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Jack Lang, batailles pour la culture

Dix ans de politiques culturelles

Comité d’histoire du ministère de la Culture – Maryvonne de Saint-Pulgent
Paris, La Documentation française et France Culture
2013, 253 p., 24 cm
Collection : Travaux et documents, n° 32
ISBN 978-2-11-009408-7 : 18 €

par Thierry Ermakoff

Thierry

Cet ouvrage, publié par le Comité d’histoire du ministère de la Culture, est issu de cinq entretiens que Jack Lang a eus avec Maryvonne de Saint-Pulgent, sur une des stations de Radio France : France Culture, au printemps 2011. Ces entretiens étaient précédés de cinq tables rondes, consacrées au « Ministère des créateurs », à « tout est culture », aux « grands travaux », aux « industries culturelles » et à la « place de la culture française dans le monde ». Chacune, introduite par Laurent Martin, était composée des acteurs (hauts fonctionnaires – Jacques Sallois, Robert Abirached, Emmanuel Hoog, Jérôme Clément, Antoine Compagnon… –, politiques – Jean-Noël Jeanneney, Dominique Wallon, Régis Debray…) qui ont mis en place ou suivi la politique culturelle des ministères Lang.

Il s’agit donc d’un ensemble qui pourrait, à première vue, sembler décousu, et pourtant, il n’en n’est rien. À tout seigneur, tout honneur, si les débats ont été bien menés, les interventions préliminaires de Laurent Martin ont permis à chaque fois d’introduire les thématiques avec pertinence et intelligence, quitte, parfois, souvent, à être contestées par les participants. Le choix des grands thèmes est à lui seul symbolique : il s’agit du rôle de l’État, culturel en ces débuts d’années 1980, de l’élargissement de ses champs d’intervention, et non (encore) de la décentralisation. La démocratisation culturelle comme l’évolution numérique y sont un peu abordées, mais elles ne sont pas des thèmes centraux.

Faut-il s’en étonner ? Non, bien sûr, puisqu’à cette époque, François Mitterrand le rappelait : « tout est culturel », et si l’année 1983 fut l’année de la rigueur, chacun pensait que la culture, parce qu’elle entraînerait l’économie (du tourisme, des créateurs, des producteurs), devait jouer sa carte, tenir sa place pour que la France tienne son rang.

Que faudrait-il retenir de ces belles années ? Deux choses : d’un côté, l’avenir y est vu radieux, l’action politique est là. Après les industries culturelles, dont l’action étatique montre ses limites, l’éducation artistique est lancée grâce à la complicité des deux ministres, Catherine Tasca et Jack Lang. La critique sur le coût excessif des grands travaux « ne tient pas, dit le Ministre. L’argent investi nous a été rendu au centuple en visiteurs, en emplois… » . Quant à la France dans le monde, elle est vue comme la terre d’accueil, et comme le lieu de résistance contre la mondialisation (terme qui est peu prononcé). Comme le rappelle Laurent Martin, « les grandes masses de la politique culturelle sont restées les mêmes, mais ce qui est nouveau avec Jack Lang, c’est une politique de reconnaissance, une politique symbolique ».

D’un autre côté, certaines étapes sont loupées, voire ignorées : en particulier, nous rappellent en chœur Régis Debray et Antoine Compagnon, la place de la langue (française) dans le monde et le passage de la graphosphère à la vidéosphère : qu’on se souvienne de l’aventure des radios (dites) libres, de la télévision confiée un temps à Berlusconi. La démocratisation culturelle ne semble pas être un problème en soi : « je ne pense pas que les [inégalités culturelles] se soient aujourd’hui aggravées. Je pense au contraire qu’il y a chez beaucoup une soif de culture, mais il y a malheureusement une partie de la population qui se sent exclue de la communauté nationale » précise Jack Lang.

Ce furent de belles années, où le soutien de la puissance publique aux créateurs, aux centres artistiques, aux bibliothèques, aux musées, au cinéma se faisait sans faillir : c’est l’époque de la création des fonds de soutien, des aides, des bourses, des commandes publiques, c’est le temps où François Mitterrand pouvait dire à son ministre, en 1981 : « Faites en sorte que partout à travers la France, il y ait des centres d’art, des bibliothèques, des lieux de vie, et, par ailleurs, soumettez-moi une liste dans les prochaines semaines de travaux emblématiques que nous pourrions réaliser. » C’était l’époque où, sans barguigner, on nationalisait à tout crin banques et industries.

Certes, au cours de ces entretiens, on retrouve Jack Lang un peu surjoué, théâtral, lyrique, dont les travaux précédents de Laurent Martin (dont nous avions rendu compte dans cette revue) 1 ont finement analysé le rôle et la portée, mais, au final, nous préférons cette intensité aux comptables à lunettes, pour reprendre l’expression de Christian Salmon.

Cet ouvrage, dont l’organisation, qui ne reflète pas l’ordre des émissions, mais dont le montage ajoute une puissance supplémentaire aux propos, vient heureusement compléter les biographies et études proposées par le Comité d’histoire du ministère de la Culture.

  1.  (retour)↑  Voir la recension de « Jack Lang : une vie entre culture et politique », BBF, 2008, n° 4. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-04-0101-006