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Demain les bibliothèques…

Jean-Philippe Accart

« Demain les bibliothèques… » est le titre du colloque  1 qui s’est tenu le 31 mai dernier dans la ville de La Chaux-de-Fonds en Suisse afin de fêter le 175e anniversaire de la création de la bibliothèque de la ville. La Chaux-de-Fonds, située dans le canton de Neuchâtel, est la troisième ville francophone de Suisse, à 10 km de la frontière française. Elle se distingue de plusieurs manières : son urbanisme est en damier car elle fut reconstruite après un incendie ravageur en 1794 ; elle est capitale horlogère avec de nombreuses manufactures renommées ; enfin, elle est la ville natale de Le Corbusier, de Blaise Cendrars, Léopold Robert et de Louis-Joseph Chevrolet, personnages célèbres à différents titres.

La journée a réuni plus d’une centaine de participants autour d’un programme savamment équilibré par le directeur actuel des bibliothèques de la ville, Jacques-André Humair, et modéré par le rédacteur en chef des journaux locaux, L’Impartial et L’Express, Nicolas Willemin – journaux qui par ailleurs ont été intégralement numérisés depuis le début de leur parution, soit 275 ans d’existence ce qui représente quelque 1,5 million de pages  2. L’annonce fut faite durant le colloque.

Dans son introduction, J.-A. Humair explique que les bibliothèques vivent une période charnière : elles voient les pratiques d’information radicalement modifiées et un nouveau modèle émerger, le modèle numérique. Elles entrent résolument dans l’ère de la bibliothèque hybride, lieu d’échange et de sociabilité intégrant internet, de nouveaux publics et des collections immatérielles. Le fil conducteur pour cette journée est l’avenir des bibliothèques et la place qu’elles occuperont demain dans l’espace public, la dématérialisation des supports et l’émergence d’une nouvelle profession.

Quels rôles ?

Jacques Cordonier, chef du Service de la culture du canton du Valais, et bibliothécaire émérite, montre avec sa verve habituelle la marque très forte des bibliothèques dans l’espace culturel suisse et passe en revue les lois, normes et standards divers adoptés en la matière dans différents cantons ou au niveau national avec la loi de 1992 sur la Bibliothèque nationale. « Si nous voulons que cela bouge, c’est à nous de bouger » pourrait être le résumé de son intervention, au travers de l’exemple de l’initiative « Initiative Bibliothèques Suisse  3 » qui, si elle rassemble suffisamment de signatures, pourrait faire l’objet d’une loi soumise au vote populaire.

J. Cordonier insiste également sur les nouvelles valeurs à porter par la bibliothèque et les bibliothécaires : la neutralité, le partage et l’équité, « être le point de repère dans la ville dans une société de nomades ». Frédéric Sardet est, lui, archiviste et historien de formation, il dirige actuellement le service Bibliothèques et Archives de la ville de Lausanne, soit deux institutions sous une même direction depuis 2009, ce qui est un cas assez rare en Suisse pour être signalé. Ces institutions devraient, à l’horizon 2016, être regroupées en s’installant sous un même toit, la Maison du livre et du patrimoine (MLP), dans un quartier rénové et branché de Lausanne, le quartier du Flon. F. Sardet retrace les différentes étapes de l’évolution de ces institutions, et également les relations avec les élus locaux, la mise en place d’une politique du livre, la crainte parfois irraisonnée du numérique et une remarque à noter : « La médiation vaut mieux que les j’aime/j’aime pas de Facebook. »

Quel avenir ?

Frédéric Martel, chercheur, journaliste et écrivain (http://www.fredericmartel.com), est un cas un peu à part dans cette journée. À la croisée de la recherche (il est chercheur à l’IRIS, l’Institut de relations internationales et stratégiques), des réseaux sociaux où il est très présent, du journalisme (il anime l’émission Soft power sur France Culture), et de l’écriture (il a plusieurs ouvrages à son actif), F. Martel nous explique son amour des bibliothèques et délivre le résultat de ses réflexions sur leur avenir après la visite de plus d’une centaine de bibliothèques américaines et d’autres de par le monde. Soit une dizaine de préconisations qui s’avèrent au final assez décevantes, car la plupart sont déjà appliquées (à titre d’exemples : offrir l’accès à internet ; lutter contre l’illettrisme ; chercher un travail…). Patrick Bazin, directeur de la Bibliothèque publique d’information (Paris), détaille la notion de « bibliothèque comme média » : la bibliothèque est vue comme un élément cognitif, elle permet de changer le regard porté sur le monde en impliquant l’usager, le bibliothécaire devient un héraut du savoir, et la notion de médiation est primordiale. Il parle aussi de sa bibliothèque, la BPI, un cas d’école intéressant en matière de fréquentation, de consultation et d’attente forte de la part des usagers.

Quels supports ?

Xavier Galaup, directeur adjoint de la médiathèque du Haut-Rhin à Colmar, évoque un certain nombre de notions telles que l’hybridation, l’évolutivité des supports, l’ubiquité ou la bibliothèque dans les nuages. Il s’exprime souvent par des formules qui frappent les esprits : « le service plus que la collection », « la médiation plus que l’acquisition », « la relation plus que l’indexation ». Pour lui, la bibliothèque est un lieu de rencontre, vivant et ludique. Avec Antoine Fauchié, chargé d’opérations Bibliothèques et Patrimoine écrit, référent numérique à l’Arald (Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation), nous entrons de plain-pied dans l’ère de la bibliothèque numérique, les bibliothécaires devant être en quête de contenus numériques. Trois niveaux sont envisagés : le signalement, l’accès et la valorisation. Il reprend à son compte l’expression de Patrick Bazin, « la bibliothèque comme média ».

Quelle profession ?

Thomas Chaimbault, responsable de la formation des bibliothécaires d’État à l’Enssib, indique qu’il faut « repenser la bibliothèque » après la perte des repères que nous constatons actuellement. Cela entraîne des nouveaux profils et des fonctions nouvelles à développer, principalement en relation avec le public : la médiation est à nouveau citée comme un des leitmotivs de cette journée ; la polyvalence ; le renforcement des compétences. Et de citer, à l’instar d’autres intervenants, le dernier rapport de l’Inspection générale des bibliothèques : Quels emplois dans les bibliothèques ? État des lieux et perspectives 4.

Pour Yolande Estermann-Wilcott, responsable de la filière information documentaire de la Haute École de gestion de Genève, il s’agit de faire le point sur le métier de bibliothécaire, peu visible, employant un jargon trop abstrait. « Faire le marketing de soi-même » est une de ces formules qui s’avère essentielle dans une ère de communication à tous les niveaux. Aux profils traditionnels toujours nécessaires, de nouveaux profils s’ajoutent : records management, web et technologies de l’information.

« Sortir des jardins fermés »

En conclusion à cette journée riche en débats et formules chocs, les différents intervenants semblent s’accorder sur une refonte de la profession et de sa structure, sur la complexité croissante du métier, l’importance du public et de la médiation, et le rôle à jouer auprès des politiques et des élus. En somme, « sortir des jardins fermés », une autre formule souvent citée le 31 mai. •