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Le livre scolaire

Les Ateliers du livre – BnF

Reine Bürki

Dans le cadre des « Ateliers du livre », la Bibliothèque nationale de France organise trois fois par an une journée d’étude consacrée au livre et à son environnement : bibliothèque, collection, métiers, édition… La journée du 9 avril 2013, introduite par Jacqueline Sanson, a ainsi permis d’aborder le livre scolaire au prisme de son histoire et de sa matérialité, mais également en tant que secteur éditorial en plein questionnement face aux perspectives ouvertes par le développement du numérique. Des premiers abécédaires au manuel interactif, historiens, éditeurs et enseignants étaient invités à resituer le livre scolaire dans son histoire et à s’interroger sur son avenir…

Le livre scolaire, une histoire de l’éducation

La séance consacrée à une approche historique du livre scolaire était présidée par Anne-Marie Chartier (Service d’histoire de l’éducation) qui a mené des recherches sur l’histoire de la scolarisation de l’écrit. Annie Bruter (chercheur associé à l’Institut français de l’éducation) est revenue sur l’étude de cet « insaisissable objet familier », également champ de recherche pour l’historien. Les sources pour étudier le livre scolaire sont variées (catalogues de bibliothèque, Bibliographie de la France, registres du dépôt légal, réclames insérées dans la presse…), mais ce type d’ouvrage reste souvent peu ou mal référencé. La base de données Emmanuelle créée en 1982 par Alain Choppin s’est donné pour objectif de recenser « l’intégralité des éditions de manuels scolaires publiés en France depuis 1789 1 ». Le terme de livre scolaire recouvre une large typologie qui accompagne l’histoire de l’éducation et ses évolutions (abécédaires, feuillets d’écriture, rudiments, livres du maître…), et tous les documents à disposition de l’historien n’ont pas une « certitude scolaire » (usage avéré pour l’instruction des élèves). L’apparition du « manuel  2 » en tant que livre de classe correspond à un tournant dans la production éditoriale directement lié à la massification scolaire du XIXe siècle et à la structuration des niveaux et des programmes (Le petit Lavisse consacré à l’histoire de France en est un des grands best-sellers).

Rémi Jimenes (Centre d’études supérieures de la Renaissance, Tours) a traité la question du livre scolaire à partir de ses évolutions typographiques, rappelant que sous l’Ancien Régime on apprenait à lire avant de savoir écrire (parfois même sans jamais maîtriser l’écriture). Appuyant son étude sur des échantillons typographiques, il a relaté les étapes de l’apprentissage de la lecture : l’élève commence par lire les caractères moulés utilisés dans les gros abécédaires romains, puis accède dans un second temps à la lecture de l’écriture cursive (ou « caractère de civilité »), conjointement à l’acquisition de la calligraphie. Des plaquettes calligraphiques laissent supposer l’usage de modèles destinés à l’enseignement de l’écriture à l’instar des feuillets mobiles représentés dans des scènes d’écoles par le peintre hollandais Jan Steen (1625 – 1679). Le caractère de civilité est réutilisé à partir de 1703 dans les Règles de la bienséance de Jean-Baptiste de La Salle, conférant à cette typographie un caractère scolaire qui va affecter l’imprimerie de cette époque.

Abordant le livre scolaire sous l’angle de la librairie d’Ancien Régime, Emmanuelle Chapron (UMR Telemme, Aix-Marseille Université) a présenté un panorama des pratiques marchandes et des circuits commerciaux de ce secteur au XVIIIe siècle. Le livre pédagogique peut en effet être isolé en tant que « filière » au sein du marché de la librairie, pour une approche qui le considère depuis sa production jusqu’à sa consommation. La catégorie « livre de classe » recouvre un ensemble multiforme qui varie selon les contextes, regroupant des ouvrages aussi divers que des abécédaires, des auteurs classiques, des rudiments, des textes religieux : c’est donc leur usage plutôt que leur nature qui les rassemble sous cette appellation générique. Les catalogues de libraires et l’étude des livres de compte renseignent utilement sur la diffusion et la circulation des livres scolaires. Ces inventaires permettent de dresser une carte de la production pédagogique à la fin de l’Ancien Régime, et d’identifier des best-sellers (le Gradus ad Parnassum, ou le Magasin des enfants). Dans les grandes villes, les « librairies de collège » passent des contrats avec des établissements, ce qui leur assure une diffusion exclusive des documents (feuillets et travaux imprimés, livres de prix). Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une rubrique « livres à l’usage des collèges et des pensions » fait ainsi son apparition dans les catalogues de libraires, avec même parfois des petits fascicules entièrement dédiés au livre de classe, proposant des listes d’ouvrages classés par logique pédagogique.

Profil et enjeux de l’édition scolaire

Continuité du sujet, mais changement de perspective, pour la séance consacrée au marché de l’édition scolaire. Dans son introduction, Bertrand Legendre (LabSIC, Paris 13) a dressé un état des lieux de ce secteur éditorial important, qui se place troisième du marché de l’édition (soit environ 15 % du marché avec 415 millions d’euros de chiffre d’affaires). Un secteur cependant paradoxal car, malgré son poids, il reste mal connu, peu médiatisé et sous-valorisé dans la perception du public en dépit d’une offre de qualité. La grande part de ce secteur concerne les manuels, prescrits par les enseignants après avoir été présentés dans les établissements par des délégués pédagogiques, et dont le financement est assuré par les tutelles (commune, conseil général, région). Le reste est constitué par des collections parascolaires proposées en librairie et librement achetées par les familles (cahiers d’exercices, devoirs de vacances, profils d’œuvres…). Le scolaire reste un marché concentré et fermé, essentiellement partagé par de gros éditeurs, et peu de nouvelles maisons d’édition peuvent concourir dans ce secteur qui suppose une organisation particulière, notamment des équipes de délégués pédagogiques qui analysent les programmes et recueillent des études sur les usages du public scolaire, ainsi qu’une réactivité et une capacité à renouveler l’offre en fonction des programmes et des attentes pédagogiques. On voit cependant émerger de nouveaux acteurs portés par le contexte numérique, et tournés vers le développement de logiciels libres ou de modes collaboratifs en ligne (collectifs d’enseignants) : WebLettres, Les Clionautes, Sésamath…

Revenant sur l’itinéraire de la maison Larousse, Bruno Dubot a resitué l’essor de ce secteur éditorial dans le XIXe siècle, conséquemment à la loi Guizot sur l’instruction scolaire (1833). Le manuel scolaire devient un produit de librairie à part entière, et les éditeurs cherchent à séduire leur public par des auteurs de renom et des gravures. Soucieuse de produire une édition de masse et de qualité, la librairie Larousse se caractérise par son idéal de démocratisation du savoir (« Je sème à tout vent »), et un modèle économique fondé sur le capitalisme familial  3. Les enjeux de l’édition scolaire sont également orientés par l’histoire : dans un contexte de guerre ou d’instabilités politiques, il s’agit de former une jeunesse patriote et de construire une mémoire nationale (Le Tour de la France par deux enfants, publié par Belin en 1877, est ainsi une véritable réussite éditoriale, atteignant 7,4 millions d’exemplaires en 1914).

Réinscrivant l’édition scolaire à la croisée d’une actualité technologique, économique et pédagogique, Raphaël Taieb (fondateur des éditions Lelivrescolaire.fr) était invité à présenter son offre éditoriale innovante et les perspectives ouvertes par le manuel scolaire dématérialisé. Associant un principe d’écriture collaborative par les acteurs eux-mêmes (actuellement 1 000 enseignants contributeurs) aux opportunités d’usage offertes par les supports numériques (personnalisation du manuel par l’enseignant, dossier de travail individualisé pour l’élève, base de données interactive, révisions et corrections des exercices directement en ligne), Lelivrescolaire.fr se positionne comme un « facilitateur éditorial » dans l’objectif d’offrir des collections scolaires en ligne complètes et gratuites. Le financement est assuré par la vente d’exemplaires en édition papier, et des formats pour smartphones et tablettes sont à l’étude. L’intervenant a présenté ses arguments pour une édition scolaire numérique : réduction des coûts, plus grande souplesse pour s’adapter aux programmes, fonctionnalités variées et personnalisées, nouvelles pistes pédagogiques fondées sur l’interactivité… et allègement des cartables !

Y aura-t-il encore des livres à l’école ?

Cette journée s’est clôturée par une table ronde sur l’avenir du livre (numérique) à l’école. Si certains pays comme la Corée du sud sont en train d’abandonner le support papier à l’école, Elisabeth Sutton (Idboox.com) a rappelé le mauvais classement de la France en matière d’équipement numérique. Les différents intervenants se sont accordés à reconnaître les obstacles matériels à franchir (obsolescence informatique, coûts importants à la charge des municipalités, question des supports et du wifi). Le développement numérique en milieu scolaire supposerait plus d’équipements et une meilleure interopérabilité entre le producteur et l’usager, et les initiatives actuelles se concrétisent plutôt par des expériences collectives comme les tableaux blancs interactifs (Sylvie Marcé, PDG des éditions Belin). Il existe des plans numériques pour l’école (espaces numériques de travail, école numérique rurale) mais il faut prendre en compte la réalité des disparités géographiques sur le territoire, et une offre éditoriale numérique encore peu développée (Michel Leroy, inspecteur général de l’Éducation nationale). Pour Bruno Devauchelle (professeur associé, université de Poitiers), le développement du numérique est directement lié à la réalité de la forme scolaire. Si Anthony Loza’ch (professeur et conseiller technique du secteur éducation au syndicat des enseignants-UNSA) constate la réalité d’une fracture numérique en milieu scolaire et les trop faibles dotations des établissements dans ce domaine, il témoigne également que tous les enseignants ne sont pas prêts à accueillir ces nouveaux supports. La perspective numérique fait ainsi débat dans le corps enseignant lui-même, les enthousiastes y apercevant un nouvel outil au service de la pédagogie, et les plus critiques craignant de devenir de simples intermédiaires.

Si le manuel du futur ouvre un champ d’investigations et d’innovations pour les éditeurs, évoluant vers un modèle de base de données de documents avec la possibilité de s’adapter au profil cognitif des élèves (Sylvie Marcé), le devenir numérique du livre scolaire semble également lié à une réflexion profonde sur les modes de transmission du savoir et ses enjeux pédagogiques : un outil pour apprendre autrement ? •

  1.  (retour)↑  http://www.inrp.fr/emma/web
  2.  (retour)↑  Si le terme de « manuel » est déjà attesté au XVIIe siècle (« petits livres qu’on peut porter à la main » selon le dictionnaire Furetière), son entrée dans le lexique scolaire se situerait vers 1 832 avec le premier « manuel du baccalauréat ».
  3.  (retour)↑  Voir, dans ce numéro, la recension de l’ouvrage de Bruno Dubot et Jean-Yves Mollier, Histoire de la librairie Larousse, 1852-2010, http://bbf.enssib/consulter/bbf-2013-04-0080-006