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Martin Winckler

Petit éloge des séries télé

Paris, Gallimard, 2012, 116 p., 18 cm
Collection Folio
ISBN 978-2-07-044809-8 : 2 €

par Joseph Belletante

Dans le texte, Martin Winckler est un passeur d’images et d’histoires. En bon homme-orchestre littéraire, il sait aussi partager ses pêchés mignons et fait depuis quinze ans l’éloge des séries télévisées avec un penchant pour les américaines et les saxonnes. S’il n’a jamais changé de cap à leurs propos, l’université française, elle, a d’abord traîné les pieds avant de consacrer ce qui aujourd’hui ne fait plus débat : les séries télévisées sont des objets culturels majeurs, complexes et sentimentaux, héritières autant que commerciales, divertissantes, graves, hautement mentales et sociologiques.

Des machines

Le panel fictionnel étudié ici est large, venu de tous les horizons, avec en dessert un choix de soixante-dix-sept séries à déguster sans modération, une centaine de pages pédagogiques, allant droit à l’essentiel : quelle est la recette du succès de ces feuilletons déshabillant le vingtième siècle et l’imaginaire des citoyens qui l’ont habité ? Qui se cache derrière l’écran, les personnages et les intrigues labyrinthiques, tentaculaires, tissées par les escadrons de scénaristes ?

Un showrunner, certes, la femme ou l’homme (trop souvent, l’homme) à l’origine de l’idée, du concept, du storytelling, qui a mené au pilote, pari financier lancé par des producteurs et une chaîne de télévision hertzienne ou câblée. La sentence, le choix délicat entre les pilotes pour n’en retenir qu’une dizaine, promus dans les grilles télévisuelles de la saison suivante et jugés sans merci, passant à la trappe au bout de quelques épisodes ou s’installant pour dix ans dans les salons et autres terminaux domestiques des gentils utilisateurs.

Mille visages

Nourri aux séries françaises et anglaises, des Cinq dernières minutes (RTF, 1958) à Chapeau melon et bottes de cuir (ITV, 1961), Winckler, passé chercheur en 2009 à Montréal, n’a pu qu’observer l’apparition de héros de plus en plus mal fichus, malades, atteints de troubles sans fin par essence et plus proches de Sartre ou Beckett que des bellâtres solaires des Mystères de l’ouest (CBS, 1965). Au lieu d’éteindre les passions, cette conversion à l’intime, à la mort, à l’actualité, a au contraire décuplé l’audience et les sensations des spectateurs, de plus en plus accros, accrochés à des formats calibrés en toute connaissance de cause.

Oui, les séries sont réalistes, au sens où les publics se connectent  1 avec des paysages et des destins qui les interrogent, il n’y a pas de virtuel ici, juste du réel tel que l’on voudrait qu’il soit, des amours, des familles et des embûches, un entourage familier et tolérant. Bien sûr, la toute-puissance rôde, le conservatisme de certaines postures ou happy ends douteux aussi, tout comme la subversion, le collectif, le monde entre chorégraphie et solitude, comme dans les contes de Grimm  2.

Pour une éthique

Ancien soignant, Winckler montre aussi la médecine des séries, modèles de vie en dialogue avec les individus, comme Tisseron l’a déjà fait pour le cinéma  3, le bien-être procuré par le suspens, l’attente, les retrouvailles, les apparitions et disparitions des visages héroïques à force d’avoir vécu devant nous, de toutes leurs forces. La VOST ou rien, À la Maison-Blanche (NBC, 1999) pour exemple, Homeland (Showtime, 2011) toute en ambiguïté, Twin Peaks (ABC, 1990) en empoisonneuse, Urgences (NBC, 1994) pour la chorale, All in the family (CBS, 1971) le dinosaure, Cold Case (CBS, 2003) et ses lieux, Minuit, le soir (Radio-Canada, 2005) version québécoise, et la France éternellement en retard, à moins qu’Engrenages (Canal+, 2005)...

Y aura-t-il assez de place et d’envie du côté de nos bibliothèques pour donner aux lecteurs les collections qu’ils méritent ? La suite au prochain éloge, avant que la mécanique narrative n’explose au contact du web et que les « séries » ne changent définitivement de forme, augmentées, sans perdre au passage leur « substantifique moelle ».

  1.  (retour)↑  Sabine Chalvon-Demersay, « “Des personnages de si près tenus”, TV fiction and moral consensus », in Howard Becker et Marie Buscatto (dir.), Art, Work and Ethnography of the Internet Journal, Qualitative Sociology Review, vol. III, n° 3, 2007.
  2.  (retour)↑  Martin Winckler, Les miroirs de la vie, histoire des séries américaines, Paris, Le Passage, 2002.
  3.  (retour)↑  Serge Tisseron, Comment Hitchcock m’a guéri, Paris, Albin Michel, 2003.