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Flânerie dans le web littéraire de 2013

Ou comment certains auteurs (pas tous) se saisissent du web pour écrire avec…

Franck Queyraud

Afin de retrouver les blogs littéraires cités, et d’autres, un « Netvibes » a été conçu pour accompagner cet article et les bibliothécaires que vous êtes.http://www.netvibes.com/bib2strasbourg

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État des discussions sur le livre numérique chez les bibliothécaires

En général, dès que l’on traite du livre numérique en bibliothèque lors d’une journée d’étude ou d’un colloque, on évoque le matériel à utiliser (entre autres sujets, l’inutile combat tablettes versus liseuses électroniques), les contraintes techniques (les horribles DRM accompagnés du serpent de mer téléchargement ou streaming, ou encore le système d’authentification pour tenter de relier le site web de la bibliothèque, voire le catalogue de notices de notre SIGB adoré [ça existe ?] à des offres toujours déportées sur les sites du fournisseur de base de données), puis le modèle économique (« vous comprenez, on ne peut pas télécharger de livres en bibliothèque, tout le monde piraterait ! ») – respirons un peu : l’antienne « l’odeur du papier et c’était mieux avant » s’est un peu calmée. On évoque aussi d’autres choses comme la formation des bibliothécaires, la désintermédiation, l’avenir de la librairie, etc., – importantes et vitales, certes, mais qui font qu’en 2013 peu nombreuses en France sont les bibliothèques qui se lancent dans une offre de livres numériques pour leur public (voir les multiples études sur le sujet). On propose – selon les bibliothèques – des tablettes ou des liseuses – en consultation ou en prêt – avec une offre actuelle parcellaire – très pauvre –ou constituée de livres du domaine public. Le public, lui, ce grand naïf, quand il arrive en bibliothèque pour emprunter les dernières petites merveilleuses machines technologiques pour lire, il se figure que tous les livres qui sont autour de lui sur les rayons de sa bibliothèque préférée sont disponibles sur la liseuse. Incroyable, non ? Expérience vécue régulièrement sur l’espace de médiation numérique Numérilab  1 de la médiathèque de Saint-Raphaël ! Si vous lisez cet article sur le livre numérique, je pense que vous avez déjà fait le tour de la question en terme d’offres de livres numériques pour les bibliothèques. L’offre actuelle pour les bibliothèques – mais peut-on parler d’offre ? – se trouve synthétisée sur le site de l’association Carel  2 que nous avons tout intérêt à rejoindre pour mutualiser nos forces et nos énergies.

Un autre point par contre, n’est pas, peu ou pas du tout évoqué lors de ces discussions entre professionnels : l’absence d’une critique littéraire professionnelle des livres numériques (dans les journaux, les revues littéraires ou à la radio) ou alors un peu, quand, par exemple, Jean d’Ormesson se dit enthousiasmé par le numérique et sort une application pour faire découvrir des livres… du domaine public. C’est fun, la verve de notre académicien aux yeux bleus pénétrants ! Ou alors, on cause innovation quand on veut vendre des cartes de téléchargement du dernier best-seller à la mode ! Pour s’informer, tenter de faire un choix (qu’il ne pourra pas concrétiser vers ses publics), un bibliothécaire de 2013 devra donc explorer le web qui fourmille de blogs et sites prenant la place de nos « dénicheurs de talents ». Vous vous demanderez alors pourquoi nos collègues sont sceptiques dès qu’on leur parle livre numérique – ils ne sont pas frileux, ennemis de la nouveauté, mais simplement réalistes. Je vais stopper ici mon ironie qui marque un certain énervement contre cet immobilisme (à tous les niveaux) qui retarde le développement d’une offre de livres numériques en bibliothèque et freine la transformation de nos établissements en véritables hubs numériques au profit de notre mission principale : celle de la lecture publique.

Soyons positifs et, pour le prouver, je vous convie à une flânerie littéraire totalement subjective sur la manière dont certains auteurs (pas tous) se saisissent du web pour renouveler leur écriture (utilisant les codes du web), la manière de lire leur œuvre (enregistrant sons ou musiques, jouant avec images, la lecture aléatoire), leurs relations aux lecteurs (commentaires, voire participations…) ou tout simplement ouvrent leur atelier d’écriture sans rendre moins mystérieux ce métier d’écrire !

Où lire ? Où écrire ?

Où lire ? Où écrire ? Ainsi est formulée l’interrogation d’Anne Savelli dans son livre (uniquement) numérique Des Oloé, espaces élastiques où lire où écrire paru aux éditions D-Fiction  3. Le lieu où on lit et la position du corps pour lire sont des questions qui se posent de nouveau avec la lecture numérique. Lire Belle du seigneur ou Guerre et paix devant un écran fixe, que ce soit avec l’antique format PDF ou dans le moderne ePub, se transforme vite en impossibilité physique, en fatigue et, en définitive, en abandon de la lecture initiale… On pourra bien vite récupérer une édition de poche. La lecture est un plaisir. Ce n’est pas un argument impératif, simplement un constat. Il faut reconnaître que le livre imprimé permet toutes les gesticulations et positions. Ce que rend possible grâce à leur ergonomie et leur mobilité, les nouveaux supports de lecture que sont les liseuses ou les tablettes.

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Couverture du livre d’Anne Savelli

J’ai découvert le travail d’Anne Savelli avec cette invention si poétique des Oloé et sa conception de l’écriture qui semble tant en syntonie avec le web. Elle écrit dans son billet « être lue » sur son blog-atelier Fenêtres open space 4 : « Il n’est pas toujours évident de basculer du côté de la publication, de se décider à faire lire, de s’exposer. Cela m’a pris du temps : longtemps j’ai pensé fragments (que j’aurais mis sur blogs, quand j’avais 18-20 ans, si Internet avait existé) et non livres. Un jour, j’ai pensé livre (c’était Fenêtres), ce qui m’a poussé à envoyer mon texte en lecture. Cependant, j’ai pensé livre comme ceci : un livre, pour moi, est un ensemble de livres constitués de fragments. La structure qui soutient chaque livre, en assemble les fragments, est en réalité la structure d’ensemble, celle qui unit les livres, tous les livres – et je ne sais, bien sûr, combien il y en a, puisque je suis vivante, espère n’avoir pas terminé… Qu’on ne s’y trompe pas : tout cela me paraît sans rapport avec le mot œuvre : je continue, en effet, à penser l’écrit sous forme de fragments. Par contre, avec le mot site, on peut réfléchir… Je vais néanmoins continuer à employer le mot livre, comme je dis écrivain. Simplement, le sens (dans mon esprit, une fois de plus) s’est, depuis l’enfance, déplacé. »

« Et si ça ne va pas, il n’y aura qu’à inventer un mot 5 » précise-t-elle.

Première flânerie

« Nous aurions dû trouver où lire où écrire dans le quartier : à la bibliothèque. Mais ses bords et recoins, ses tables et ses chaises sont mal disposés, tout le monde entend tout le monde, il est impossible de se concentrer, au point que les gens vont lire à l’étage, discothèque qui propose également des bandes dessinées, journaux, magazines – c’est en tout cas comme ça qu’elle m’apparaît. La bibliothèque est un lieu de passage : on y rend ses livres, jette un œil sur les nouveautés, attrape ce qui vient, fait la queue, s’en va. […] Malgré les cours attenants (karaté, danse, musiques diverses), de la table au carnet, des fenêtres aux visages c’est deux heures de silence car deux heures d’écoute. Parfum de chlore par la vitre ouverte, figurines de terre laissées à sécher sur des étagères : on a enfin le temps et toute latitude pour s’intéresser. C’est pourquoi on se penche, lève la tête. Autour, ce qui patiente, cherche à s’accorder. »

    Anne Savelli a inventé le mot Oloé… a publié plusieurs livres – imprimés ou numériques et diverses formes pour ses livres…

    Prenons l’exemple de Franck, paru aux éditions Stock en 2010 dans la belle collection « La Forêt », dirigée par Brigitte Giraud qui explique le choix du nom de la collection ainsi : « La forêt est l’endroit où l’on se perd sans pour autant disparaître et fait écho aux contes qui nous ont effrayés quand nous étions enfants 6. » On pourrait remplacer le mot forêt par web.

    Franck a donc pris place sur le web dans une forme renouvelée et adaptée à la conception fragmentaire de l’écriture de son auteur. Le site a pour nom : Dans la ville haute 7.

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    Page d’accueil du site « Dans la haute ville » conçu par Anne Savelli.

    Sur ce site, Anne Savelli propose une lecture intégrale du texte accompagnée d’une série de photographies prises sur tous les lieux de son « histoire » qui montrent évidemment autre chose que ce qui est décrit, ainsi que le journal de parution du livre. On peut donc découvrir le même texte d’une manière plus aléatoire – l’écouter –, naviguer d’une image à l’autre ou d’un tag à l’autre, enrichir sa lecture/écoute par des billets autour de l’histoire de Franck ou de son auteur (une rencontre avec des lecteurs dans une librairie par exemple).

    Vous êtes sceptiques et je vous entends : on peut ne pas avoir envie de ce type de prolongement, mais reconnaissons que lorsque nous aimons un texte, cette proposition de découvrir le texte d’une autre façon est très enrichissante, même si nous ne sommes pas des spécialistes de l’intertextualité.

    On n’en a toutefois pas encore fini avec ce texte car à partir des interactions nées sur le web, un autre livre, numérique, Autour de Franck 8, a été publié en novembre 2011 aux éditions publie.net. Il est la rencontre de deux textes. Douze façons de plus de parler de toi, écrit par Anne Savelli, regroupe des passages de Franck, qu’elle avait supprimés pour des raisons d’équilibre, et d’autres rédigés ensuite. Avant Franck a été écrit par Thierry Beinstingel, sur son site, Feuilles de route 9. Pierre Ménard a souhaité y associer l’enregistrement sonore de leur lecture croisée à la bibliothèque de Montreuil le 23 septembre 2011. Comme le rappelle Pierre Ménard  10 (pseudonyme d’un bibliothécaire écrivain) : « La notion de prolongement et d’écho est au cœur du travail d’Anne Savelli. »

    JE/UX : Oulipo gare à toi

    « Oulipo gare à toi », telle pourrait être l’expression symbolisant ce prolongement « clin d’œil » à l’Ouvroir de littérature potentielle. Jeux avec des textes et/ou besoin d’échanges entre les auteurs (voire leurs lecteurs – auditeurs…), certains auteurs (pas tous) marquent leurs prises en main des outils et codes du web. En 2013, il convient de tailler d’autres plumes que celles de Flaubert  11.

    Certains auteurs jouent avec la structure du texte et d’autant mieux s’ils connaissent les rudiments du code. Signalons le travail de Mathilde Roux sur son blog Quelque(s) chose(s), sous-titré [textes images sons articulations], et en particulier le billet intitulé malicieusement : « On n’aurait qu’à dire (Je/u)  12 ». Ce billet est une création réalisée pour la rencontre d’auteurs autour du Terrain de Je/u  13 du 21 mars 2013 organisée par Anne Savelli dans le cadre de sa résidence au centre Cerise. Le jeu est basé sur le principe du Pécha Kucha, venu du Japon : vingt images, vingt secondes par image pour accompagner la lecture d’un texte.

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    Extrait du site « Quelque(s) chose(s) » conçu par Mathilde Roux.

    Ou encore la technique du cut-up  14, chère à Burroughs, permettant de créer un nouveau texte à partir de fragments divers, utilisée par exemple par Pierre Ménard dans ses exercices d’équilibre  15 suite à sa lecture du journal Libération. On voit avec ces exemples la richesse de création non seulement pour les auteurs, leurs lecteurs mais aussi pour les bibliothécaires et le renouvellement d’actions culturelles en faveur de la découverte de la littérature contemporaine sur le web.

    Deuxième flânerie

    « Il y a quelque chose qui se passe. Il faut prendre position. Le modèle d’accumulation infinie est devenu impossible. J’avais trouvé ma piste, ma route. Avant je me forçais, je faisais semblant, j’essayais de correspondre, de ressembler. Le fait est passé sous silence. Peut-on vivre sans croissance ? Écrire, c’est comme prolonger la vie des rêves, un monde des possibles, sans limite. Il n’y a pas d’autre salut, à court terme, que de créer de la richesse. Je continue à réaliser des collages, travaillant la narration, c’est-à-dire réarrangeant documents et archives pour voir ce qu’on peut leur faire raconter et comment tout récit est politique. J’ai écrit tout cela et je l’ai oublié. La crise n’est ni une parenthèse désenchantée ni un phénomène passager. Énigme de lumière et d’obscurité. Le plus dur, c’est quand tu croises des gens que tu as connus dans ton enfance, ils se cachent, font semblant de ne pas te voir. Ce risque est réel, un vrai facteur d’accélérateur de récession. Un vrai film catastrophe. Une fois que nous serons sortis de la récession, il faut se poser la question : c’est quoi notre horizon ? Il y a une feuille de route pour cela. Une contradiction entre l’objectif et le discours. C’est lui qui se charge de la bande-son. Un homme dont le projet était de marcher droit devant lui, sans jamais s’arrêter, pour mettre le plus de distance possible entre lui et lui. La nuit s’étire. Blanchot écrivait ceci : “La philosophie serait notre compagne, le jour et la nuit, même si elle s’absente, une amie clandestine.” »

      Échanges – interactions – rencontres

      Web qui donne aussi lieu à des échanges et des rencontres fructueuses entre blogs : telle l’opération « Vases communicants » qui se déroule tous les premiers vendredis du mois depuis le 3 juillet 2009 à l’initiative de deux auteurs et blogueurs : François Bon et Jérôme Denis  16. Une page Facebook  17 et un blog associé – le rendez-vous des vases 18 sous la coordination de Brigitte Célérier  9 – permettent de créer les liens entre blogueurs (auteurs), de définir éventuellement un thème, d’associer images ou sons avec le texte. Le principe n’a pas évolué depuis la création : chacun écrit sur le blog de l’autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre, telle est la consigne.

      En retour, une belle énergie et des rencontres entre blogueurs-auteurs et lecteurs. Chaque mois entre 20 et 50 échanges naissent. La page Facebook possédait 823 « fans » fin août 2013, lectorat fidèle qui ne cesse de croître. À minuit, le premier vendredi de chaque mois, naissent simultanément les textes par paire. À vous désormais de juger de leur qualité… mais l’enthousiasme dans lequel se créent ces échanges est nettement visible.

      Pendantleweekend 20 est un blog collaboratif, né en complément du site mélico, dédié à la mémoire de la librairie contemporaine (depuis disparu). Pendantleweekend n’empêche pas les singularités mais rassemble des auteurs et des chercheurs variés. Il est animé par Hélène Clemente (qui s’occupe également de D-Fiction  21) et Pierre Cohen-Hadria, sociologue. Le projet éditorial est annoncé dans l’« À propos » : « Conçu à l’origine pour diffuser les carnets de terrain des rédacteurs de mélico, le blog Pendantleweekend est sorti de son lit pour glisser doucement vers la fiction. Certains y voient un chantier à ciel ouvert, quand il porte son observation du côté de l’histoire des techniques “vue par” ; d’autres y trouvent des comptes rendus méthodologiques de travaux en cours ou des billets d’humeur, des analyses de lecture, ou d’autres plaisirs (comme le cinéma, la radio ou la photographie) ; enfin ce blog collaboratif est ouvert aux auteurs, artistes et autres personnes de tous horizons qui désireraient, par cette entrée, exposer des points de vue numériques personnels, multi ou monomédias. » Pierre Cohen-Hadria est un participant régulier des « Vases communicants ».

      Troisième flânerie

      «

      d’une rive à l’autre

      à propos de rivières

      -------

      rivières don dniestr

      inini seine iénisséï

      var meuse charente v

      ilaine aude missouri

      euphrate arc amazone

      rhin vire somme yser

      elbe colorado nièvre

      -------

      rivière aller-retour

      il marche à l’infini

      vers la mer sans dév

      ier œil noir agrandi

      encre lisse et verte

      rivière fluide nager

      entre terre et terre

      »

        À suivre…

        L’usage du feuilleton est une forme régulièrement utilisée au sein de ce web littéraire qui convoque aussi d’autres éléments que seulement celui de la périodicité, considérant que le web est aussi une nouvelle forme du livre.

        Sous le pseudonyme de Georg von Allensteinerweg, Laurent Margantin, traducteur de Kafka  22, part lire aux îles Kerguelen et nous invite à découvrir cette île et ses habitants (pingouins, morses… et scientifiques) et surtout les affres de sa quête intérieure pour ne faire qu’une seule chose : lire en buvant du thé vert, chose qui paraît complètement incongrue aux scientifiques habitués à fréquenter ces îles.

        « Francis déboule un soir pour me proposer de l’accompagner dans une manip pop chat le lendemain matin. Comme j’ai bien envie de sortir de la base où la cohabitation est décidément un peu lourde (un militaire hier au TiKer : “Alors, tu t’emmerdes pas trop avec tes bouquins ?”), j’accepte aussitôt, et me voilà à bord du chaland l’Aventure II, la mer est calme dans le golfe du Morbihan et je vois pour la première fois de ma vie des dauphins de Commerson dans le sillage du bateau (étrange œil noir qui surgit hors de l’écume et vous observe)  23. »

        L’auteur grâce au site internet qu’il alimente pratiquement quotidiennement de textes, d’images et de vidéos nous convie au récit de son séjour. Il est associé à un compte Twitter pour la promotion des nouveaux billets. Un lectorat se créé en utilisant les réseaux sociaux. Depuis, le site-livre est devenu un livre numérique  24.

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        Page d’accueil du site Aux îles Kerguelen.

        Un autre feuilleton est né pour la réédition en numérique sur un blog éponyme  25 du polar de Christian Poslaniec, Les fous de Scarron, œuvre précédemment parue au Masque et qui a reçu le prix du roman policier de Cognac en 1990.

        Ce projet provient d’une triple rencontre entre Christian Poslaniec, auteur pour la jeunesse reconnu, Réjane Niogret, conteuse avec qui j’animais un blog de rencontres littéraires et artistiques, et moi-même, narrateur de cette expérience. Christian Poslaniec possédait les droits du livre et avait l’envie de donner une forme numérique à son livre épuisé ; Réjane Niogret a eu l’idée de proposer des chapitres enrichis que nous avons nommés des surprises, et moi-même, j’avais envie d’expérimenter en tant que bibliothécaire de nouvelles formes de livre numérique.

        Quatrième flânerie

        « lls sont là, oui, les tableaux qui ont orné le salon du Roman comique du pavillon d’entrée du château de Vernie. Placé autour des années 1720, confisqué après la révolution de 1789, l’ensemble, qui a intégré dès 1799 le musée du Mans, a beau ne pas faire vibrer, et encore moins rêver, notre cher Bergof, il a de la valeur. Les peintures, retirées des boiseries de la Salle du Roman comique et faisant partie des premières collections du musée du Mans, constituent en effet la série la plus ancienne illustrant le célèbre ouvrage de Scarron. Pas de quoi rendre un Bergof baba me direz-vous. Bon, je le lui dis : Le Roman comique n’a pas cessé depuis d’inspirer les artistes. Graveurs, peintres, aquarellistes, on ne compte plus les grands et les petits maîtres qui se sont amusés, à travers pléthore d’ouvrages illustrés, à raconter leur Roman comique. Pour les rencontrer, une petite visite à la médiathèque du Mans s’impose. Vous venez Bergof ? »

          Du 5 décembre 2012 jusqu’à fin février 2013, à raison de deux publications par semaine, le mercredi et le vendredi, nous avons réédité les vingt chapitres des Fous de Scarron accompagnés de leurs surprises. Le principe était que pour chaque chapitre, une ou plusieurs photographies illustrant le texte permettait, en cliquant sur celles-ci, de découvrir une surprise : sorte de flânerie autour du texte. Plus de 200 personnes suivaient en moyenne chaque publication, les réseaux sociaux ayant servi à faire la promotion, accompagnée d’autres moyens plus traditionnels auprès des quotidiens régionaux. Deux ans de préparation ont été nécessaires pour réaliser ce site-livre numérique. Les commentaires enthousiastes des lecteurs de cette publication nous ont encouragés à chercher un éditeur numérique. Le livre paraîtra prochainement aux éditions Numeriklivres. En attendant cette future publication qui signera la mort du blog, vous pouvez toujours lire ce livre de manière linéaire (les 20 chapitres) ou préférer jouer le jeu en découvrant les surprises au fur et à mesure.

          Dans l’atelier de l’artisan

          Bien entendu, le romantisme de la figure de l’auteur, omniscient, seul dans sa tour d’ivoire et créant des œuvres magistrales de manière régulière pour chaque rentrée littéraire, subsiste. N’empêche, il est plaisant de voir que certains auteurs (pas tous) utilisent des sites ou des blogs pour ouvrir l’atelier de leurs créations passées, en cours ou à venir. Voici en exemple l’atelier d’un auteur d’aujourd’hui, François Bon.

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          « Après le livre » de François Bon

          Avec le numérique, la forme du livre est de moins en moins immuable. Le récent Après le livre de François Bon, mis en ligne le 17 janvier 2011, en était déjà à sa neuvième mise à jour le 29 septembre de la même année. L’auteur peut avoir des remords, entendre les commentaires argumentés reçus sur le blog atelier ou sur le web et corriger, modifier – tout comme Proust qui ajoutait, retouchait avec force paperolles. Paperolles que nous perdons dans le cas du web, à moins d’enregistrer laborieusement toutes les versions d’un texte. Pour le lecteur ou le bibliothécaire que nous sommes, quelle sera la version définitive, la version qui fera foi, qui devra être conservée ? Si le livre c’est désormais le web, comme l’écrit François Bon, le dépôt légal des sites web mis en place par la BnF sera-t-il suffisant pour conserver la mémoire du web ? Si le web en général et le livre numérique en particulier remettent en question la notion de collection, déstabilisant nos pratiques « millénaires », l’importance de la conservation sera de plus en plus à prendre en compte.

          Dès que l’on s’intéresse aux livres numériques, la fréquentation de l’atelier de François Bon, le tiers livre 26, est un passage obligé. Auteur, traducteur, éditeur, créateur de sites ayant leur propre vie désormais (remue.net, publie.net), la réflexion proposée autour du livre numérique et du web y est toujours stimulante. Justement une cinquième flânerie qui évoque la mémoire du web.

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          Page d’accueil du site « le tiers livre ».

          Sur le tiers livre, on découvre des billets spontanés ou d’actualité, les réflexions ou les travaux en cours. On suivait récemment la création à venir, Proust est une fiction : cent textes que l’on a pu suivre quotidiennement (encore la forme feuilleton). L’édition imprimée sortira lors de la rentrée littéraire 2013. Parfois, l’auteur revient aussi sur des livres publiés et ajoute des chapitres supplémentaires, comme pour son Autobiographie des objets. Des livres imprimés plus anciens comme Limite, son deuxième livre, paru aux éditions de Minuit en 1985, reprennent vie en numérique, enrichi de notes pour ce dernier.

          Cinquième flânerie

          « Glissement donc de Karl sur un atelier ou une conférence qu’il tient avec Olivier Thereaux à Paris Web, et la page qui leur sert de plaque d’échange pour cette préparation qui s’affiche avec ce titre étrange et dérangeant : esthétique et pratique du web qui rouille.

          Ce qui m’a surpris c’est juste ça : encore une idée évidente qui s’est glissée côté Karl, tout prêt à l’accueillir, ça on est habitué. Mais a priori, Karl s’oppose à l’indexage de son site par les robots, semble ne s’être jamais préoccupé de l’éventuelle pérennité de ses propres archives. Et c’est une idée tout d’un coup glissante, presque une uchronie : un site qu’on entretient pas vieillit. Ses ressources ne sont pas pérennes, mais le statut même des informations qu’on y inclut change avec le temps référentiel, comme lorsqu’on lit ces éphémères journaux de la Révolution française, ou de la guerre 14-18.

          La mémoire ou l’archive alors n’est pas un contenu fixe mais un contenu relatif, qui évolue à mesure de l’éloignement de son propre contexte. Probablement le savons-nous pour les livres que nous lisons, dans ce sentiment que Gracq et Simon ne sont pas si éloignés quand ils parlent de la débâcle de 40, ou que les préoccupations théologiques de Rabelais nous sont moins présentes pour le lire qu’elles ne l’étaient pour ses contemporains. […]

          Le web a 40 ans, on n’a pas de sites de mille ans (mais il y a ça chez Baudelaire : j’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, la mémoire du web, et l’encombrement de nos sites, est bien capable d’être immensément plus âgée qu’on croit). Alors le glissement s’installe. L’énoncé de leur conférence devient (ou était déjà ?) : accepter un Web qui rouille, c’est, inévitablement, en découvrir une nouvelle esthétique. Et là on entre sur un étrange terrain. Aucune de nos architectures, dans leur genèse et leurs novations même spectaculaires, n’est indépendante des états plus anciens de l’architecture, même par négation, et donc de la ruine elle-même. »

            François Bon est aussi et surtout un praticien. L’offre développée autour de publie.net est une des rares offres intéressantes et accessibles pour les bibliothèques, malgré son accès streaming réservé aux bibliothèques et qui reste – selon moi – un frein au développement du livre numérique sur les outils mobiles que sont les liseuses et tablettes. Quelles seront les solutions proposées aux bibliothèques en terme d’offre numérique par les éditeurs ? Personne ne peut répondre aujourd’hui à cette question. Attendons la mise en place de l’expérimentation grenobloise autour du projet PNB (prêt numérique en bibliothèque) 27 ou celle qui se déroule au Canada  28 avant de conclure.

            L’offre publie.net s’est encore enrichie avec la création d’un magazine de fictions en ligne, nerval.fr 29, associé à l’abonnement. À signaler également la revue numérique semestrielle, d’ici là 30, sous la direction de Pierre Ménard. Les bibliothécaires doivent – comme ils l’ont toujours fait – recenser, décrire et donner à lire à leurs usagers. Le monde des revues en ligne ne cesse de croître.

            Apprenez à vous perdre…

            Cette flânerie – très subjective – est forcément très parcellaire. Mon objectif n’était pas d’être exhaustif à propos de cette jungle nommée web mais plutôt de tracer quelques pistes pour vous dire ces richesses faites d’innovation, d’interactions, d’échanges et de partages. Si, si… aussi. Alors, apprenez à vous perdre… surtout si vous êtes bibliothécaire…

            Si le livre c’est le web désormais, est-ce que cela signifie la mort du livre numérique – qu’il soit homothétique ou enrichi ? Il va encore falloir du temps avant de trouver le modèle économique idéal et faire taire les peurs de l’édition à propos des bibliothèques. Ce n’est guère nouveau.

            Les bibliothécaires doivent se repositionner sur la médiation des contenus – numériques. Soyons optimistes et analysons le succès des sites de recommandation tels que Babelio  31 ou LibraryThing  32  : pourquoi ce ne sont pas des bibliothécaires qui ont inventé Babelio ? Il y a des choses à apprendre de ces exemples.

            La médiation des contenus du web et surtout du livre numérique est plus que jamais notre horizon à court terme au risque de devenir des bibliothèques d’occasions (perdues ?). Inventons et expérimentons.

            Cela passera au moins par deux étapes mentales et techniques et une transformation : une culture du test à mettre en œuvre (sans jeu de mots) pour les bibliothécaires avec son corollaire : son acceptation par les services informatiques des collectivités qui brident souvent toutes initiatives novatrices (« proxynator » comme les a surnommées un jour Lionel Dujol) et une transformation radicale de nos SIGB actuels en SIGB libres et ouverts, sur lesquels les bibliothécaires ont « la main » et avec le code desquels ils peuvent « jouer » simplement, sans attendre des nouvelles versions qui ne correspondent déjà plus à rien, c’est-à-dire à l’état où se trouve le web – par principe en mouvement perpétuel – et donc, là où sont déjà nos usagers (il va falloir de nouvelles formations professionnelles).

            Bref, passer de l’ère de l’homme-plume flaubertien à celle de l’homme-web en phase avec son époque et ses publics.

            Je rêve…

            Pas vous ? •

            Terminons par une ultime flânerie en guise de recommandation : « Pour un humanisme numérique » de Milad Doueihi (publie.net, 2012) 33.

            Ultime flânerie

            « Le sacre de l’hybride. – ON A TROP LONGTEMPS INSISTÉ sur la dimension temporelle de la culture numérique, sur sa tendance à accélérer nos échanges, nos communications, et à nous soumettre à une sorte de tyrannie de l’immédiat et de l’instantané. Une série d’analyses et d’essais nous met en garde contre un absolutisme montant, agencé par les outils et par la temporalité qu’ils semblent imposer : celle de l’instantanéité, de l’immédiateté et surtout de l’accélération du rythme de notre vie quotidienne, de nos décisions et de nos réflexions. Cette mise en relief de la temporalité de la vie moderne, sous l’emprise des outils numériques et de leur sociabilité, ne fait que traduire un malaise, un souci et, en fin de compte, une peur habitée par la nostalgie. Malaise face à un changement presque sans précédent, qui touche à tous les aspects de nos vies, individuels et collectifs ; souci exprimant un désarroi au nom de l’humain, ou d’une certaine conception de l’humain ancrée dans des pratiques culturelles, lettrées et savantes (elles-mêmes héritières du xixe siècle et de ses valeurs) et dans des formes d’expression fragilisées par la culture numérique, devant le spectacle d’un chaos, sans critères ni repères ; et surtout, dit-on, la peur d’une convergence entre homme et machine, entre les hommes et le réseau, à une échelle sans pareil. Si ces réactions nous semblent exagérées, elles témoignent néanmoins de la réalité d’un changement radical dans notre vécu quotidien comme dans notre culture. Ces inquiétudes traduisent aussi une réaction conservatrice, souvent nostalgique, qui voit dans la conversion numérique un clivage entre les modèles relativement stables hérités des deux derniers siècles, en tout cas dans notre Occident, et qui forment le support d’authenticité, de légitimité et de pertinence de notre savoir et de ses manifestations symboliques. Mais il faut surtout rappeler que la conversion numérique modifie, plus encore que la temporalité, l’espace. Son originalité même dérive en grande partie de la spatialité naissante qu’elle met en œuvre. C’est dans ce sens qu’elle réinvente notre quotidien, avec ses espaces habitables, ses modèles de communication et ses valeurs. »