture. Ils doivent être guidés, accompagnés, contrôlés. Dans les années 1930, on pouvait entendre un maire refuser un dépôt de livres proposé par la bibliothèque de Nantes, au motif que « nos populations rurales pensent trop bien pour qu’on puisse envisager de leur donner l’occasion de lire des livres  1 ». L’épiscopat publiait des listes de « bons livres », de lectures saines et enrichissantes. Les Romans à lire et romans à prescrire de l’abbé Béthléem connurent un long succès de librairie (onze éditions entre 1905 et 1932).

Après la Libération, et particulièrement dans les années 1960, un changement de paradigme apparaît : non, on ne lit pas trop dans ce pays, au contraire, on ne lit pas assez. En 1960, le Syndicat national des éditeurs fait réaliser la première enquête d’envergure sur la lecture des Français. Les résultats sont accablants : 58 % des Français de plus de 20 ans n’ont pas lu un livre au cours des 3 mois précédant l’enquête  2. Des « concurrents » du livre sont désignés : la télévision (seulement 18 % des foyers sont alors équipés), « l’ouverture d’un café dans un village », « l’électrification rurale qui permet à de nouveaux foyers d’avoir la radio » ou « un hiver doux » qui incite à travailler ou paresser dehors ; quant aux jeunes, la majorité d’entre eux « préfère acquérir un vélomoteur et aller dans les bals des environs, ou jouer au football ou même échouer au café, plutôt que de s’occuper à quelque chose qui rappelle l’école  3 ». Résultats accablants car la France est en phase rapide d’urbanisation et de scolarisation ; son économie a besoin de techniciens et d’ingénieurs ; elle a besoin d’éducation, de formation, de qualification ; elle a besoin de lecture.

D’où le basculement d’une inquiétude à l’autre : ce n’est plus la mauvaise lecture qui est redoutable et redoutée, mais l’absence de lecture. Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard  4, en particulier, ont mis en évidence le glissement des discours : il ne s’agit plus de développer la lecture de bons livres, mais d’encourager la lecture comme pratique intrinsèquement bonne en soi. Lire est devenu un verbe intransitif, et « il faut lire ! » une évidence non questionnée, voire un slogan.

Ce ne sont plus les lectures qui importent, mais les lecteurs, analyse encore Martine Poulain : « L’exigence du “toujours plus” devient première en matière de politiques culturelles. La lecture est un bon exemple de ce déplacement. L’interrogation porte peu sur la lecture et ses modes, encore moins sur ses contenus : on ne s’intéresse plus qu’au nombre de lecteurs. La question de la quantité des lecteurs a remplacé celle de la qualité des lectures  5. »

Pourquoi lire ? Comment lire ?

« Il faut lire ! » Mais pourquoi ? La question, on s’en doute, n’est pas posée en ces termes. La lecture, « cela va de soi », doit être encouragée. Plusieurs registres sont mobilisés : d’une part, la lecture est intrinsèquement liée au processus éducatif ; ensuite, elle est un élément de notre civilisation (« livresque », dit-on quelquefois) ; enfin, elle ouvre la porte au monde de la culture.

Lire, s’instruire, grandir

Jules Ferry : « Pour nous, le livre, quel qu’il soit, c’est l’instrument fondamental et irrésistible de l’affranchissement de l’intelligence. »

S’instruire, apprendre, mûrir, grandir. On retrouve ici la croyance dans le pouvoir émancipateur du livre. Dans le livre comme outil de liberté, comme constitutif de la démocratie. Ici, il faut citer le texte publié par les éditeurs, les libraires et les bibliothécaires américains, à l’occasion de l’édition, dans leur pays, des Versets sataniques : « Les hommes libres écrivent des livres. Les hommes libres publient des livres. Les hommes libres vendent des livres. Les hommes libres achètent des livres. Les hommes libres lisent des livres. Dans l’esprit de l’engagement des États-Unis en faveur de la liberté d’expression, nous informons le public que les lecteurs pourront trouver ce livre dans les librairies et les bibliothèques de tout ce pays  6. »

Liberté qui peut prendre des formes multiples, la liberté de celui qui apprend et comprend le monde comme la liberté de celui qui dialogue avec les auteurs et leurs œuvres, avec « le don des morts », pour reprendre la belle formule de Danièle Sallenave.

Écoutons ce que disent des usagers des bibliothèques : « Je suis venu à la BPI comme on boit un verre d’eau », dit un autodidacte assoiffé de savoir  7. Et un jeune d’origine algérienne, qui fréquente une bibliothèque de banlieue : « Je lis non pas pour m’évader, parce qu’on ne peut pas s’évader. Je vais faire une phrase d’auteur : je lis pour apprendre ma liberté  8. »

L’importance de la lecture naît de l’importance des mots. Jacques Rancière : « Les énoncés politiques ou littéraires font effet dans le réel […]. L’homme est un animal politique parce qu’il est un animal littéraire, qui se laisse détourner de sa destination “naturelle” par le pouvoir des mots  9. »

Lire dans un monde civilisé

Lire pour être dans le monde. L’imaginaire social fait de la lecture non seulement une pratique nécessaire, mais aussi le préalable à une socialisation réussie. Jean-Claude Passeron souligne le polymorphisme non seulement culturel mais fonctionnel de la lecture : « L’accès à l’information écrite se présente aujourd’hui comme la condition préalable de la pleine utilisation des autres codes et des autres systèmes de communication, y compris bien sûr l’audiovisuel ou l’informatique  10. »

Mais si la lecture est désormais une activité très largement partagée, elle diminue d’intensité. Les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français montrent notamment une baisse régulière du nombre de gros lecteurs. « La France lit plus, les Français lisent moins », résume François de Singly.

Cette diminution du noyau dur des lecteurs suscite des commentaires alarmés, au-delà même de toute raison. Ainsi, entre mille autres exemples, Bertrand Poirot-Delpech, de l’Académie française, dans un article intitulé « La lecture, c’est juin 40  11 » : « C’est la lecture comme instrument unique de regard sur le monde et sur soi que le XXe siècle a évacué en quelques décennies. La langue a cessé d’être l’objet d’un savoir républicain facteur de liberté et d’égalité […]. L’abandon, par le XXe siècle, de la notion de richesse et de liberté personnelles par le Livre représente une perte aussi tragique et lourde de conséquences que l’anéantissement par les deux guerres mondiales du concept d’humanité. »

Lire pour se cultiver

Dans les années 1980, l’acception de la lecture comme pratique sociale, pratique à partager, encourage le ministère de la Culture à faire de la politique de lecture le « socle » de toute politique culturelle : « Le livre n’est pas un produit comme les autres, ni la lecture une activité culturelle comme une autre […]. La lecture est l’activité culturelle de base. À la fois la plus accessible et la plus complexe, la plus porteuse d’ouverture et la plus propice à l’expression des solidarités  12. » Et aussi : « La lecture n’est pas une pratique culturelle comme les autres : elle a une place à part en même temps qu’elle est l’affaire de tous. La lecture est la condition de l’égalité des chances dans la société […]. La lecture est centrale, parce qu’elle est aussi la condition d’accès aux autres pratiques culturelles : on ne pratique pas le théâtre, la musique, voire le cinéma ou la télévision de la même manière si l’on sait lire ou non  13. »

On peut souligner que cet argumentaire semble très daté, comme s’il avait fait long feu – c’est l’éducation artistique qui semble prendre le relais comme socle ouvrant aux pratiques culturelles (par exemple, chez Catherine Tasca, dans Un choix de vie, Plon, 2002).

Et puis, parallèlement, le doute s’instaure sur le bien-fondé même des politiques de démocratisation : dans une note baptisée « Culture pour chacun » (2010), des conseillers du ministre de la Culture écrivent : « D’une certaine manière, le principal obstacle à une politique de démocratisation culturelle, c’est la culture elle-même. Une certaine idée de la culture, répandue dans les composantes les plus diverses de la société, conduit, sous couvert d’exigence et d’excellence, à un processus d’intimidation sociale. » Alors, que démocratiser ? Question particulièrement aiguë quand il s’agit des pratiques de lecture.

Lire moins

L’écart entre les discours sur les bienfaits de la lecture et les pratiques de lecture ne cesse de grandir. Si la moyenne des lecteurs reste stable en France depuis quarante ans, entre 70 et 75 %, le nombre de « gros lecteurs » (au moins deux livres par mois) diminue régulièrement : de 22 % en 1973 à 14 % en 1997 et 11 % en 2008. Les pertes les plus importantes ont lieu dans les couches les plus éduquées, celles qui semblaient former le noyau dur des lecteurs, les étudiants, les CSP +, les classes intellectuelles. Les élites sociales s’éloignent de la culture littéraire, la Princesse de Clèves est moquée, la culture technique valorisée. On assiste, tous les analystes le reconnaissent, à une « dévaluation du capital littéraire et artistique » (Bernard Lahire).

La lecture des jeunes est, en particulier, un motif d’inquiétude et, à ce titre, étroitement étudiée. Or, les enquêtes le montrent toutes, les jeunes lisent moins. Lire au collège, lire au lycée n’est plus une pratique qui va de soi, qui peut être valorisée, qui peut être un élément positif d’une identité sociale – sauf dans de rares endroits ou circonstances. Une enquête menée par Christian Baudelot et son équipe montre que si les jeunes lisent, leur rapport au livre est de plus en plus distant. Interrogés sur leurs activités de loisirs le week-end précédent, les jeunes de 6e placent la lecture de livres au 6e rang de leur activité, après « écouter de la musique », « regarder la télé », « voir des amis », « faire du sport » et « lire des magazines » 14. L’enquête menée auprès d’une « cohorte » (un échantillon stable) de collégiens et lycéens montre aussi que les jeunes sont de plus en plus nombreux à ne pas lire en dehors des lectures prescrites par l’école (le taux monte, en quatre ans, de 14 % à 25 %) et que ceux qui lisent le font de moins en moins, la baisse moyenne étant de l’ordre de 10 % : « À la sortie du lycée, un élève sur deux ne lit quasiment pas ou plus de livres à titre personnel. »« Passer beaucoup de temps à lire des livres est de moins en moins attractif pour les jeunes », résume François de Singly  15.

Pourtant, la lecture de mangas est un exemple éclatant d’une pratique (la lecture) liée à une sociabilité adolescente, « par le jeu des échanges et des discussions, de création de pages spécialisées et de blogs  16 ». Lisent-ils moins ou, plutôt, lisent-ils autrement, autre chose ?

Lire furieusement

En contrepoint, ce dernier registre, celui des amoureux des livres.

Georges Monti, éditeur : « Jeune homme, j’étais un lecteur exagéré  17. »

Jacques Roubaud, écrivain français, qui dit de lui qu’il est un homo bibliothecus : « C’était le soir. Mme Lugton nous envoyait coucher. Mais il faisait jour encore, très jour. Je n’avais nullement sommeil, je voulais profiter de tout ce temps exceptionnel. Alors je lisais. J’ai toujours lu. Je crois que depuis l’âge de cinq ans je n’ai jamais passé une journée sans ouvrir un livre (même à l’hôpital, même à l’armée). Quand je ne pourrai plus lire je mourrai  18. »

L’anthropologue Michèle Petit souligne l’apport des livres dans la reconstruction de soi, dans la résilience des enfants maltraités ou abandonnés : des contes, des récits mythologiques, de la poésie, mais aussi des albums pour enfants, des romans policiers, des bandes dessinées, des livres d’art, Balzac ou Dostoïevski : beaucoup ont un « pouvoir réparateur », dit-elle, mais en particulier les « œuvres furieuses et grandes  19 ». La lecture permet de parler, d’apprendre, de comprendre, de symboliser. Et d’être attentif à la vie. C’est ce que nous dit la citation de Richard Ford qui conclut son ouvrage : « En me faisant la lecture, [mon père] cherchait peut-être à me dire : Nous ne savons pas tout. La vie a plus de sens qu’il n’y paraît. Il faut être attentif. »

Comment rendre la lecture populaire ?

Si la lecture est cette pratique qui permet d’apprendre, de s’instruire, de construire sa vie et sa liberté, de partager la culture, elle doit nécessairement être la plus répandue possible.

Or, ce postulat est loin d’être partagé. La lecture rencontre aujourd’hui une indifférence qui semble croissante.

Ne pas lire, ce n’est pas (si) grave

Les enquêtes sociologiques montrent toutes une évolution du statut symbolique du livre et de la place de la lecture, évolution vers une banalisation, une prise de distance, un effacement. La musique, la culture sur écran, les sorties ont largement pris le pas sur la lecture. Les analystes expliquent ce glissement imparfaitement (à leurs propres yeux) en évoquant un décalage croissant entre la lecture et la sociabilité contemporaine – « la lecture sépare », résume Anne-Marie Chartier  20 – et l’affaiblissement (l’affaissement ?) de la « bonne volonté culturelle » bourdieusienne – auxquels s’ajoute, évidemment, l’irruption du numérique.

Olivier Donnat résume ce glissement symbolique : « Le livre souffre d’un déficit d’image […]. Il est devenu pour beaucoup emblématique d’un monde révolu, celui qui a précédé la généralisation des nouvelles technologies et la diffusion des valeurs de rapidité, de convivialité et d’hédonisme qui leur sont liées  21. » Cette formule d’une lectrice illustre magistralement ce glissement : « Après 18 ans, je me suis arrêtée de lire. Je me suis mise à vivre. Les garçons, le cinéma, danser  22. »

Ne pas lire, c’est grave (seulement si vous êtes illettré)

L’éloignement de la lecture, la diminution des pratiques de lecture se font silencieusement, dans une certaine indifférence. Sauf dans le cas des illettrés. Là, la lecture est vue non comme une pratique culturelle (la lecture littéraire) mais comme une pratique cognitive qui permet de s’informer, de se déplacer, de gérer ses contacts avec l’administration, de faire ses courses, etc. De gérer son quotidien, d’être autonome, d’être acteur de sa vie.

L’absence de lecture, dont l’illettrisme est la vision paroxystique  23, est alors vécue comme un handicap, une pathologie sociale, un facteur d’exclusion. Mais, souligne Bernard Lahire, « la fabrique publique de l’illettrisme » doit aussi être analysée comme la création d’un « problème social », portée par des discours, des institutions, des producteurs et ne peut être une jauge satisfaisante de l’évolution des pratiques ou des politiques de lecture – il dit même son soupçon qu’un acteur majeur de ce « problème social », le GPLI (Groupe permanent de lutte contre l’illettrisme) soit davantage dans l’objectif « de maintenir ou d’assurer sa légitimité » que dans le « souci des populations dont [il] a normalement la charge  24 ».

Inciter à lire

L’incitation à la lecture est confrontée à un double défi : son image est dégradée (Olivier Donnat parle de « ringardisation » de la lecture) et sa nécessité la place du côté de la remédiation sociale. Le plaisir de lire, l’amour de la lecture ont radicalement disparu.

Encourager la lecture est, depuis un demi-siècle, une activité des médiateurs (parents, enseignants, libraires, bibliothécaires,…), mais une activité qui devient plus ingrate et moins efficace, au fur et à mesure que l’image de la lecture se banalise. Le « Il faut lire ! » généralisé a, évidemment, des effets pervers – qui n’ont pas échappé aux sociologues. Ainsi, encore, Olivier Donnat : « Les adultes, en faisant de la lecture un “problème de société” et en généralisant l’injonction à lire sans référence aux contenus, ont pris le risque de faire apparaître aux yeux des adolescents l’activité de lecture comme un acte de soumission aux exigences de leurs parents, et de moins en moins comme une manifestation du désir de s’en affranchir ou de les transgresser  25. » Ou François de Singly, pour qui « l’extension de la bonne volonté pédagogique des parents peut avoir un double effet, augmenter le cercle des lecteurs et contribuer à diminuer l’appétit de lire  26 ».

Faudrait-il leur interdire de lire ? L’enquête menée par Christian Baudelot cite ainsi une enseignante de français qui donne « des conseils paradoxaux (“vous êtes trop jeunes pour lire ça”, “j’ai peur que ce soit un peu difficile pour vous”), en vue d’inciter à lire par transgression ». Christine Détrez met l’accent sur la responsabilité de l’institution scolaire qui, « en promouvant les modèles uniques de lecture savante et de croyance littéraire hérités de la tradition humaniste » cantonne les lycéens à « une connaissance de grands auteurs dépourvue de la croyance en leur valeur. La “crise de la lecture” n’affecte pas, en effet, la lecture en général mais cette forme de lecture savante et lettrée  27 ».

Quant à la lecture comme remédiation, elle apparaît évidemment dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme. Mais aussi dans la mise en valeur de la lecture auprès de multiples figures du défavorisé : l’hospitalisé, le handicapé, le prisonnier, l’immigré… Ainsi, entre de multiples exemples, les huit propositions du rapport « Pour que vive la politique du Livre » (Sophie Barluet, 2007) sur les bibliothèques composent une rubrique intitulée « Lecture publique : réduire la fracture sociale », et suggèrent notamment de faire appel aux associations et aux travailleurs sociaux.

La lecture, une fête ?

Comment améliorer l’image du livre, de la lecture ? Transformer l’image de la lecture, cette activité solitaire qui rappelle l’école, est-elle une entreprise vouée à l’échec ? Des campagnes de publicité, des manifestations festives s’y sont employées.

Jean-Claude Passeron a tout dit à ce propos en soulignant, il y a plus de vingt ans, l’inadéquation entre la bonne volonté ou le désir de conversion et l’absence d’appétence des non-lecteurs : « La stagnation de la lecture littéraire en France désole traditionnellement les lettrés : on se souvient de l’effort qui fut fait par une affiche plaisante où l’on voyait le visage souriant de Gérard Philipe croquant un livre à belles dents, pour dire à tous “Lisez” : c’était attendre une croissance de la natation d’une affiche bien faite qui aurait dit “Nagez” à tous ceux qui, pour des raisons qu’on veut ignorer, préfèrent depuis toujours la montagne à la mer  28. »

La fête est un autre vecteur de promotion : il s’agit de créer de l’événement, voire de l’événementiel, autour du livre et de la lecture. La Fureur de lire, Le temps des livres, Lire en fête : aucune de ces tentatives n’a réussi à s’installer durablement comme l’a fait la Fête de la musique. La lecture est-elle une pratique trop personnelle pour être fêtée collectivement ? Plus, Anne Kupiec souligne que le festif ne peut atteindre sa cible : « La Fureur de lire – manifestation ayant lieu un week-end d’octobre depuis 1989 – a la même fonction : accroître les signes, les objets, les images, les discours liés au livre. L’on pourrait néanmoins s’interroger sur la nécessité de ces fêtes et manifestations [...]. La lecture y est célébrée, vénérée, et en même temps vidée de son sens. Elle n’est que représentée  29. » Comment rendre la lecture populaire ?

La lecture, il y a des maisons pour ça ?

« À l’instar de l’instruction au XIXe siècle, la lecture doit être reconnue comme un véritable service public. C’est aux bibliothèques qu’il appartient d’assurer ce service. » (Commission Bibliothèques et lecture publique du VIe Plan, 1970.)

Le développement des bibliothèques à la fin du XXe siècle laissait augurer un mouvement parallèle de développement de la lecture. Lecture d’information, lecture de formation, lecture de dilection. On pensait que cette nouvelle offre, modernisée, généralisée, banalisée, générerait mécaniquement de nouvelles pratiques de lecture – comme on pensait que l’élévation du niveau scolaire moyen engendrerait de nouvelles générations de lecteurs. Dans les deux cas, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances.

La bibliothèque publique (en France, du moins) semble avoir rencontré un plafond de verre : après un développement spectaculaire dans les années 1980 et 1990, la fréquentation a cessé d’augmenter. Un tiers des Français fréquente régulièrement une bibliothèque ; et la fréquente d’autant plus volontiers que l’offre de la bibliothèque s’est éloignée du livre pour se diversifier en médiathèque. Les lecteurs, dans le vocabulaire des bibliothécaires, sont rebaptisés « usagers », pour rompre avec l’image mono-tâche de leur activité. Les usages changent, mais les chiffres stagnent.

L’offre de bibliothèque, l’offre de lecture ne suffisent pas à augmenter les pratiques de lecture – Jean-Claude Passeron l’avait dit dès le colloque d’Hénin-Beaumont, en 1981 (« La diffusion de la lecture ne sera jamais un effet mécanique de l’offre de lecture ») ; dès les années 1970, Augustin Girard avait souligné « l’inanité des solutions de type quantitatif. Comme s’il suffisait de multiplier par 2 ou 10 le nombre des maisons de la culture et de multiplier par 2 ou 10 le budget de chacune pour “enculturer”, comme dit Dubuffet, toute la population  30. »

Liée au livre, l’image de la bibliothèque reste curieusement immobile. Bruno Maresca conclut ainsi son analyse des facteurs socioculturels de la « non-fréquentation » : « La bibliothèque municipale reflète un système de valeurs où le livre est présenté comme le support culturel de référence, et s’inscrit dans une tradition remontant pour certains à l’origine des civilisations de l’écrit. Cette image de la bibliothèque comme lieu prestigieux de transmission du savoir, largement accréditée par les usagers, prédomine également dans l’esprit des non-usagers. Pour ces derniers, toutefois, cette dimension monofonctionnelle de la bibliothèque comme espace de transmission du savoir en fait un lieu triste et froid, peuplé d’intellos austères. La présence de livres, le silence du lieu, peuvent rappeler des pratiques scolaires, qu’une fois sortis de l’école, les non-usagers ne voient aucunement la nécessité de proroger  31. » Les bibliothèques, des maisons pour éloigner du livre ?

La lecture, populaire ?

Et pourtant, la lecture l’est (populaire). Les festivals, les salons, les fêtes du livre ont un franc succès. Les prix littéraires sont toujours des événements médiatiques. On a fait la queue la nuit pour acheter le nouveau volume d’Harry Potter. Des versions pirates de Stephen King circulent sur internet.

On lit. Beaucoup, partout. Mais on lit autre chose, autrement. On lit sur une liseuse, sur une tablette, sur un smartphone. On lit des textes dans des bibliothèques numériques. On lit des messages, des statuts, des commentaires. « L’informatique est devenue le principal outil cognitif de notre société », écrit Patrice Flichy  32. La presse en ligne est « une conversation » (Pascal Riché), avec ses commentaires, ses photos déposées, ses précisions, ses témoignages. Roger Chartier célèbre l’écriture sur internet, qui produit « le texte électronique, ce texte palimpseste et polyphonique  33 ». Par la grâce des réseaux et de l’écriture partagée, la lecture a (re)trouvé son caractère convivial. Populaire.

Et pourtant, la lecture ne l’est pas (populaire). Les pratiques de lecture de livres diminuent. Les classes populaires sont largement absentes des bibliothèques. Pis, dans les quartiers sensibles, la bibliothèque est vue (peut être vue) comme « représentant l’État, l’autorité, les pouvoirs publics, la municipalité […], l’acteur d’une puissance politique jugée injuste et violente en raison du racisme et des discriminations  34 ». Dans l’opposition (hoggartienne) entre « eux » et « nous », la bibliothèque est vue (peut être vue) comme un acteur « d’exclusion et de différenciation sociale », assumant « un rapport à l’écrit où le livre est considéré comme une voie d’intégration sociale et même comme un objet sacré “pour eux”, tandis que “pour nous”, ces formes de l’écrit ne représentent qu’une barrière infranchissable  35 ».

La lecture, émotion des classes cultivées ?

  1.  (retour)↑  Un maire de Loire-Inférieure, en 1935, cité dans Anne-Marie Bertrand, Les villes et leurs bibliothèques, Éditions du Cercle de la Librairie, 1999.
  2.  (retour)↑  Martine Poulain, « Livres et lecteurs », Histoire des bibliothèques françaises, tome IV, sous la dir. de Martine Poulain, Promodis – Cercle de la Librairie, 1992.
  3.  (retour)↑  « Pourquoi lisez-vous ? », Bulletin des bibliothèques de France, sept. 1957.
  4.  (retour)↑  Discours sur la lecture (1880-1980), BPI, 1989.
  5.  (retour)↑  Martine Poulain, « Des lecteurs, des publics et des bibliothèques », Histoire des bibliothèques françaises, op. cit.
  6.  (retour)↑  New York Times, 22 février 1989.
  7.  (retour)↑  Christophe Evans, Agnès Camus, Jean-Michel Cretin, Les habitués : le microcosme d’une grande bibliothèque, BPI, 2000.
  8.  (retour)↑  Michèle Petit, Chantal Balley, Raymonde Ladefroux, De la bibliothèque au droit de cité : parcours de jeunes, BPI, 1997.
  9.  (retour)↑  Le partage du sensible, La Fabrique, 2000.
  10.  (retour)↑  « Le polymorphisme culturel de la lecture », Le raisonnement sociologique, Nathan, 1991.
  11.  (retour)↑  Le Monde, 1er octobre 1996.
  12.  (retour)↑  La politique culturelle 1981-1991, Ministère de la Culture, 1992.
  13.  (retour)↑  Évelyne Pisier (alors directeur du Livre), « Le service public de la lecture », Esprit, mars-avril 1991.
  14.  (retour)↑  Christian Baudelot, Marie Cartier, Christine Détrez, Et pourtant ils lisent…, Seuil, 1999. Enquête menée auprès de 1 200 élèves, pendant quatre ans, de la troisième à la terminale.
  15.  (retour)↑  François de Singly, Les jeunes et la lecture, Dossiers Éducation & formations, no 24, 1993. Enquête menée auprès d’un échantillon représentatif de 1 245 jeunes, de 15 à 28 ans.
  16.  (retour)↑  Christine Détrez, « Les adolescents et la lecture, quinze ans après », Bulletin des bibliothèques de France, 2011, n° 5.
  17.  (retour)↑  Les Rendez-vous de l’édition, BPI, 1999.
  18.  (retour)↑  Poésie :, Seuil, 2000.
  19.  (retour)↑  Michèle Petit, L’art de lire ou comment résister à l’adversité, Belin, 2008.
  20.  (retour)↑  Elle écrit aussi : « Le lecteur est celui qui s’absente soudain du cercle des vivants et passe mystérieusement dans l’univers invisible qui se déploie au-delà des pages. »
  21.  (retour)↑  Olivier Donnat, Les Français face à la culture : de l’exclusion à l’éclectisme, La Découverte, 1994.
  22.  (retour)↑  Cité dans Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Nathan, 1999.
  23.  (retour)↑  L’apparition officielle de ce nouveau handicap date de 1984, avec la publication du rapport Des illettrés en France (La Documentation française).
  24.  (retour)↑  Bernard Lahire, L’invention de « l’illettrisme » : rhétorique publique, éthique et stigmates, La Découverte (Poche), 2005.
  25.  (retour)↑  Olivier Donnat, Les Français face à la culture, op. cit.
  26.  (retour)↑  François de Singly, « Savoir hériter », Les étudiants et la lecture, sous la dir. d’Emmanuel Fraisse, PUF, 1993.
  27.  (retour)↑  Christine Détrez, « Du côté des lecteurs et des pratiques de lecture », Où va le livre ?, sous la dir. de Jean-Yves Mollier, La Dispute, 2007.
  28.  (retour)↑  Jean-Claude Passeron, « Figures et contestations de la culture », Le raisonnement sociologique, Nathan, 1990.
  29.  (retour)↑  Anne Kupiec, « Lecture et émancipation », Lire en France aujourd’hui, sous la dir. de Martine Poulain, Éditions du Cercle de la Librairie, 1994.
  30.  (retour)↑  Augustin Girard, Geneviève Gentil, Développement culturel : expériences et politiques, Dalloz, 1982.
  31.  (retour)↑  Bruno Maresca, Les bibliothèques municipales en France après le tournant internet : attractivité, fréquentation et devenir, Éditions de la BPI, 2007.
  32.  (retour)↑  Patrice Flichy, Le sacre de l’amateur, Seuil (La République des idées), 2010.
  33.  (retour)↑  Roger Chartier, « Le livre : son passé, son avenir », La vie des idées, 29 septembre 2008. En ligne : http://www.laviedesidees.fr/Le-livre-son-passe-son-avenir.html
  34.  (retour)↑  Denis Mercklen, Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ?, Presses de l’enssib, 2013.
  35.  (retour)↑  Ibid.