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Cédric Villani

Théorème vivant

Paris, Grasset, 2012, 281 p., 23 cm
ISBN 978-2-246-79882-8 : 19 €

par Thierry Ermakoff

Cédric Villani étant intervenu deux fois à l’Enssib – une première pour le colloque que l’école avait organisé, avec Éric Guichard, en hommage à Jack Goody, en 2008, et une seconde à l’occasion de la sortie d’Écritures : sur les traces de Jack Goody publié aux Presses de cette même école, en 2012 –, il nous a semblé assez légitime, logique, même, de jeter un œil attentif à cet ouvrage, et surtout de tenter de comprendre en quoi la publication d’une médaille Fields valait d’être publiée dans une collection somme toute assez grand public, chez Grasset, maison respectable qui en a vu d’autres, et qui en verra d’autres, c’est tout le mal qu’on nous souhaite.

Avec Théorème vivant, le propos est de montrer, de rendre perceptible la recherche mathématique de l’intérieur, en quelque sorte. L’ouvrage est écrit à la première personne, et il est articulé, dans chaque chapitre, autour de trois polices de caractères : une pour le récit lui-même, une pour les échanges de mails avec son confrère Clément Mouhot, et une pour les incises sur quelques grandes figures contemporaines des mathématiques. Au risque de paraître un peu rabat-joie, reconnaissons que l’activité de recherche d’un mathématicien ne semble pas plus folichonne que celle d’un poète conceptuel. Que de nuits passées à prendre et reprendre, à buter sur les même vers ou les mêmes théorèmes, à attendre l’accord de publication d’un article. Certains mathématiciens, nous pensons à Jacques Roubaud bien sûr, arrivent à concilier ces deux activités, à faire qu’elles se nourrissent l’une l’autre. Bref, cette partie relative à la recherche pure, outre qu’elle déroute le chroniqueur de service, ne l’a pas non plus ému quand il s’est agi d’imaginer la vie de la famille Villani, les enfants, l’école…

Ce qui rend l’ouvrage intéressant pour toute bibliothèque souhaitant conserver un œil attentif aux productions scientifiques, ce sont bien les passages consacrés aux vies de ces hommes et de ces femmes illustres, de leurs recherches, restées parfois obscures à bien des apprentis scientifiques. À dire le vrai, ces digressions font regretter le bon vieux temps des collections, telle « Un savant, une époque », chez Belin, dirigée alors par Jean Dhombres, où les biographies renseignaient tout autant sur les conditions intellectuelles et sociales dans lesquelles ils vivaient, que sur les doutes et hésitations de la recherche ; tout comme la collection « Sources du savoir », dirigée alors par Jean-Marc Lévy-Leblond, publiée au Seuil. De grands textes, mis à la portée par de grands scientifiques dont l’objectif était de mettre « la science en culture ».

Bref, la science, fût-elle mathématique, ne saurait se fonder sans histoire ni controverse, et c’est bien là l’intérêt de cet ouvrage, même s’il souffre parfois de coquetteries de style (« les trois derniers mois ont été intenses : les autographes, les journaux, les radios, les émissions télé, le tournage cinéma, les rencontres avec les politiques, les artistes, les étudiants, les industriels, les patrons, les révolutionnaires, les énarques, le Président de la République… »), que l’auteur, et l’éditeur, sans doute tout à sa passion, auraient pu éviter.