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De Mauss à Lévi-Strauss

Les bibliothèques de chercheurs et la construction des savoirs

Reine Bürki

Les 21 et 22 février derniers, le musée du quai Branly représenté par Anne-Christine Taylor (directrice du département de la Recherche) et Anne Faure (responsable de la médiathèque), accueillait dans son auditorium les journées d’études « De Mauss à Lévi-Strauss : les bibliothèques de chercheurs et la construction des savoirs ». Cet évènement, à l’initiative du musée du quai Branly, du laboratoire européen HASTEC (histoire et anthropologie des savoirs, des techniques et des croyances) et du laboratoire ANHIMA (anthropologie et histoire des mondes antiques), a permis de réunir anthropologues, historiens, sociologues, archivistes et bibliothécaires autour des « bibliothèques de chercheurs » comme terrain et objet d’étude partagé.

La bibliothèque, dispositif de savoir

En introduction à ces deux journées, Jean-François Bert (UNIL-IRCM) a souligné l’intérêt de « passer par les bibliothèques pour faire une histoire des sciences humaines et sociales ». Il a par ailleurs rappelé la singularité de la bibliothèque de chercheur – tout autant espace physique qu’instrument de travail – et la valeur ajoutée de la collection, miroir des pratiques et des réseaux savants d’une discipline à une époque donnée. La bibliothèque constitue en soi « une archive générale de la recherche », renseignant sur les manières de faire mais également de penser du savant. Jean-François Bert a lui-même mis en pratique cette approche avec l’étude de la bibliothèque de Marcel Mauss, montrant comment ce carrefour historique et théorique permet de « mieux comprendre les emboîtements successifs et les jeux de lecture à l’œuvre dans le travail du chercheur ». L’enjeu des conférences présentées pendant ces journées résidait non seulement dans une approche matérielle des manières de lire des chercheurs, mais également dans un souci de déchiffrer « la bibliothèque intérieure » dont on ne trouve pas forcément trace matérielle mais qu’on peut reconstituer à partir des différentes lectures, citations, recensions intériorisées par le savant dans son propre travail. Il s’agissait également d’interroger le regard de la profession sur ces « gisements documentaires complexes », les enjeux de leur traitement pour les rendre intelligibles et accessibles.

S’interrogeant sur la façon dont les bibliothèques sont devenues objet d’étude – et horizon de réflexion pour l’historien – Christian Jacob (EHESS) est revenu sur ce que recouvre la bibliothèque savante. Celle-ci a sa propre dimensionnalité, avec ses prolongements (fichiers, catalogues, inventaires), ses extensions (notes, citations), son périmètre (visible dans les livres isolés ou empilés sur la table, qui constituent le fruit d’une première sélection dans les rayons). Elle préfigure un champ disciplinaire, se constituant tout à la fois réalité physique et univers de références intellectuelles. La bibliothèque du chercheur est ainsi un objet d’étude que l’on peut aborder « comme une mappemonde avec un quadrillage, ou une carte routière avec des bifurcations », laissant chaque lecteur libre de tracer son itinéraire. Le parcours de lecture – ou « graphes » matérialisant le passage d’un livre à un autre – dessine une carte conceptuelle que l’on peut reconstituer à partir des indices laissés par l’activité savante (notes, références, fiches…). « Le livre est un point de départ vers un autre livre » : il y a alors des livres carrefours, des livres impasses, des livres « étapes courtes » et d’autres « long repos », des livres balises, des livres relais… Christian Jacob conclut en se demandant si les livres « gardent mémoire des lectures qui en sont faites », jusqu’à avancer que « certains lecteurs peuvent changer le sens des livres qu’ils ont lus ».

Lieux – traces – gestes

Monique Dondin-Payre (laboratoire ANHIMA) a montré à partir de la bibliothèque Poinssot comment, en l’absence de registre d’inventaire, la bibliographie matérielle peut aider l’historien à retracer les étapes de la constitution d’une collection. Les livres – estampillés, annotés, portant des dédicaces ou des ex-libris – sont enrichis par leurs propriétaires, et deviennent les matériaux d’une archéologie bibliographique. La spécificité de la bibliothèque de savant par rapport à une bibliothèque publique apparaît dans la volonté de se constituer comme outil de connaissance. Le livre annoté se transforme par la lecture du savant : il est en quelque sorte augmenté par son lecteur qui y rajoute des inserts et des citations, ou qui fait relier en recueils factices des tirés à part, recomposant ainsi de véritables petites bibliothèques thématiques qui font signe de sa propre recherche. On peut rapprocher cette présentation, abordant la fonction archivistique du livre enrichi par le chercheur, de l’intervention de Bernard Knodel (Musée d’ethnographie de Neuchâtel) à propos d’un exemplaire des Rites de passages d’Arnold Van Gennep. Le livre, ici retravaillé par son propre auteur, accueille des notes, des collages, des références bibliographiques, des illustrations, témoignant des étapes de sa fabrication intellectuelle. Il devient le réceptacle matériel d’un travail en cours : une boîte d’archive à lui tout seul pour témoigner de la construction des savoirs…

S’appuyant sur les archives de Robert Hertz, Stéphane Baciocchi (EHESS) s’est proposé de « reconstruire des réseaux intellectuels par la bibliothèque », en confrontant les notes d’enquête du savant (le terrain), avec sa culture livresque (la bibliothèque). Celle-ci est à la croisée d’un réseau social, lieu d’intersection des proches et des pairs, et l’inventaire des collections est révélateur des centres d’intérêt et des affiliations politiques et intellectuelles du chercheur. Cette intervention fut l’occasion d’une démonstration de l’usage des « itinéraires de lecture » : établissant une cartographie des bibliothèques fréquentées par Robert Hertz à partir de ses notes de lecture et des registres d’emprunts des établissements, Stéphane Baciocchi a pu reconstituer les pratiques de ce lecteur en particulier et les mettre en regard avec son travail de chercheur. Cette enquête (« par qui » passe le livre) montre combien le livre peut être le révélateur d’une communauté intellectuelle, et renseigne sur un socle de références partagées. Il s’agit ainsi pour l’observateur contemporain de constituer « une écologie des pratiques de lecture » du savant, en faisant varier l’échelle d’observation depuis l’annotation au cœur du livre jusqu’à la cartographie des bibliothèques fréquentées ou des lieux d’édition des livres étudiés.

Matthieu Bera et Nicolas Sembel (Bordeaux 4) ont à leur tour tiré parti de l’étude des registres de prêt de la bibliothèque de la faculté des lettres de Bordeaux, isolant les 460 emprunts sur treize ans du lecteur « Durkheim ». Cet inventaire a permis de dresser les contours d’une « bibliothèque d’étude » du sociologue, rendant possible des suppositions et des classements (les livres les plus empruntés, les auteurs les plus lus, les langues prédominantes) qui peuvent renseigner sur les périmètres d’étude de Durkheim, reconstituer les bibliographies de ses cours ou établir des compagnonnages de lecture en les confrontant par exemple aux emprunts faits par Mauss à Bordeaux à la même époque  1.

Ces différentes interventions ont souligné l’importance des « traces » pour le chercheur, et soulevé la question de l’archivage et de la conservation des indices laissés par les gestes du lecteur dans son activité savante, et témoins de l’usage des collections.

Le geste documentaire… ou la confrontation des logiques

L’intervention de Yann Potin (chargé d’études aux Archives nationales) fut l’occasion d’introduire le débat sur le « geste documentaire » et ses conséquences. Menant son enquête dans les magasins du musée de l’Homme, il a entrepris de reconstituer l’ordre intellectuel et matériel de la bibliothèque du préhistorien Henri Breuil, dont les fonds avaient été éparpillés – séparant la « flore documentaire » du savant (objets, fiches, archives) de ses collections proprement livresques. Il a ainsi pu mettre au jour le « classement maison » du préhistorien en identifiant les boîtes originales ayant contenu sa documentation après avoir gratté, retourné, décollé les étiquettes d’origine, révélant leur organisation et leur contenu initial. Cette intervention a permis d’attirer l’attention sur la façon dont « les pratiques de traitement et de documentation peuvent détruire les ligatures de travail du savant », et de lancer une réflexion sur les effets parfois délétères des logiques documentaires de classement et d’intégration des fonds, éclatant l’intelligibilité d’un ensemble ayant sa propre cohérence et dont le rapprochement matériel de certains documents donne un éclairage précieux sur le travail du savant. Valérie Tesnière, qui modérait la séance, a resitué cette problématique dans une histoire des pratiques documentaires, dont les logiques s’opposent parfois entre une approche institutionnelle globale des bibliothécaires, et la démarche savante recentrée sur l’individu et son usage individualisé des collections.

La table ronde « Insiders : l’approche des gestionnaires de collection » fut ainsi l’occasion de croiser les points de vue de professionnels de la documentation face à la singularité des fonds de chercheurs. Marc Rochette (responsable des acquisitions en ethnologie/anthropologie, BnF) a expliqué les grandes lignes d’une politique d’acquisition fondée sur une logique de complexion exhaustive du savoir imprimé dans un domaine ciblé. Un fonds de chercheur ne sera pas nécessairement intégré et conservé en tant que tel, mais prendra place dans un ensemble plus global qu’il est susceptible de compléter. Marc Rochette a ainsi souligné le glissement qui s’opère avec l’entrée d’un livre dans des collections institutionnelles, passant du statut singulier d’« instrument » pour le chercheur à celui de « document » pour le bibliothécaire. Cette distinction fonde des approches différentes des collections, selon que l’on est bibliothécaire ou chercheur.

Une certaine « censure bibliothécaire » est un autre effet – plus subjectif – du traitement documentaire, rapporté lors de son intervention par Nicolas Menut (responsable des acquisitions à la médiathèque du quai Branly). Les regards sur les fonds traités évoluent selon les époques et les priorités documentaires : il existe ainsi un « enfer » des collections d’ethnologie dans lesquelles des ouvrages racialistes du début du siècle ont pu être temporairement mis de côté, et dont la connaissance pourrait réorienter l’approche de certains travaux.

La bibliothèque comme terrain

Plusieurs interventions ont abordé la bibliothèque de chercheur en tant que terrain d’étude et d’expérience. Noël Barbe (LAHIC – Drac de Franche-Comté) a ainsi présenté la bibliothèque de Xavier Marmier (un temps bibliothécaire à Sainte-Geneviève et fortement influencé par Charles Nodier), « voyageur en littérature » et usant des livres comme d’une porte d’entrée sur le monde, parcourant les rayons comme un territoire géographique, et recourant à la lecture pour baliser un pays avant d’en faire la connaissance pratique. Partant d’une étude des catalogues d’éditeur, William Watts-Miller (université d’Oxford) a, quant à lui, abordé la spécificité de l’œuvre de James G. Frazer, « anthropologue de bureau », puisant sa matière dans sa bibliothèque. Alban Bensa (EHESS) a fait la présentation de la bibliothèque d’André-Georges Haudricourt, conçue comme une « banque de données » dont le chercheur extrait des informations : une bibliothèque comme terrain, mais également un lieu ambivalent qui peut être tout à la fois « écran » au sens de miroir du monde, ou d’occultation du réel.

Les interventions de ces journées d’étude auront ainsi permis de bien cerner la singularité des bibliothèques de savants, devenues à leur tour matériau pour le chercheur contemporain, attirant notamment l’attention sur les enjeux de leur traitement documentaire. •

  1.  (retour)↑  Cette étude devrait prochainement être mise à disposition sur le site Digital Durkheim.