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Journée d’étude « Les collections patrimoniales et leurs usages »

Anne-Élisabeth Buxtorf

«Il y a dix ans, alors que les collections de la BnF déménageaient à Tolbiac, la grande révolution était l’informatisation massive des catalogues. Aujourd’hui, la grande révolution est la numérisation. » C’est ainsi que Jacqueline Sanson a introduit cette journée d’étude consacrée aux collections patrimoniales et leurs usages, organisée le 18 février 2013 par Anne Monjaret (directrice de recherche au CNRS, IIAC-LAHIC) et Mélanie Roustan (chercheur associée au CERLIS/CNRS – Paris Descartes) en coopération avec la BnF, dans le cadre du programme de recherche « Le quadrilatère Richelieu et ses lecteurs. Pour un accès renouvelé aux collections ». Que devient aujourd’hui le document d’origine dans la révolution du numérique ? Le lecteur a-t-il encore besoin de venir en bibliothèque et d’avoir accès au document ? Et, alors que le quadrilatère Richelieu est en pleine rénovation, qui est ce lecteur ?

Collections patrimoniales, pratiques de recherche et rapport aux sources : compte rendu de l’étude sur les publics

Dans l’étude qu’elles ont menée sur les publics des départements spécialisés de la BnF, les ethnologues Mélanie Roustan et Anne Monjaret se sont intéressées au lectorat du site Richelieu : que cherche-t-il ? Comment travaille-il ? Quel rapport entretient-il avec les objets patrimoniaux et le lieu qui les conserve ?

De qui parle-t-on ?

Le « lecteur » est le qualificatif habituel d’un usager de bibliothèque mais il ne rend pas compte de la diversité des pratiques. Ce terme renforce une hégémonie implicite de l’écrit, sinon du livre. Or, les départements spécialisés conservent pour l’essentiel du « non-livre ». C’est pourquoi l’étude a proposé la formule de « lecteur-chercheur ». Les publics spécialisés qui fréquentent le quadrilatère Richelieu sont, sans surprise, des personnes issues des métiers de la culture. Ils exercent une activité commune : la recherche au sens académique et aussi au sens pratique – recherches amateurs, professionnelles ou artistiques. Ils entretiennent des rapports étroits aux sources et à l’écriture car ils visent à la production de textes scientifiques ou de création.

Les disciplines représentées sont les humanités, avec un regard prédominant vers le passé et un fort intérêt pour l’aspect matériel des documents. C’est un public de connaisseurs, voire d’experts. Ils sont souvent à la jonction du monde académique et celui de la conservation, avec parfois des logiques opposées et une certaine porosité : les conservateurs sont des chercheurs, et les chercheurs sont des conservateurs.

Comment travaillent les « lecteurs-chercheurs » ?

Les lecteurs-chercheurs soulignent la difficulté du repérage des sources en raison des découpages organisationnels en « départements de collection » face à une masse de documents de plus en plus difficilement maîtrisable. Avec la grande facilité de la reproduction, le rapport aux sources est bouleversé, puisque le chercheur peut emporter une copie du document avec lui, le comparer, travailler avec d’autres, transmettre et accumuler. Mais le point de vue sur la numérisation est ambivalent.

La photo numérique est une exigence dans le discours du chercheur. Or, la prise de vue ne va pas de soi. Le lecteur-chercheur le sait et revendique surtout l’accès à un cliché de travail. Parfois, il a également besoin d’une parfaite reproduction en vue d’étudier un document à un degré d’analyse que ne permettrait pas l’original. Mais les lecteurs-chercheurs insistent surtout sur le besoin d’accéder aux originaux. La numérisation fait craindre une forme de dépossession de la source.

Un rapport complexe de va-et-vient s’instaure entre le classement et les méthodes de travail du chercheur. L’outil informatique permet de systématiser les classements et le chercheur a besoin de cette rigueur pour trouver les documents qui l’intéressent, mais, dans le même temps, une partie de son travail consiste à déclasser. Par exemple, il ne créera pas forcément de frontières entre le texte et l’image, il a besoin des deux. Sa pratique l’amène à des comparaisons, à des nivellements et à des bouleversements.

Le lecteur est à la recherche d’un confort, d’une intimité avec les collections. Mais la venue sur place se fait dans une logique d’anticipation, voire de rentabilité. Le temps pour accéder à la source doit être le plus court possible et le plus efficace. On vient pour moissonner : le chercheur engrange le maximum d’informations, la pertinence apparaîtra plus tard. La logique d’auscultation, de décorticage, d’analyse d’un document se confronte alors à la logique de récolte.

Conserver, classer les sources

« L’ordre le meilleur est le plus simple, du général au particulier, les nouveautés, en fin de travée et les manuscrits à part » : citant Gabriel Naudé, Fabienne Queyroux (chef du service du Patrimoine, bibliothèque de l’INHA) a rappelé les traditions de classement. L’irruption des nouvelles technologies les remet-elle en cause ?

Pour Raymond-Josué Seckel (directeur du département de la Recherche bibliographique, BnF), on considère généralement que les catalogues informatiques annulent et remplacent le papier. Or, le catalogue papier permet d’éviter des anachronismes. Citant plusieurs exemples, R.-J. Seckel a rappelé que les premiers classements n’avaient pas de cotes, il s’agissait avant tout d’organiser le savoir. Le principe d’unicité du fonds appliqué dans le domaine des archives a longtemps été mis à mal dans les bibliothèques. Les bibliothèques constituent des fonds là où les archives conservent des fonds. Les catalogues actuels tendent à atténuer ces différences et à créer des convergences entre bibliothèques et archives.

Au département des Arts du spectacle, la question du classement est également soumise à plusieurs logiques. Son directeur, Joël Huthwohl, a expliqué comment le département s’est construit autour d’un thème (les arts du spectacle), mais fonctionne aussi selon une logique de supports en raison des impératifs de conservation et de catalogage. De plus, le département se caractérise par la création de notices de spectacle, référençant un évènement et non un document tangible. Le problème du signalement devient alors central puisque les collections sont dispersées. Le format FRBR ou le projet data.bnf.fr sont autant d’évolutions permettant de résoudre ces difficultés.

À partir de l’exemple des monnaies grecques, Michel Amandry (directeur du département des Monnaies, médailles et antiques, BnF) a montré comment des classements antérieurs avaient un poids sur la recherche actuelle. Les monnaies grecques avaient en effet été organisées selon un classement fondé sur la géographie de Strabon, qui avait en quelque sorte sclérosé les études sur ces monnaies. Dans les années 1980, le concept « d’impériales grecques » est remplacé par celui de « provinciales romaines », et une nouvelle série est créée dans le catalogue. Ces monnaies sont alors signalées différemment et, plus largement, leur notoriété devient importante et entraîne même un nouveau marché et une augmentation de leur valeur marchande.

Il est bien connu que pour les archives, le principe est le « respect du fonds ». Mais pour Yann Potin (chargé d’études documentaires aux Archives nationales), le classement est toujours un défi et a connu des évolutions historiques. Le cadre de classement inaugural de 1811 a été suivi d’un reclassement qui est un « bricolage » inspiré des bibliothèques, considérées comme le lieu où l’on trouvait les choses. Le cadre des archives départementales, quant à lui, s’est construit en privilégiant l’ordre chronologique contre le classement national. Des hiérarchies existent dans les archives : dans le projet de Pierrefitte, il fallait réunir 150 km linéaires de collections considérées comme non nobles à des collections nobles, et donc réinventer un classement.

S’orienter parmi les sources

Sylvie Aubenas (directrice du département des Estampes et de la photographie, BnF) est revenue sur la spécificité du signalement iconographique. Le classement par auteur, par sujet ou par collection (par respect des fonds) est une décision intellectuelle au départ. La question de l’indexation est complexe : très souvent l’image doit être intégrée dans un ensemble déjà existant par auteur ou par sujet. Une erreur dans le catalogage peut induire en erreur le chercheur. Se pose aussi la question de la masse : 500 000 images numérisées sont décrites sur 15 millions. Il s’agit de tendre vers l’exhaustivité des collections, en privilégiant ce qui n’est pas décrit ailleurs.

Pour Isabelle Le Masne de Chermont (directrice du département des Manuscrits, BnF), internet est un outil unique permettant de reconstituer en ligne des corpus disséminés. Le département travaille ainsi sur un corpus de manuscrits asiatiques, réunis virtuellement et permettant de nouvelles analyses de la Route de la soie. L’environnement numérique est aussi un facteur à prendre en compte dans l’exégèse des manuscrits. Ainsi, un manuscrit dans Gallica ne transmettra pas la même information que le même manuscrit intégré à une base de données permettant des recherches fines. Le contexte devient primordial dans les humanités numériques que ce soit lorsqu’on parle du mode de recherche, d’environnement virtuel, mais aussi d’environnement physique du document reproduit.

Depuis dix ans, le rapport à l’archive a considérablement évolué. Pour Philippe Artières (historien, directeur de recherche CNRS, IIAC-LAHIC), il ne s’agit plus d’exhumer des textes « inédits » dans la mesure où l’archive est accessible à tous. La logique de dépouillement traditionnelle a laissé place à une logique de consultation, souvent dématérialisée. Un des enjeux pour les chercheurs est de comprendre comment travailler avec les informaticiens. Les notions de partage, de recomposition de dossiers de lecture collective et cumulative, modifient radicalement le rapport aux archives, et ouvrent des perspectives d’études vertigineuses. Le savoir change de processus de création et l’érudition devient inutile.

Exploiter les sources

Jean-Yves Sarazin (directeur du département des Cartes et plans, BnF) est revenu sur l’environnement numérique en notant une évolution de l’offre et des usages du patrimoine cartographique. Le département des Cartes et plans a lancé un blog scientifique en vue de répondre à ces nouveaux usages. Son lectorat est constitué de chercheurs en sciences humaines, et non de géographes. Ce blog a permis de nouer des partenariats et de valoriser des champs de la recherche nécessitant un recours occasionnel aux cartes. Un partenariat a été créé avec hypotheses.org avec l’obligation pour le département de publier une archive toutes les semaines. Cette action de valorisation a attiré des universitaires, créé un réseau et assuré un nouveau type de rayonnement. Le blog est passé de 3 000 visites en 2011 à 10 000 visites en 2012.

Relatant l’émotion que suscite toujours le manuscrit du Don Giovanni de Mozart, Élizabeth Giuliani (directrice du département de la Musique, BnF) a fait part de cette relation particulière entre les musiciens et l’original. L’artiste a également besoin des originaux afin de connaître les états des différentes versions. Le public de musiciens a donc une relation intellectuelle et sensorielle avec la source, et travaille dans la logique d’une restitution artistique. La rétroconversion des catalogues avec une indexation par lieu de création, provenance, répertoire sur les arrangements, permet désormais un accès démultiplié aux sources.

Depuis sa fusion avec la Bibliothèque du film, la Cinémathèque française a développé une politique de traitement des collections d’archives et une collaboration avec le monde universitaire. La numérisation des films s’est également accrue. Cependant, très peu d’œuvres sont accessibles sur internet en raison des droits. Joël Daire (directeur délégué du patrimoine de la Cinémathèque française) s’interroge sur l’assèchement du champ lorsque la ressource est entièrement publiée. Mais parfois, même si la ressource est en ligne, son accès reste intellectuellement difficile. Il pose aussi la question de l’archive numérique native et la difficulté à l’intégrer dans les politiques des différentes institutions.

Pour Étienne Anheim, (historien, maître de conférences, université Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, IEC), une évolution discrète s’est mise en place. La matérialité des sources et la structure de la documentation dans la construction du savoir historique sont devenues centrales. Dès lors, les sciences auxiliaires de l’histoire, la paléographie, la philologie ou les sciences expérimentales sont au cœur du travail de l’historien. Les chimistes, les informaticiens sont autant de spécialistes avec qui l’historien doit travailler. Le déplacement a débuté dans les années 1990. Cette nouvelle forme d’érudition a transfiguré par exemple les études sur le Moyen Âge. Les sources ont désormais deux niveaux de construction : l’aspect matériel et leur environnement. L’approche de l’archive d’Arlette Farge est désormais à revisiter. •