entête
entête

La documentation numérique de premier cycle

Quels usages ?

Benoît Epron

La question des usages de la documentation numérique à l’université est un sujet qui a été traité ces dernières années sous l’angle des usages relatifs aux niveaux master, doctorat et plus globalement à des fins de recherche  1. Cet angle s’explique par l’écart de développement évident des offres documentaires proposées pour les années d’étude du niveau L (licence) d’une part et des niveaux M (master) et D (doctorat) d’autre part.

L’objectif de cet article est de faire un point sur l’état du savoir concernant les usages de la documentation numérique à l’université, en focalisant le propos sur le premier cycle (licence). Il ne vise pas à proposer une analyse exhaustive de l’ensemble des résultats obtenus. Il constitue un premier jalon dans l’exploitation des données produites par l’Observatoire numérique de l’enseignement supérieur  2. Il souhaite également donner un aperçu des résultats en vue de futures collaborations avec des universitaires ou des bibliothécaires intéressés par le traitement et l’analyse de ces données et, plus largement, la question du numérique dans l’enseignement supérieur.

Cet article s’appuie sur des travaux réalisés à l’Enssib dans le cadre du projet Ayushi (voir encadré dans ce même numéro), d’une part, et de l’Observatoire numérique de l’enseignement supérieur, d’autre part.

L’Observatoire numérique de l’enseignement supérieur

L’Observatoire numérique de l’enseignement supérieur a été créé en 2010 dans le cadre d’une plate-forme de collaboration entre le Syndicat national de l’édition et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il conduit des travaux d’analyse et de réflexion sur la base d’un programme de travail défini par son comité de pilotage. Celui-ci rassemble plusieurs acteurs (groupements et associations professionnelles) en prise avec les problématiques de l’édition universitaire numérique. Son programme de travail vise à produire et rassembler des données nécessaires à la réflexion pour construire des modèles pour l’édition universitaire numérique, essentiellement de niveau licence.

Ce travail a pris en 2012 la forme de deux études importantes, réalisées avec l’institut CSA. La première étude, quantitative, portait sur les pratiques des étudiants et des enseignants de l’enseignement supérieur en matière d’accès, d’usages et de perceptions des ressources pédagogiques numériques.

De février à avril 2012, plus de 900 enseignants de 8 universités ont répondu à un questionnaire en ligne. Ce questionnaire portait sur leurs pratiques documentaires pour l’enseignement, leurs habitudes de prescription, leurs perceptions des différents types de documents et de supports (papier/numérique).

Les pratiques documentaires

Ce travail d’enquête a permis de pointer plusieurs aspects.

Les pratiques des enseignants…

Tout d’abord, l’utilisation des ressources documentaires pédagogiques numériques par les enseignants est largement répandue (presque 40 % de la population interrogée déclare utiliser davantage de ressources numériques que de documents papier, pour 44 % qui déclarent utiliser autant l’un que l’autre type de support). Les caractéristiques positives du document numérique sont perçues et largement exploitées par les enseignants (manipulation, archivage et recherche facilités notamment). Le niveau d’équipement des enseignants est très élevé et ne peut plus être considéré comme un frein à l’utilisation des documents numériques. On observe une nette segmentation des usages en fonction des types de documentation. Les manuels, ouvrages spécialisés et essais sont ainsi largement utilisés sur support papier. Les usages de documentation au format numérique se concentrent quant à eux sur les journaux, revues ou supports de cours déjà existants.

Ainsi, si les enseignants déclarent avec une quasi-unanimité percevoir les qualités des ressources numériques dans la préparation de leurs cours et leur activité d’enseignement, ils considèrent encore largement le support papier comme indispensable à la pédagogie et à une bonne transmission de connaissances validées. Ce sont, pour une part, des aspects objectifs liés à l’état actuel de l’offre qui sont évoqués (maniabilité, fragilité du support numérique en situation de travaux dirigés ou absence de version numérique des manuels), mais également des dimensions plus subjectives, liées notamment au rapport particulier que sous-tend le support papier lors de sa distribution en cours (remise par l’enseignant aux étudiants présents d’un document qui présente l’ensemble de son cours).

… et celles des étudiants

Sur la même période (février à avril 2012), plus de 1 000 étudiants de 9 universités ont été interrogés en face à face. Les questionnaires portaient également sur les pratiques et usages documentaires, la perception des supports, la question du plagiat ou l’acquisition personnelle des ressources documentaires pour leur apprentissage.

Il ressort de ce travail une utilisation limitée des ressources documentaires numériques proposées. Ainsi, les deux types de documents majoritairement utilisés par les étudiants sont d’abord les polycopiés et supports de cours fournis par les enseignants et, dans un deuxième temps, les manuels. Ces deux types de documents sont principalement utilisés sur support papier. Les ressources numériques utilisées par les étudiants, parmi les ressources proposées par l’université, sont quasi exclusivement celles présentes sur les environnements numériques de travail (ENT). De ce fait, la perception des ressources sur support numérique par les étudiants est très largement positive. Au-delà des aspects matériels (poids, maniabilité, possibilités de recherche), la problématique de l’exhaustivité des ressources numériques pointée par les enseignants est très peu présente dans les réponses des étudiants de niveau L. Le caractère principal et quasi exclusif, pour les étudiants, des documents mis à disposition sur les ENT en est encore une fois un élément d’explication.

Après les ressources proposées via les ENT, figurent les notes de cours, qui circulent largement au sein des promotions. Les bases de données proposées par les bibliothèques universitaires n’apparaissent qu’en troisième position, avec un taux d’utilisation de 12 %.

Le niveau d’équipement des étudiants est une contrainte de moins en moins présente. En effet, le taux d’équipement en ordinateur portable de la population interrogée est de quasiment 85 %.

Enfin, si 84 % des étudiants déclarent utiliser la bibliothèque universitaire pour y consulter des documents au format papier, cette valeur descend à 71 % pour les ressources numériques. Cette différence peut s’expliquer par l’absence réelle ou perçue des documents numériques souhaités.

Il est intéressant de noter que l’ensemble des données ayant été obtenu auprès d’étudiants et d’enseignants de disciplines diverses, il n’est toutefois pas possible de discerner une composante disciplinaire dans l’analyse des pratiques et usages documentaires. Tous les aspects évoqués ci-dessus sont présents et valables pour l’ensemble de la population interrogée.

Principales conclusions

À partir des éléments issus de cette première phase d’enquête, il est possible de dégager plusieurs points saillants des pratiques et usages documentaires des enseignants et étudiants, lors des premières années universitaires correspondant au cycle L.

La problématique de l’équipement informatique et de la connexion aux réseaux de l’université ou à internet n’est plus visible. Le niveau d’équipement et de connexion est très élevé, aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants.

L’utilisation des ressources documentaires numériques par les enseignants se développe. Ce type de support n’est pas majoritaire, mais la différence avec le support papier est faible et les caractéristiques des documents numériques sont perçues très positivement par les enseignants qui les utilisent.

L’usage des documents pédagogiques sur support numérique est plus faible chez les étudiants. Et surtout, ces ressources proviennent dans leur large majorité des ENT ou d’autres étudiants. La bibliothèque universitaire n’est que très peu citée comme un lieu ressource pour la documentation pédagogique numérique, encore moins que pour les documents sur support papier.

Le rôle clé des enseignants dans les usages documentaires

Les deux enquêtes quantitatives réalisées au premier semestre 2012 ont été complétées au deuxième semestre par un travail qualitatif d’interviews, réalisées auprès d’une population de 32 personnes, issues en tiers quasiment égaux des populations d’enseignants-chercheurs, de personnels des SCD ou de personnels en charge des TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement) à l’université. Ce travail a porté sur 6 universités, soit des groupes d’environ 5 personnes par établissement.

Ces entretiens visaient à appréhender de façon structurante la perception par ces trois types d’acteurs de la place des ressources documentaires éditées à l’université pour les étudiants de niveau L.

Les enseignants-chercheurs interrogés se positionnent clairement comme l’acteur central du dispositif pédagogique proposé aux étudiants de niveau L. Pour jouer pleinement ce rôle, ils perçoivent les ressources documentaires comme un continuum, intégrant les supports numériques comme les supports papier, les ressources proposées par l’université comme les ressources librement accessibles, notamment sur internet.

C’est bien dans ce sens que vont leurs attentes vis-à-vis des autres acteurs, spécialistes des TICE ou des bibliothèques. Par rapport aux TICE, la demande est nettement pour un plus grand accompagnement des enseignants dans le développement de ressources pédagogiques numériques exploitant au mieux les possibilités offertes par le numérique. En déplorant au passage la faible place occupée par l’enseignement dans le déroulement de leur carrière, les enseignants pointent l’investissement important que nécessite une prise en charge en profondeur de la production de documents pédagogiques numériques. Ils soulignent également la nécessité pour eux de se positionner comme passerelle entre des ressources documentaires abondantes et les étudiants dans leurs premières années à l’université. Ils notent le besoin de sélection et de prescription documentaire qu’ils réalisent, s’appuyant notamment sur les ENT ou les plates-formes pédagogiques.

Ainsi, les outils et services souhaités par les enseignants interrogés leur permettraient de proposer dans un espace unique et stabilisé des ressources documentaires numériques ou des références à des documents papier, offrant de ce fait un point d’entrée systématique et identifié par les étudiants.

Les personnels des SCD qui ont participé à ces entretiens se placent évidemment dans une optique plus spécifiquement centrée autour de la question documentaire. Leur propos met en exergue la nécessaire adaptation de leurs services au contexte numérique dans lequel les enseignants et les étudiants se positionnent. Il leur apparaît comme indispensable de valoriser le rôle joué par la bibliothèque universitaire dans la réussite des étudiants et notamment dans leur capacité à appréhender une offre de ressources documentaires numériques élargie. La valorisation du SCD passe ainsi, pour les personnes interrogées, par une simplification de la recherche documentaire et un renforcement de la visibilité des ressources proposées par la bibliothèque, par exemple au niveau de l’ENT ou de la plate-forme pédagogique.

Les spécialistes des TICE sont, pour leur part, confrontés à des problématiques proches de celles des SCD. Les deux types d’acteurs interrogés font face à des questions de formation des usagers, plus spécifiquement enseignants pour les TICE, plus largement étudiants et enseignants pour les SCD. Pour ces acteurs, l’évolution de leur activité passe par une double approche, de mutualisation et d’accompagnement. La mutualisation des ressources et des outils se heurte pour le moment à des problématiques à la fois techniques et juridiques. L’accompagnement permettrait d’aboutir à une co-construction des ressources pédagogiques numériques, prenant plus largement en compte les besoins pédagogiques de l’enseignant et les opportunités offertes par le numérique. Le développement de ces co-constructions ne renvoie pas seulement à des questions de moyens, il doit également s’appuyer sur un renforcement de la place accordée par les enseignants au déploiement de ressources pédagogiques innovantes.

Pour l’ensemble des personnes interrogées, l’objectif d’amélioration de la réussite des étudiants de niveau L passe notamment par la mise à disposition améliorée de ressources pédagogiques numériques optimisées. Pour cela, l’enseignant doit pouvoir s’appuyer à la fois sur des ressources documentaires numériques fournies par l’université et sur une plate-forme pédagogique stable, permettant l’exploitation des documents du SCD et au-delà. Cette évolution induit pour eux la mise en place de collaborations renforcées entre les trois types d’acteurs (enseignants, documentation, TICE).

Trois acteurs pour une médiation documentaire

Au cœur de cette problématique, aujourd’hui se joue la question de la place de la bibliothèque universitaire dans l’offre documentaire à destination des publics étudiants lors des premières années à l’université. En effet, suivant le développement du numérique à l’université, les ressources documentaires proposées aux étudiants du niveau L ont connu une segmentation claire avec, d’une part, les ressources pédagogiques rassemblées et proposées par les enseignants, souvent au sein des ENT, et, d’autre part, les ressources éditoriales acquises et mises à disposition par les bibliothèques universitaires. Cette situation résulte de plusieurs facteurs :

L’incitation forte pour les universités à développer des environnements numériques de travail complets et proposant un large choix de ressources pédagogiques. Ces ENT, à la fois outils pédagogiques et espaces de conservation des traces des activités d’enseignement, s’inscrivent dans une logique de valorisation des enseignements de l’université, comme les dépôts institutionnels le sont pour son activité de recherche.

La construction de ces ENT est souvent abordée comme une problématique technique, informatique ou d’usages avant d’y intégrer la dimension documentaire. Ainsi, la visibilité des ressources documentaires proposées par la bibliothèque universitaire au sein de ces environnements informatiques est très faible. Dans le même temps, les ENT sont des points d’entrée privilégiés par les étudiants de niveau L, qui leur proposent des ressources sélectionnées par leurs enseignants, correspondant précisément aux cours et constituant de fait un corpus minimal mais suffisant pour ces premières années d’études universitaires. Ces ressources, souvent produites ou agrégées par l’enseignant, sont accessibles sur ce qui est communément appelé « plate-forme pédagogique » et permettent à l’étudiant d’éviter la recherche documentaire parfois complexe et fastidieuse au sein des collections bien plus importantes et moins balisées de la bibliothèque.

L’avenir de la documentation numérique pédagogique à l’université passe donc bien par une collaboration tripartite renforcée entre les différents acteurs concernés par la médiation documentaire.

L’enjeu de demain pour les bibliothèques universitaires sera celui de la diversification des services par le développement de nouvelles compétences techniques et fonctionnelles pour le document numérique et par un accompagnement de l’étudiant centré sur ses besoins et pas seulement sur la valorisation de l’offre documentaire. •

Décembre 2012

  1.  (retour)↑  Ghislaine Chartron, Benoît Epron et Annaïg Mahé (sous la direction de), Pratiques documentaires numériques à l’université, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2012.
  2.  (retour)↑  http://www.observatoiredunumerique.fr