entête
entête

Sophie Noël

L’édition indépendante critique : engagements politiques et intellectuels

Villeurbanne, Presses de l’Enssib
2012, 441 p., 23 cm
Collection Papiers
ISBN 979-10-91281-04-1 : 42 €

par Jean-Claude Pompougnac

Sophie Noël a soutenu en 2010 une thèse de sociologie à l’EHESS sur l’édition indépendante critique qui fait ici l’objet d’une édition soignée.

Les quarante premières pages tracent le cadre théorique de l’entreprise et proposent ainsi de manière particulièrement claire une synthèse méthodologique et une mise en perspective du contexte historique et scientifique des recherches dans le domaine des biens culturels qui méritent, en elles-mêmes, l’attention soutenue de plus d’un jeune chercheur.

À l’heure des diatribes à l’emporte-pièce contre « les industries culturelles », la critique des prénotions, anachronismes et mythifications autorise à rappeler, par exemple, que « dès l’origine, l’imprimerie apparut comme une industrie régie par les mêmes lois que les autres industries » et que « les imprimeurs et les libraires travaillent d’abord dans un but lucratif » (Henri-Jean Martin). À côté de cette indispensable approche historique, l’importance de l’apport des différentes écoles de l’économie de la culture, des sciences de l’information et de la communication, de la « nouvelle sociologie économique », de celles des mondes symboliques et des champs culturels, est mise en perspective pour fonder une approche ouverte et multidimensionnelle de la question au centre de cette recherche : comment peut-on être un éditeur critique indépendant ?

Ou encore : « comment peut-on maintenir une position hétérodoxe dans un espace social de plus en plus dominé par l’exigence de rentabilité économique » et quelles sont les modalités pratiques et les conditions de possibilité de cette conviction ?

Les frontières de l’édition critique

Tracer ainsi les frontières de la dimension alternative des œuvres produites par certains de ceux que l’on appelle communément les petits éditeurs s’avère une entreprise incertaine qui débouche, selon l’auteur, sur « la prise de conscience du caractère multiforme et par définition flou des discours critiques ». Qui plus est la catégorie de « critique » est aussi un enjeu de confrontations entre les acteurs pour l’imposition d’une définition légitime. Mais Sophie Noël n’entend pas pour autant renoncer à définir de la manière la plus rigoureuse possible une activité qui subsiste dans le temps malgré les difficultés de toutes sortes.

L’approche s’ouvre par une genèse de l’édition critique telle qu’elle s’est déployée, dans les années 1960, dans la production contestataire et militante mais aussi dans le développement des sciences humaines puis dans les aventures qui ponctuent l’avant et l’après 1968, un certain reflux de la production politique au milieu des années 1970 et les formes du renouveau dans les années 1990.

Mais le rappel de ce qui est plus un récit qu’une histoire ne peut faire office de définition et l’aspect délicat de l’opération de problématisation est abordé à plusieurs moments de l’ouvrage jusque dans sa conclusion. C’est que la question se déploie sous la double perspective d’une construction de l’objet (comment tracer les frontières des dimensions économiques et politiques d’une « indépendance » dans l’ensemble du champ éditorial ?) et de celle de la réalité sociale (minoritaire autant que précaire mais à forte valeur symbolique) passablement incertaine de ce segment du même champ éditorial.

Corpus et méthode

Au total, compte tenu des critères finalement retenus, ce sont 33 entreprises créées pendant la période 1985-2005 qui vont constituer le corpus étudié. Cette dimension quantitative limitée de l’objet ainsi circonscrit permet une étude on ne peut plus exhaustive de ses caractéristiques : sont ainsi passés au crible les relations ambiguës entre l’édition critique et la presse écrite, le statut juridique, le volume de production, la localisation géographique, les effectifs de salariés et le chiffre d’affaires (et leur corrélation) les modalités de diffusion et de distribution, les auteurs, les collections, les genres éditoriaux… Des analyses plus approfondies encore ne sont pas négligées comme la réédition de classiques politiques, les collections à petit prix, les stratégies de traduction, mais l’auteur procède aussi à une analyse attentive des discours de présentation des éditeurs (catalogues, sites internet, quatrièmes de couverture…).

La cartographie ainsi dessinée permet de relativiser le caractère flou du domaine étudié et se prolonge par un recours à la théorie des champs qui permet de dégager selon les axes « plus ou moins politique » et « plus ou moins savant », sa structuration entre les pôles « militant », « grand public » (enquêtes et essais d’actualité), « universitaire critique » (ouvrages académico-militants), « avant-garde » (essais de théorie critique).

Si nombre de données quantifiables sont finement traitées, le petit effectif des structures étudiées n’autorise pas pour autant l’analyse statistique. L’auteur a donc eu recours à l’entretien qualitatif de type ethnologique pour enrichir son investigation et 62 entretiens correspondant aux 33 éditeurs retenus permettent de préciser autant qu’il est possible le profil fait à la fois de « bohème » éditoriale et d’engagement intellectuel et politique.

On découvrira avec intérêt et un certain plaisir de lecture quelques notations effectivement ethnologiques et distanciées sur les contextes d’énonciation, les postures, les signes informels qui, au moins autant que les propos recueillis, nous renseignent sur la population étudiée. Pour ne prendre qu’un exemple : « La décontraction vestimentaire est une composante essentielle de l’identité de l’éditeur critique. »

Si ce travail permet de donner consistance et de mieux comprendre un ensemble qui reste fluctuant dans ses caractéristiques, l’indépendance critique ainsi longuement analysée peut être comprise sous le signe d’une ambivalence toujours renouvelée. Il s’agit en effet d’un mode de relation spécifique à l’ensemble du champ éditorial qui exprime « le signe d’une très saine résistance des niches de création au mouvement d’homogénéisation et de rationalisation ». Toutefois, il traduit aussi une évolution qui bénéficie aux entreprises éditoriales favorables à ce que les structures de petite dimension jouent le rôle de « laboratoire de recherche externalisé » sans exclure leur pure et simple absorption ou la possibilité de récupérer les auteurs qu’elles ont fait connaître et les problématiques novatrices auxquelles elles ont su donner une lisibilité sociale.