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Traduire la littérature et les sciences humaines

Conditions et obstacles

Sous la direction de Gisèle Sapiro
Paris, Ministère de la Culture et de la Communication – Département des études, de la prospective et des statistiques / La Documentation française
2012, 397 p., 21 cm
Collection « Questions de culture »
ISBN 978-2-11-128148-6 : 14 €

par Benoît Lecoq

Dans une lignée qu’illustrent, chacun à leur façon, Michel Foucault, Pierre Bourdieu et Christophe Charle (sans remonter jusqu’à celle inaugurée par Paul Bénichou…), la sociologue Gisèle Sapiro s’est principalement fait connaître par ses travaux sur les engagements politiques et moraux des acteurs du champ littéraire des XIXe et XXe siècles (La guerre des écrivains, 1940-1953, Fayard, 1999 ; La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France, XIXe-XXe siècle, Seuil, 2011). Elle s’est emparée, depuis quelques années, d’un nouveau champ d’investigation : celui de la traduction considérée comme l’un des vecteurs des échanges culturels internationaux.

C’est aux problèmes spécifiques de la traduction de la littérature et des sciences humaines que s’intéresse cet ouvrage collectif (une douzaine de collaborateurs entoure Gisèle Sapiro), publié par le Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture. Puisqu’il faut bien chercher querelle à un ouvrage si passionnant et si solidement argumenté, c’est sur son titre que l’on achoppe d’abord : est-il vraiment pertinent de rassembler sous une même bannière les deux entités distinctes – nous semble-t-il – que forment la littérature et les sciences humaines ? Leurs éditeurs ne sont pas toujours les mêmes ; leurs circuits de diffusion empruntent parfois des chemins divergents ; les « conditions » qui sont les leurs et les « obstacles » qu’ils rencontrent diffèrent souvent.

Cette (très légère) réserve émise, on ne peut que saluer la richesse de l’ouvrage. Principalement articulé autour d’une réflexion sur le poids des cultures nationales dans la présence du livre français à l’étranger et sur les « obstacles éditoriaux et génériques » auxquels sont confrontées les traductions en français, il est complété par des études de cas particulièrement bienvenues.

Ainsi nous sont clairement expliquées par Marc Joly les raisons qui ont longtemps tenu dans l’ombre la « grande œuvre » de Norbert Elias, « prototype du sociologue maudit : une sorte d’équivalent de l’artiste maudit ». Un chapitre consacré au rôle des petits éditeurs indépendants dans le domaine de la traduction des sciences humaines (Sophie Noël) met en valeur les efforts remarquables déployés par quelques maisons trop peu connues comme celle de « L’Éclat ». De nombreux encadrés et des annexes viennent enrichir l’argumentation. On ne saurait trop recommander la lecture du passage consacré à la réception de l’œuvre de Bourdieu aux États-Unis (Gisèle Sapiro) qui témoigne du passage d’une « appropriation fragmentée dans différentes spécialités à une réception théorique ».

Et en quoi, dira-t-on, ces études et réflexions concernent-elles les bibliothèques ? En ce que leurs responsables, confrontés aux enjeux toujours plus complexes de la construction d’une politique documentaire, ne sauraient se dispenser d’approfondir leur connaissance du milieu éditorial et de comprendre quelles sont, aujourd’hui, les « raisons de traduire ou de ne pas traduire une œuvre ».