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Tentative d’épuisement des postures de lecteurs

Galerie de croquis a la bibliotheque publique d’information

Édith Mercier

« Un travail équivalent reste à faire, me semble-t-il, sur l’aspect efférent de cette production : la prise en charge du texte par le lecteur. Ce qu’il s’agit d’envisager, ce n’est pas le message saisi, mais la saisie du message, à son niveau élémentaire, ce qui se passe quand on lit : les yeux qui se posent sur les lignes, et leur parcours, et tout ce qui accompagne ce parcours : la lecture ramenée à ce qu’elle est d’abord : une précise activité du corps, la mise en jeu de certains muscles, diverses organisations posturales, des décisions séquentielles, des choix temporels, tout un ensemble de stratégies insérées dans le continuum de la vie sociale, et qui font qu’on ne lit pas n’importe comment, ni n’importe quand, ni n’importe où, même si on lit n’importe quoi. »

(Georges Perec, « Lire : esquisse socio-physiologique », Esprit, n° 453, janvier 1976)

En mai 2011, à la fin de la première année de master 1 d’arts appliqués que j’effectuais à l’université de Toulouse 2 – Le Mirail, j’ai cherché à faire un stage d’observation dans une bibliothèque, car je consacrais mon mémoire au rapport entre le lecteur et cet objet qu’est le livre. J’ai alors découvert le service Études et recherche de la Bibliothèque publique d’information qui m’a accordé la chance d’un stage d’un mois. Françoise Gaudet, chef du service, était alors en train d’achever un article sur la lecture de fiction en bibliothèque, et, après m’avoir mis entre les mains l’inventaire de Georges Perec sur les postures de lecture  1, m’a envoyée en déambulation dans la bibliothèque. C’est par le dessin, mon outil d’étude, que j’ai alors noté les postures de ces lecteurs afin peut-être de pouvoir analyser un peu de ce qu’il se passe entre le lecteur-pour-le-plaisir et son livre. Ces postures peuvent surprendre les professionnels. Elles inventent pourtant une relation très personnelle au livre, à la lecture et à la bibliothèque, en incarnant une variante de la règle qui voudrait que les lecteurs soient tous assis sagement à leur table, comme l’induisait la scénographie déployée dans les grandes salles de lecture des bibliothèques anciennes.

Dans son article « L’intime et l’étrange  2 », Françoise Gaudet s’intéresse à la lecture de la fiction en bibliothèque. Elle révèle l’appréhension des lecteurs de la BPI de s’adonner à la lecture-pour-le-plaisir à la bibliothèque, préférant lire chez eux, dans un lieu plus intime, ou privilégiant le temps passé à la bibliothèque comme un temps de travail. La bibliothèque, en tant qu’espace public, étranger et normé, ne leur apparaît pas particulièrement un lieu propice au plaisir de la lecture.

La BPI offre un cadre particulier en raison d’abord de sa forte fréquentation estudiantine  3 mais aussi du fait qu’elle ne propose au lecteur que de grandes tables alignées avec des chaises au confort acceptable, mais qui sont prises d’assaut, surtout pendant les périodes d’examen. De fait, les tables sont accaparées, et certains lecteurs s’en trouvent écartés et vont se glisser là où on ne les attend pas, développant techniques et stratégies de personnalisation de l’espace. Ainsi, la lecture-pour-le-plaisir en bibliothèque se pratique malgré tout et, en sillonnant les rayonnages de la BPI, j’ai croqué à la volée ces lecteurs, pour porter un regard sur ce corps en action de lecture. Les croquis permettent peut-être de mieux voir le rapport naturel qui s’instaure entre le corps et le livre et non pas seulement entre l’œil et la page. Le corps semble prendre ici le rôle d’un signe, peut-être qu’un corps en bibliothèque devient plus loquace qu’un corps dans l’intimité car incité, dans un lieu public, à s’affirmer, à signifier son statut, sa fonction ou son action.

À part quelques fauteuils mis à disposition dans l’espace presse, il ne semble pas y avoir de lieu spécialement dédié à la simple lecture. On distingue alors rapidement trois lieux d’investissement dans la lecture à la bibliothèque : les longues tables grises, a priori réservées à une lecture studieuse, les rayonnages, et les couloirs à l’arrière des rayons.

Sur les tables d’étude

Livres empilés et cahiers de notes sont les compagnons de la plupart des lecteurs sur ces tables, on suppose aisément que c’est bien d’une lecture d’étude qu’il s’agit. Les corps sont nerveux, tendus, et souvent en mouvement sur les tables. Rares sont les lecteurs qui s’adonnent à la lecture d’un seul livre. En pleine période d’examen, les tables sont prises d’assaut par les étudiants, et on peut supposer que le lecteur-pour-le-plaisir n’ose pas venir occuper le terrain d’un lecteur studieux. C’est aussi peut-être la proximité qui dérange et qui empêche la pleine appropriation de l’espace qui semble nécessaire à la lecture-pour-le-plaisir. La bibliothèque est considérée comme un lieu d’étude et les lecteurs y viennent aussi à la recherche de cette contiguïté de corps au travail, comme pour s’empêcher de se laisser distraire par la lecture-de-plaisir. Ainsi le relève Françoise Gaudet dans les interviews des « réfractaires  4 » comme elle les appelle : « Quand on est chez soi, on ne peut pas se concentrer comme dans une bibliothèque 5 », « Lire pour le plaisir, ici… ce n’est pas que ce n’est pas agréable, mais ce n’est pas, comment dire, un cadre pour la lecture récréative […] Il y a beaucoup de gens autour, et puis quand on lit pour le plaisir, on aime bien être chez soi, prendre un verre, enfin, ce n’est pas la même chose 6. » Il semblerait bien que ce soit la contrainte de la proximité vécue comme une promiscuité qui empêche ou permette l’omniprésence de la lecture d’étude sur ces tables, et les lecteurs, à leur corps parfois défendant, se servent d’elle pour s’astreindre au travail.

Le lecteur attablé

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Le livre est posé debout sur la table.

Le lecteur pose ses coudes sur la table. Le corps se penche vers le livre, comme pour s’absorber dans le texte. Le corps est tendu, affichant une ligne raide en direction du livre, ce n’est pas une lecture de détente. Le lecteur s’approche de ce texte comme pour prendre un contenu qui résiste.

Le lecteur arc-bouté

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Le livre est posé debout sur la table.

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La chaise sur le côté, appuyé sous l’aisselle.

Malmenant le mobilier, s’étendant sur la table, les positions sont ici plus « incorrectes », moins académiques. Le lecteur détourne un peu le mobilier, s’assoit à l’envers de la chaise. La lecture n’est pas irrévérencieuse mais témoigne plus d’une lutte avec le livre. Elle semble difficile, entravée, à l’instar des obstacles physiques que le lecteur oppose entre son corps et le livre. L’attitude est agacée, impatiente, comme pour en finir le plus vite possible.

Le lecteur détaché

Contrairement aux deux précédentes, cette lecture s’apparente plus à un plaisir, une détente. Le corps est plus flegmatique et plus détendu. Les livres lus sont en général plus gros, plus épais. Le lecteur ne prend pas de notes et son corps semble moins impliqué autour du livre. Ce n’est pas le corps mais la table qui supporte l’ouvrage, et le buste du lecteur est plus droit, voire en retrait, le contact du lecteur avec son livre se restreint à un effort minimum. Le lecteur semble moins attentif et plus enclin à la rêverie, comme si le livre jouait le rôle de simple incitation à penser.

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Assis, le livre adossé à la table.

Dans les couloirs, une lecture particulière

C’est dans les couloirs de la BPI que l’on trouve les postures de lecture les plus spectaculaires. Lecture sauvage comme on pourrait l’appeler, elle prend place à l’arrière des rayonnages, à même le sol ou sur des chaises rapportées. Les lecteurs se sont pleinement approprié cet espace en le détournant en « lisoir », entre boudoir et fumoir. Plus on s’égare dans les extrémités et les zones d’ombre, plus les positions sont décomplexées.

Les lecteurs se construisent ici des vrais salons de lecture, murailles de livres ou de chaises. C’est aussi ici que les conversations sont les plus volubiles. C’est bien le lieu de la lecture-pour-le-plaisir, où le corps développe un rapport plus sympathique au livre. Lecture au sol, adossé au mur, jambes tendues et détendues, sur une ou plusieurs chaises, ou même allongé sur le sol parfois.

Le lecteur assis

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Les genoux sont relevés ou tendus et le livre est posé dessus.

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Le livre est posé entre les deux genoux relevés.

Dans cette position, qui alterne essentiellement pour des raisons de confort, le corps entoure le livre. Le lecteur maintient et enrobe le livre autour de lui en le collant sur ses cuisses et en remontant les genoux. Le lecteur se love autour du livre comme pour établir un contact entier avec lui.

Le lecteur assis en tailleur

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Le livre est posé sur les cuisses.

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Assis en tailleur avec un genou relevé qui supporte le livre.

Le lecteur pose le livre sur lui. Le corps se courbe et se tord ; le lecteur plie et replie ses jambes comme pour mieux encore entourer le livre. Comme dans la position précédente, le corps participe pleinement à la lecture. Il semble vouloir se fondre avec son support comme pour figurer une vraie lecture de désir.

Le lecteur assis sur une chaise

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Sur une chaise, les jambes sont entrecroisées et le livre est posé dessus.

Ici encore, c’est le corps du lecteur qui vient se plier autour du livre. La lecture ici est doublement supportée, par la chaise qui porte le corps, mais aussi par le livre, car le lecteur vient ici se servir du livre comme d’un second appui. Il y pose ses mains, ses coudes, ou même un autre livre. Le lecteur semble cette fois-ci entrer vraiment dans le livre, son corps même vient prendre appui à l’intérieur des marges.

Le lecteur assis sur une chaise, en tenant le livre par la main

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Sur une chaise, les jambes sont entrecroisées, le livre posé dans les mains.

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Sur une chaise, le livre est pincé entre les mains.

Le livre posé ou tenu par la main, c’est une lecture qui s’offre. Le livre est en mouvement, manipulé machinalement comme une extension du corps. Les doigts viennent se glisser dans les pages afin de varier l’ouverture du livre.

Le lecteur couché

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Allongé, tête contre le mur, le livre sur le torse. Autre position : allongé sur le côté, une main sous la tête, une autre qui tient le livre posé au sol.

Le lecteur pose ses affaires autour de lui et s’allonge à même le sol. C’est bien évidemment la lecture qui met en scène la position la plus décalée que l’on peut observer dans la bibliothèque, et se cantonne bien souvent aux extrémités des couloirs. Position de détente, elle est presque provocatrice, elle semble affirmer un droit de lire-pour-le-plaisir par une posture qui s’efforce de prendre le plus de terrain possible avec son propre corps.

Dans les rayonnages, une lecture de collecte

La lecture dans les rayonnages est bien souvent une lecture rapide, le lecteur feuillette plusieurs livres qu’il va emporter à la place. Cependant, il arrive qu’il s’attarde, tenté de continuer sa lecture sauvage ou hésitant sur son choix. Le corps est alors toujours en équilibre, comme pour signaler qu’il est prêt à laisser sa place, prêt à se mouvoir. Dans cet espace de circulation où l’immobilité pourrait être perçue comme une gêne, il semblerait qu’il faille un mouvement, car tout bouge ici, les lecteurs en marche et les livres en branle, empruntés en masse par les lecteurs, transportés par les chariots, et reclassés par le personnel de la bibliothèque.

Le lecteur debout contre le rayonnage

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Contre le rayon, dans une position en léger déséquilibre, un pied levé, le livre appuyé contre une étagère.

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Un pied posé sur une étagère en hauteur, le livre posé sur la cuisse.

L’usager est déjà chargé, il porte son sac à l’épaule, il pose les livres choisis sur le côté de l’étagère. Le lecteur alors s’appuie sur le rayonnage, mais il faut faire un choix, et vite. Les postures dans les rayonnages sont sûrement les plus brèves. Le poids du corps est en équilibre, prêt à se mouvoir, tout comme le livre qui, tenu d’une main, sera soit choisi, soit rangé.

Le lecteur debout au milieu du rayonnage

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Au milieu du passage, de trois-quarts, le livre dans une main.

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Bien campé sur ses pieds, le livre dans les deux mains.

Ici, le lecteur a hésité, puis s’affirme. Il devait seulement feuilleter le livre, mais il s’attarde, répartit son poids un peu mieux pour assurer une pose plus durable, rapproche le livre de lui. On a l’impression d’assister à une lecture-pillage, le livre n’est pas vraiment choisi, emporté, mais pas non plus remis à sa place. Cette lecture volée laisse deviner une légère frénésie, instants dérobés de lecture inassouvie où le corps du lecteur est déjà en train de partir, de laisser le livre.

Le lecteur abaissé

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Abaissé, une main sur le rayonnage pour se tenir, le livre dans l’autre.

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Adossé au rayonnage, le livre dans les mains.

Le lecteur a décidé de s’installer un peu plus longtemps dans le rayon, en s’abaissant. Il s’est rendu compte que l’endroit recèle des livres désirés. Il est tombé sur le bon rayon ou la bonne cote et il compulse la série. Il reste un peu en équilibre. Il s’accroupit, s’agenouille. « Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas rester là », semble-t-il dire aux autres usagers.

Le lecteur en mouvement

Les doigts viennent se glisser à l’intérieur des pages, ou se coincer entre les cuisses, tiennent successivement le livre par sa couverture ou en son intérieur. Les jambes se croisent et se décroisent, supportent le livre puis s’étirent. Le torse s’avance et s’éloigne du livre, ouvrant, fermant, obstruant l’intervalle entre le corps et l’objet.

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Aucune des postures observées que j’ai dessinées ne se prolonge très longtemps. Cela est sans doute dû en partie à l’inconfort rencontré dans ces positions, mais peut-être est-ce la lecture elle-même qui serait « mouvementée », même quand on la pratique chez soi. La lecture paraît nécessiter un mouvement latent et, contrairement au visionnage d’un film, elle engage le corps ou, plus précisément, le livre engage le corps et le corps a besoin de s’adapter à ce qu’il lit. Peut-être la lecture entraîne-t-elle un mouvement latent dû à son contenu, à son support et peut-être même à l’inconfort de son support.

Ainsi, cette typologie proposée est loin d’être celle de différents lecteurs mais plutôt celle de différentes lectures, et même d’instants de lecture. Le lecteur peut passer d’une lecture supportée à une lecture entourée, et ainsi de suite, tout cela déterminé par les événements qui surviennent dans le texte et son support. C’est dans ces interstices que s’inventent d’autres postures de lecture, plus spontanées et plus intimes, que n’autorise pas forcément l’usage conforme du mobilier disposé par la bibliothèque.

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Juin 2013