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Libraries and collections

Raphaële Mouren

En 2011 et 2012, la Fisier (Fédération internationale des sociétés et instituts pour l’étude de la Renaissance) a organisé plusieurs rencontres consacrées à l’histoire des bibliothèques au début de l’époque moderne. Si les bibliothèques privées ont eu la part belle, quelques communications ont été consacrées aux bibliothèques publiques.

La Fédération a d’abord proposé plusieurs sessions au congrès de la Renaissance Society of America (RSA), en 2011 à Montréal. Second volet de ce programme, en septembre 2012, le colloque « Libraries and collections » était organisé à Clare College, Cambridge. Les sessions étaient organisées par diverses associations membres de la fédération, chacune prenant en charge le sujet de son choix, ce qui a peut-être nui en partie à l’équilibre de l’ensemble.

Ainsi, les sessions du Gruppo di Studio sul Cinquecento Francese, « Bibliothèques en feu », et de la Société française d’étude du seizième siècle, « Architecture des bibliothèques », ne présentaient pas réellement un ensemble logique de communications, malgré l’intérêt de chacune d’entre elles. La première en particulier a accueilli une communication d’Isabelle de Conihout et Pascal Ract-Madoux consacrée à la bibliothèque des Laubespine-Villeroy (Conflans) et aux derniers rebondissements d’une recherche lancée depuis presque vingt ans.

Deux sessions étaient particulièrement tournées vers des bibliothèques d’auteurs français : une session était consacrée à la librairie de Montaigne, réunissant pour l’occasion le projet de reconstitution de la bibliothèque, piloté par le Centre d’études supérieures de la Renaissance de Tours (Alain Legros, Marie-Luce Demonet) et le groupe qui, à l’université d’Urbino, travaille depuis de nombreuses années à la localisation des livres de Montaigne (Marco Sgattoni, Barbara Pistilli) : ces derniers ont pu, à cette occasion, présenter une nouvelle découverte, preuve que les recherches sont loin d’être terminées. Il semble indispensable que ces deux équipes travaillent davantage ensemble.

Une autre session a été consacrée à la bibliothèque de Rabelais, réunissant des chercheurs essentiellement français (mais pas seulement). Après la communication proposée à Montréal l’année précédente par Romain Menini pour servir de prolégomènes, le sujet a été approfondi par cinq communications.

Aussi bien dans la session québécoise qu’à Cambridge, une grande partie des communications a été présentée par des littéraires : en étudiant l’œuvre d’un auteur, ils ressentent le besoin de connaître ses sources, et une des voies est de se pencher sur le contenu de sa bibliothèque. L’histoire des bibliothèques d’écrivains intéressant au fond peu d’historiens, les littéraires se lancent donc dans ce domaine, parfois avec une très grande réussite comme en a fait la démonstration Claude La Charité en cherchant comment et à partir de quels intermédiaires Rabelais lisait Hippocrate : il ne suffit pas pour cela de disposer de son exemplaire personnel de l’édition aldine d’Hippocrate. En partant d’approches variées, les littéraires peuvent aborder le domaine avec succès : Olivier Pedeflous, reprenant les travaux menés en leur temps par Abel Lefranc et Seymour de Ricci, a d’ailleurs clairement intitulé sa communication « La bibliothèque de Rabelais à l’aune de la génétique des textes ». Romain Menini, étudiant « Le dernier Plutarque de Rabelais », a pu montrer tout ce que l’on peut tirer de l’étude et analyse des annotations marginales, si l’on va plus loin qu’un simple recensement. Un livre certes peu annoté, comme il l’a rappelé modestement, apporte beaucoup à l’étude des sources et de la genèse des œuvres.

Les bibliothèques d’érudits du début de l’époque moderne, dont les bibliothèques sont souvent restées célèbres – ou ont complètement disparu, ne laissant que le souvenir de leur existence – ont fait l’objet de plusieurs communications monographiques. La forte présence des italianistes a orienté les sujets traités. Les bibliothèques d’hommes de la Renaissance comme Jacopo Corbinelli, Ulisse Aldrovandi, André Alciat, Benedetto Varchi, Gian Vincenzo Pinelli, dont certaines sont restées célèbres, ont fait l’objet de présentations. Le colloque a parfois été l’occasion de faire le point sur l’état d’avancement de nos connaissances sur quelques bibliothèques très étudiées depuis une vingtaine d’années, comme celles de Pinelli (Anna Maria Raugei) et d’Aldrovandi (David A. Lines). Eva Del Soldato a mis en regard une bibliothèque perdue, celle de Simone Porzio, et une bibliothèque conservée, celle de Benedetto Varchi, saisissant l’occasion de présenter le projet Biblioteche Filosofiche Private in Età Moderna e Contemporanea (http://picus.sns.it). Ce projet, développé à la Scuola Normale Superiore de Pise depuis plusieurs années, donne accès aux catalogues de bibliothèques de philosophes (au sens large) de tous les pays à l’époque moderne et contemporaine.

En dehors de ces deux ensembles, peu de bibliothèques ont été présentées lors de ce colloque, même si deux communications ont été consacrées à de Thou (Ingrid de Smet et Karen Limper-Herz).

Enfin, plongeant l’auditoire dans l’histoire de la lutte éperdue qui a été lancée il y a plus d’un siècle, Rosanna Gorris Camos a rappelé la « nuit d’enfer » que fut, le 26 janvier 1904, l’incendie de la Bibliothèque nationale de Turin. Elle a décrit les opérations de récupération menées depuis lors sur une collection de manuscrits d’une très grande importance pour l’histoire littéraire de la France comme de l’Italie, et les résultats obtenus par les chercheurs obstinés qui fouillent encore aujourd’hui les caisses de livres. Comme en 1966 avec l’inondation de la Bibliothèque nationale de Florence, cet accident est resté gravé dans les esprits en Italie.

Les organisateurs prévoient d’éditer prochainement les actes du colloque et des sessions de la RSA. •