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Enjeux d’espaces, enjeux de publics

L’exemple de la BNF

Denis Bruckmann

Isabelle Mangou

Cheng Pei

Cécile Portier

Bien sûr ce n’est pas nouveau : les projets scientifiques et culturels des institutions ont toujours conduit l’organisation de leurs espaces, et les espaces servent (et disent) les projets culturels et scientifiques qui les ont engendrés. Sans remonter trop loin, il suffit de penser à la configuration et à l’aménagement du Centre Pompidou, gage de son interdisciplinarité, à la Pyramide et aux nouveaux espaces du Louvre, outil (et manifeste ?) d’une massification de la culture, ou encore au musée Branly, savamment sauvage, exaltant par ses parcours la notion d’initiation si importante dans les civilisations exposées.

Pourtant dans les années récentes, des tendances lourdes se sont imposées : l’effort incontestable des équipements culturels pour mettre l’usager au centre de leur activité, le fait que – troisième lieu ou non – ils sont devenus des lieux majeurs de sociabilité, l’émergence d’usages nouveaux chez les publics – par exemple le travail en groupe, le travail en mobilité, le désir croissant de médiation, l’assouplissement des postures de lecture ou d’étude, tous ces éléments rendent plus nécessaire encore de penser les espaces en fonction des usages, ou inversement, de réussir l’adéquation aux usages dans les espaces.

La BnF constitue un très intéressant exemple de ce qui est presque une nouvelle donne, et cela d’autant qu’il s’agit non pas de construire mais de réaménager des bâtiments dont chacun peut imaginer les fortes contraintes – historiques à Richelieu, fonctionnelles à Tolbiac. D’époques et d’esthétiques radicalement différentes, les deux bâtiments ont des points communs : vastitude, austérité, solennité, qui impressionnent les publics et n’incitent guère à la découverte.

Les présentations qui suivent – l’accueil et les services pédagogiques, la bibliothèque du Haut-de-jardin sur le site François Mitterrand et la rénovation du quadrilatère Richelieu – veulent montrer comment la BnF souhaite remodeler ses espaces en fonction des exigences et des attentes de ses publics actuels, mais aussi et surtout des publics nouveaux qu’elle voudrait conquérir.

Le site François Mitterrand

Une entrée nouvelle, un circuit d’accueil simplifié pour le visiteur et le lecteur

Sur le site François Mitterrand, la BnF reconfigure entièrement l’accueil de ses usagers, par l’aménagement d’une entrée Est beaucoup plus visible dès l’arrivée sur l’esplanade, et par un circuit de prise en charge plus lisible. C’était devenu presque une légende : toutes les enquêtes publiques évoquaient la fameuse entrée introuvable de la BnF, qui était un élément fort du caractère initiatique que Dominique Perrault avait voulu donner à son bâtiment. Vingt ans après, la réalité des usages s’est imposée, et c’est Dominique Perrault lui-même qui a dessiné enfin le grand signal qui va permettre d’indiquer sans ambiguïté comment entrer dans la Bibliothèque. Le hall Est, quant à lui, principal point d’entrée de la bibliothèque, est repensé entièrement, avec une nouvelle banque d’accueil plus visible et plus accessible, où tous les publics sont accueillis en première analyse, alors que dans la situation antérieure, les lecteurs souhaitant accéder à la bibliothèque de recherche faisaient l’objet d’une prise en charge complètement séparée et située dans un autre espace, ce qui induisait des confusions.

Désormais, la demande des candidats lecteurs au rez-de-jardin est prise en charge dès l’accueil général, soit par l’octroi direct d’une carte de lecteur s’il s’agit d’un renouvellement ne nécessitant pas d’entretien d’accréditation, soit par la délivrance d’un numéro d’attente et l’orientation vers les espaces d’accréditation, eux aussi entièrement réaménagés. Le continuum entre la lecture d’étude et de recherche – un point fondamental du projet originel – est désormais inscrit dans l’organisation des espaces et sera sans doute beaucoup plus intelligible pour les publics.

La signalétique a également été repensée, et elle intègre notamment des écrans qui informeront les visiteurs de toutes les actualités culturelles. L’accueil du public est également amélioré par les services proposés en marge de la visite : une nouvelle librairie est aménagée à proximité des espaces d’exposition, et un espace de restauration plus grand, plus convivial – le Café des globes – devrait voir le jour dans les prochains mois.

De nouveaux espaces de médiation culturelle

Un enjeu fort du projet d’évolution du Haut-de-Jardin est de rapprocher encore lecture et culture, de leur donner un poids égal. Depuis 2010, une nouvelle galerie, de format modeste (120 m²), a permis de compléter le dispositif d’exposition et de présenter sur un rythme rapide des hommages à des créateurs ou des ayants droit qui ont fait bénéficier la Bibliothèque de leur générosité : Edmond Jabès, Louis Stettner, le théâtre de la Huchette, la fondation Zellidja, l’affichiste Villemot…

Une ambition accrue de la Bibliothèque dans le domaine de la médiation implique la création de nouveaux espaces de médiation culturelle. La Bibliothèque sera désormais dotée de deux espaces à vocation pédagogique, destinés à accueillir les publics scolaires mais aussi d’autres publics, adultes ou enfants, pour des ateliers et rencontres de diverses natures, dont l’offre est peu à peu étoffée. Un espace d’initiation à la bibliothèque sera aménagé à proximité des salles de lecture, pour proposer une première prise de contact avec les collections de la BnF, qu’elles soient matérielles ou immatérielles, patrimoniales ou courantes.

Le réaménagement du Haut-de-jardin

La bibliothèque du Haut-de-jardin a été conçue comme une bibliothèque d’étude, au sens classique du terme : de grandes salles, un bureau d’accueil surdimensionné et disposé sur une estrade, façon chaire, une distribution stricte d’épis et de tables, autant d’éléments concourant à accentuer l’impression de solennité du lieu parfois un peu glaçante. Ces lieux voués à l’étude sur table, de façon très scolaire, n’invitaient guère à la convivialité.

Au fil du temps, de nouveaux usages ont émergé, le travail en groupe, par exemple, en dehors des salles, faute d’espaces adéquats, sur un mode plus nomade et moins rigide. Pour conforter cet usage dans l’espace, des petites stations de travail intégrant l’assise et une petite table ont été déployées dans les déambulatoires, le long des salles de lecture. Elles sont relativement déplaçables donnant au public une possibilité de choix d’installation. Le succès a été immédiat tant ce nouveau mobilier correspondait à une attente.

Dans la plupart des salles de lecture, faute des moyens nécessaires pour effectuer des modifications de grande ampleur, la priorité d’intervention a été donnée à la zone d’accueil, pour des raisons tant stratégique que symbolique. La banque de salle disparaît au profit d’un espace ouvert au public, intégrant deux bureaux d’information de plain-pied avec le public, et proposant un espace salon, la présentation de nouveautés sur une cimaise et de documents patrimoniaux en vitrines, un écran d’actualité, des postes audiovisuels, comme une représentation de la bibliothèque du Haut-de-jardin, telle qu’on la souhaite : ouverture, détente, actualité et patrimoine. Quelques espaces de travail en groupe sont aménagés dans des bureaux existants pour répondre à un usage très répandu chez les lycéens et étudiants du premier cycle.

Deux salles bénéficient d’une refonte profonde (et d’une nouvelle localisation), celle de l’audiovisuel, et celle de la presse, qui va enfin atteindre une ampleur à la mesure de la place des médias dans la société contemporaine. L’audiovisuel est également l’objet d’une nouvelle approche dans les autres départements. Si certaines salles de lecture étaient équipées de stations audiovisuelles, elles étaient peu visibles et identifiables. La BnF avait ouvert en 1996 avec un schéma conceptuel de supports relativement peu intégrés (salles d’imprimés, salle audiovisuelle). Après travaux, des postes audiovisuels plus nombreux seront disponibles dans toutes les salles et permettront aux lecteurs d’accéder à des ressources thématisées. Une autre nouveauté importante est la configuration de ces postes : contre l’avis des responsables audiovisuels de l’époque, l’architecte avait imposé la consultation de l’audiovisuel sur table. La nouvelle station, constituée en « marguerites » de quatre postes, adopte enfin une position salon, dans une assise plus détendue… Beau retour des visions originelles qui ont finalement eu gain de cause.

Dans le même ordre d’idées, l’installation de prises filaires participe au confort des lecteurs. Ils ne sont plus nécessairement obligés de se déplacer sur un poste public pour faire une recherche mais peuvent la faire de leur place, si elle est équipée.

S’il fallait résumer en quelques mots la démarche conductrice du projet d’évolution de la bibliothèque du Haut-de-jardin, on trouverait bien évidemment ouverture et convivialité, simplification du parcours, accompagnement des nouveaux usages.

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La nouvelle banque d’accueil dans le hall Est.

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L’espace d’accueil de la salle F avant travaux.

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Nouvel espace d’accueil en salle F et sa station de consultation audiovisuelle.

Du côté de Richelieu

Bien plus qu’un simple geste architectural, le projet de rénovation du quadrilatère Richelieu vise à donner à ce berceau historique de la Bibliothèque nationale de France un nouveau souffle de vie, en le dotant de nouveaux services rendus possibles par une profonde réorganisation des espaces.

Une ouverture à tous les publics

Longtemps connu comme un bâtiment opaque, réservé à une poignée de chercheurs, le quadrilatère veut s’ouvrir à tous les publics. Cette politique d’ouverture se manifeste par le retour à une double entrée (rue de Richelieu et rue Vivienne). Elle exige aussi de doter le site d’un hall agrandi, accueillant et fédérateur, qui donnera corps à la nouvelle organisation du bâtiment. Une banque d’accueil commune (BnF, INHA) sera installée dans l’axe des deux entrées est et ouest. L’accréditation des lecteurs se fera à proximité immédiate, dans un espace dédié, mais la BnF envisage aussi d’inscrire les lecteurs directement dans la future salle Ovale.

Toujours dans le hall, le public pourra se rendre à la librairie et, petite révolution pour le site Richelieu, au café nouvellement conçu. Plus qu’un simple espace de détente, le café constituera certainement un lieu de pratiques mixtes (échanges entre chercheurs, mailing, consultations variées). Autre nouveauté, le site Richelieu initiera les jeunes publics aux collections et espaces patrimoniaux grâce à la création d’espaces dédiés à l’action pédagogique.

La rénovation fera enfin émerger un parcours entièrement nouveau qui permettra aux lecteurs comme aux visiteurs de découvrir les trésors du site Richelieu. La quasi-totalité des espaces patrimoniaux seront désormais visibles du public. Ce parcours donnera une visibilité inédite aux huit salles de lecture du site par des points de vue aménagés à cette fin, et même quelques perspectives sur des magasins historiques du quadrilatère, que l’on apercevra derrière des parois vitrées. C’est une triple ambition : révéler le patrimoine architectural à un public de visiteurs et de curieux, fluidifier les circulations à l’intérieur du site et désenclaver les salles de lecture et de présentation des objets. Au cœur de ce parcours, une toute nouvelle « galerie des Trésors », gratuite et permanente, où sera exposée une sélection des pièces les plus remarquables. Si l’offre numérique autour de ce parcours reste en partie à penser, nul doute qu’elle ne soit l’occasion de susciter de nouveaux usages et appropriations du patrimoine. Ouvert et traversant, le futur quadrilatère trouvera sa place dans la constellation des institutions prestigieuses qui l’entourent, du Louvre à l’Opéra Garnier.

Des salles spécialisées rénovées

La rénovation des salles des départements spécialisés peut sembler davantage contrainte. Des espaces souvent classés, d’une part, et la nécessité de continuer à accueillir un public de chercheurs qui viennent avant tout consulter des documents originaux, d’autre part, pourraient laisser penser que la BnF se limite à un statu quo. Les pratiques des chercheurs d’aujourd’hui incitent pourtant à faire émerger de nouveaux espaces et services. La refonte complète des réseaux sera l’occasion de donner un accès à internet performant sur l’intégralité des places de consultation, ce qui permettra aux chercheurs des allers-retours aisés entre ressources en ligne et originaux. Tous les départements seront aussi dotés de salles de travail en groupe (inexistantes aujourd’hui). Sous réserve de trouver les dispositifs adéquats pour la surveillance des documents, elles devraient permettre à des équipes de recherche, notamment, de travailler à voix haute sur les originaux. Dans certaines salles, on fera même le pari de quelques espaces de consultation atypiques (« espace salon » dans la future salle des Arts du spectacle, par exemple).

La salle Ovale : le défi du grand public

La salle Ovale, quant à elle, devrait renouer avec sa vocation originelle : accueillir un large public. Dans le cadre d’une salle inscrite à l’Inventaire, pensée à l’origine pour délivrer au lecteur un seul et même service (la consultation de documents imprimés), la BnF misera sur la polyvalence et l’innovation (offre documentaire repensée, aide à la recherche, services numériques novateurs, parcours ludiques, évènements, spectacles, etc.). Adapter le mobilier sans dénaturer la salle, assurer la flexibilité et la cohabitation des usages, faire de cette salle un lieu de mixité et le symbole de l’ouverture du quadrilatère à tous les publics constituent l’un des défis majeurs de la BnF dans les années à venir.

D’une certaine façon, Richelieu s’inscrira dans une grande homogénéité avec Tolbiac. La salle Ovale sera son « haut-de-jardin » incitant aussi à la recherche dans les salles des départements spécialisés. •

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La galerie Mazarine : future galerie des Trésors.

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La salle Ovale.

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Jardin Vivienne : la nouvelle entrée telle que prévue dans la façade par Bruno Gaudin.

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La galerie Viennot sera visible des visiteurs dans le parcours de visite libre.