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Vincent Dubois

La culture comme vocation

Paris, Raisons d’agir éditions, 2013, 199 p., 23 cm
ISBN 978-2-912107-74-9 : 20 €

par Corentin Roquebert

Le questionnement initial de cet ouvrage est simple : pourquoi les métiers de l’administration culturelle sont-ils attractifs, alors même que les conditions d’emploi y sont précaires et les perspectives artistiques faibles ?

Afin de restituer le contexte sociohistorique dans lequel les pratiques des acteurs prennent sens, Vincent Dubois rappelle comment ces professions d’intermédiaires ont émergé à partir des années 1960, au moment où les activités gestionnaires sont de plus en plus importantes, même dans le secteur culturel. Soutenu par les pouvoirs publics, le label « administrateur culturel » devient alors un métier qui nécessite des compétences. Par la suite, les universités – guidées par l’impératif de professionnalisation – créent des filières de formation à ces métiers, vite plébiscitées par des étudiants également incités à formuler un « projet professionnel ». C’est donc au croisement des politiques culturelles et éducatives que l’administration culturelle est devenue une profession.

Vincent Dubois a déployé un dispositif d’enquête assez serré autour des formations publiques professionnalisantes (niveau M2) à ces métiers : questionnaires, entretiens auprès des postulants, analyse de leur dossier de candidature… En construisant ainsi ses données, le sociologue se donne l’occasion de cartographier un espace social, en restituant le sens d’un engagement vocationnel pour la culture, sans pour autant homogénéiser ce milieu social – d’autant que les profils des candidats sont structurellement divers, du fait de la faible formalisation des recrutements et des postes dans ce secteur d’activité. On peut alors dresser un profil type du postulant : une étudiante (80 % de femmes), issue des classes supérieures, bien dotée scolairement, à la socialisation culturelle et artistique précoce. Mais on peut également déceler des oppositions structurantes, qui émergent notamment lors d’analyses factorielles bien menées : d’un côté, des étudiants pour qui ce master est le prolongement professionnel d’un cursus disciplinaire à l’université (en lettres par exemple), de l’autre, ceux, venant d’établissements plus prestigieux (comme les IEP), qui veulent appliquer dans le secteur culturel des principes gestionnaires acquis lors d’une formation généraliste.

Ce qui attire ces individus dans la culture, ce n’est pas tant le contenu d’une activité administrative, que la perception d’une continuité entre perspectives professionnelles et personnelles. Signe que c’est le secteur et non l’activité qui prime, les projections dans un métier précis sont rares chez les étudiants, ce qui est en partie lié aux injonctions à la professionnalisation dans un secteur incertain (maintenir le plus de portes ouvertes). L’imprécision des projets ne signifie pas non plus que l’orientation vers ces filières est un choix par défaut ou un non-choix, bien au contraire : dans la majorité des cas, les candidatures faites à ces masters – où la concurrence à l’entrée est forte – sont exclusives. L’attractivité de la culture se retrouve alors dans une série d’oppositions – qui mène les étudiants à repousser l’enseignement qui était un de leur destin social possible –, répétition contre création, sécurité contre risque, ouverture contre fermeture, qui fonde la possibilité de s’accomplir personnellement en travaillant dans ce secteur. C’est à ce titre que Vincent Dubois peut parler de vocation, d’autant plus que, à l’inverse, les exigences sont faibles en ce qui concerne les conditions salariales et d’emploi. Ce sont d’ailleurs les mêmes dispositions – que l’on pourrait nommer ascétiques – qui fondent conjointement l’orientation professionnelle vers la culture et la mise à distance des considérations matérielles (on pourrait ajouter qu’il s’agit aussi d’une forme de rationalisation, d’anticipation du probable, ce que Bourdieu appelle l’amor fati). Si l’attraction pour la culture préexiste à leur candidature, le rôle moteur de l’existence de ces formations est à prendre en compte, dans le travail qu’elles opèrent sur ces « vocations », comme le note Vincent Dubois : « Les diplômes ne proposent pas seulement une formation à des candidats qui estiment en avoir besoin, mais, en laissant entrevoir un avenir possible, contribuent à créer des prétendants parmi ceux qui présentent les dispositions ajustées. »

Si les postulants à ces formations ont souvent connu une longue socialisation artistique, et si certains ont envisagé une carrière artistique, Vincent Dubois rejette l’analyse qui ferait de ces derniers des « artistes ratés ». Au contraire, il montre comment art et administration peuvent être conçus comme deux faces d’une même pièce, deux moments d’une trajectoire. Certains cherchent même à combiner activités artistiques et administratives, de deux manières : soit sous la forme d’une juxtaposition, en tentant de mener une double carrière, soit sous la forme d’une articulation, où la formation permettrait d’être gestionnaire de son art. Il s’agit alors de réunir les conditions pratiques et économiques nécessaires à la réalisation de son activité créatrice.

Plus généralement, cet ouvrage nous renseigne également sur la recomposition des métiers intermédiaires, apparus dans les années 1960, positions sociales indéterminées que Bourdieu analysait dans La distinction comme attirant deux types d’individus : des diplômés d’origine modeste en manque de capital social (désireux d’assurer le rendement de leur capital scolaire) et des héritiers éliminés par l’école (désireux de rentabiliser leur héritage culturel familial). L’analyse quantitative du présent ouvrage montre que la première trajectoire, celle de l’ascension sociale, est maintenant contrariée, tandis que la deuxième s’est transformée, faisant notamment la part belle à l’apparition d’une reproduction professionnelle.

Les apports de cette enquête sont nombreux – et on ne saurait les énumérer tous ici – mais évoquons en complément deux analyses éclairantes. Tout d’abord, celle des lettres de motivation – énoncés vocationnels émanant de candidats anticipant ce que leur demande l’institution – permet de dégager les « règles collectives de présentation et de justification de l’orientation vers les métiers de la culture », qui consistent à répondre de manière stéréotypée à une forme préétablie, tout en cherchant à se singulariser. Par ailleurs, l’analyse de l’acceptation des approches managériales et marketing, tout en les critiquant, montre comment ce type de formation peut être un moment clé de conversion et d’incorporation du « nouvel esprit du capitalisme », où l’importation de la « critique artiste  1 » dans l’organisation économique est ce qui fonde l’adhésion à celle-ci. Il serait alors bon de voir, une fois les candidats sélectionnés, le travail de l’institution sur ces vocations.

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