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Ce que la géolocalisation apporte à la littérature… ou au tourisme littéraire

Cécile Touitou

Lancé lors du dernier Salon du livre de Paris en avril 2013, le site GéoCulture porte le sous-titre plus explicite : « La France vue par les écrivains ».

Une initiative régionale

À l’origine du projet, on trouve la réalisation  1 du Centre régional du livre en Limousin (portée depuis juin 2011 par l’Agence de valorisation économique et culturelle du Limousin) qui permettait dès 2010 de parcourir le territoire régional sous forme de balades littéraires. Aujourd’hui, c’est à partir de la consultation de 713 notices consacrées à des œuvres (plastiques, sonores) ou des extraits d’œuvres (littéraires, cinématographiques) que s’engage la promenade virtuelle. Ce site existe toujours, on y trouve un foisonnement de pistes culturelles et touristiques permettant d’appréhender le territoire au travers du regard d’un artiste. L’internaute navigue à partir d’une carte du Limousin interactive proposant des circuits thématiques et un ensemble d’œuvres à découvrir, ou encore à partir d’une recherche par mot clé. Une application pour smartphone est également disponible permettant de compléter la promenade virtuelle par un cheminement physique dans les lieux. En essayant ainsi de localiser les coins de Brive évoqués par Pierre Bergounioux dans ses œuvres, on a le plaisir d’entendre l’auteur lire un extrait de La Mort de Brune 2. Choisissant cette fois une recherche par commune, on trouve, pour la ville de Tulle, tout un patchwork d’extraits d’œuvres (25 citations), de reproductions de peintures ou de dessins et même de tapisseries. Le projet est intéressant et ludique. Lorsqu’il aura été enrichi de nouvelles contributions, l’internaute pourra commencer à percevoir des parcours, à sentir le parfum des forêts limousines et à entendre la musique de la Corrèze qui coule à Tulle… Pour le moment, on comprend que les fonctionnalités sont là pour permettre la co-construction avec les partenaires institutionnels locaux d’une géolocalisation du patrimoine culturel et touristique du Limousin auquel on sera initié à partir d’extraits qui ne prétendent ni être exhaustifs ni couvrir l’ensemble du territoire ou circonscrire une période…

Couvrir l’ensemble du territoire littéraire français

Ce beau projet a donc donné l’idée à la Fédération interrégionale du livre et de la lecture (Fill) d’en reprendre le concept en l’élargissant à un territoire plus vaste  3 (10 régions participent aujourd’hui  4) et en le limitant uniquement au patrimoine littéraire. Le principe du site GéoCulture – La France vue par les écrivains 5 est présenté ainsi : « C’est un service numérique qui dessine une cartographie littéraire du territoire au fil d’extraits géolocalisés, choisis pour le lien étroit qu’ils entretiennent avec un lieu. Ces extraits de tout genre littéraire et de toute époque, sont issus aussi bien d’œuvres du patrimoine littéraire que de la création contemporaine. Accessible sur Internet et sur application mobile, La France vue par les écrivains est un service d’intérêt général, gratuit, s’inscrivant dans le respect du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle. Tous les extraits d’œuvres sous droit proposés font l’objet d’un contrat de cession avec leur(s) ayant(s) droit 6. »

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Promenade littéraire en Basse-Normandie, à Trouville-sur-Mer. Le site propose une déambulation à partir de 3 auteurs, 3 œuvres ou 4 extraits. © GéoCulture

Ouvert à tous les contributeurs (ce qui n’est pas le cas du site limousin réservé aux contributions institutionnelles), La France vue par les écrivains a le mérite de la lisibilité : recherche simplifiée sur tous les champs, option « coup de dés » pour découvrir au hasard un des 174 auteurs référencés au travers de 219 œuvres et de 379 extraits  7. On le voit, la couverture est aujourd’hui modeste et on peut être déçu de ne pas trouver le Yvetot d’Annie Ernaux (mais la Haute-Normandie n’est pas encore participante) ou le Charleville-Mézières de Rimbaud (idem pour Champagne-Ardenne)…

Une fois que l’on a compris qu’il s’agit bien d’un « work in progress » et que l’on se résout à parcourir le site à partir de la carte et non à partir d’une recherche par nom d’auteur, on prend plaisir à naviguer dans Paris (qui pourtant ne rassemble que dix auteurs aussi différents que Georges de Scudéry et Marie-Hélène Lafon) ou dans le Trouville de Marguerite Duras et à considérer les voisinages (télescopages) étonnants que crée une approche par le territoire qui fait fi de la chronologie. Nos réserves ne sont dues qu’à la couverture, pour l’instant limitée, des fonds présentés. Notre intérêt concerne le principe du projet qui prend tout son sens en utilisation nomade sur les lieux visités, sa lisibilité, on l’a dit, les fonctionnalités de partage et de localisation de la bibliothèque ou de la librairie la plus proche pour consulter l’ouvrage dont est extraite la citation, le lien vers le texte intégral. Il est effectivement possible, pour les œuvres présentes dans Gallica, de consulter l’œuvre en ligne dans la bibliothèque numérique de la BnF.

L’ambition très vaste de ce projet, sur une terre aussi « littéraire » qu’est la France, relève finalement plus de la promotion touristique que de l’intérêt pour les textes. Il sera plaisant, pour le touriste qui se promène dans telle commune muette, de faire parler les auteurs (au sens figuré et au sens propre puisque le site propose d’écouter des enregistrements sonores d’auteurs contemporains) qui y ont vécu ou l’ont évoquée, de se rendre dans la bibliothèque la plus proche pour en faire l’emprunt, et de partager la citation avec ses amis.

On pourra également s’intéresser à des projets similaires, circonscrits à des territoires plus limités ou à une seule œuvre (comme Renom 8, prochainement en ligne, qui vise à présenter un parcours dans les œuvres de Rabelais et de Ronsard, à la découverte de leurs lieux et personnages ; ou Infinite Atlas Project 9 sur le roman Infinite Jest de D.F. Wallace, ou encore le projet Bible Geocoding 10) pour appréhender en profondeur un texte en suivant pas à pas les pérégrinations de ses personnages et en évitant l’impression de survol qui peut troubler à la consultation de La France vue par les écrivains, impression finalement inhérente à tout projet d’envergure importante où l’internaute est pris par la tentation, forcément frustrante, de tout parcourir.

Septembre 2013