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Nicolas Hubert

Éditeurs et éditions pendant la guerre d'Algérie 1954-1962

Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Éditions Bouchène, 2012, 523 p., 25 cm
Collection Méditerranée
ISBN 978-2-35676-006-7 : 40 €

par François Rouyer-Gayette

En affichant en exergue la phrase de Roger Chartier : « Les représentations ne sont pas de simples images, véridiques ou trompeuses, d’une réalité qui leur serait extérieure. Elles possèdent une énergie propre qui convainc que le monde, ou le passé, est bien ce qu’elles disent qu’il est. Produites par les écarts qui fracturent nos sociétés, les représentations elles aussi les produisent 1 », Nicolas Hubert plante le cadre d’une aventure singulière et atypique qui ne se conjugue pas, comme il l’écrit, aux verbes du polar…

Entre l’histoire des Éditions de Minuit d’Anne Simonin  2, celle de l’édition française sous l’Occupation de Pascal Fouché  3, mais aussi les travaux de Claude Liauzu et d’Alexis Berchadsky comme de bien d’autres historiens et chercheurs, cette étude de l’édition pendant la guerre d’Algérie vient combler un vide laissé par la communauté scientifique jusqu’alors soucieuse de mettre en valeur l’unique action des seuls opposants à la torture.

La bataille de l’écrit

Fruit d’un important corpus de plus de mille livres et opuscules (brochures, monographies, tracts) publiés pendant la guerre d’Algérie et par différents acteurs (administration, armée, militants, éditeurs, etc.), cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, rend compte du traitement éditorial foisonnant et complexe d’un des derniers grands traumatismes de l’histoire française. Au sortir de la guerre, Michel Crouzet se proposa d’ailleurs de la définir en tant que « bataille de l’écrit » comme l’avait été l’affaire Dreyfus. Dans la lignée de l’ouvrage de Patrick Rotman et Hervé Hamon, Les porteurs de valises : la résistance française à la guerre d’Algérie 4, il s’est écrit une seule histoire éditoriale vertueuse qu’il convenait d’approfondir en juxtaposant les éléments chronologiques et les prises de position des maisons d’édition afin que se dégage une « autre histoire » moins instrumentalisée, proche de la « réalité » ténébreuse et certainement moins glorieuse qu’elle ne fut. Ainsi, en filigrane de cette histoire littéraire, apparaissent l’histoire mémorielle mais aussi celle des représentations.

La dernière décolonisation ?

La première partie, « Des derniers jours de l’édition coloniale à l’élaboration d’un traitement éditorial de la guerre d’Algérie », couvre la période novembre 1954 – janvier 1957 et étudie l’évolution du champ éditorial durant l’après-guerre d’Indochine, période durant laquelle l’Algérie est destinatrice d’une importante production scolaire, universitaire ou scientifique des éditeurs français. Par le traitement de l’actualité politique nationale et internationale, le conflit algérien apparaît dans les catalogues d’éditeurs comme autant de zones de tensions entre les anticolonialistes et ceux qui réactivent les formes menacées de l’orientalisme littéraire.

La deuxième partie, intitulée « 1957, la guerre commence en librairie », analyse le moment particulier durant lequel, à l’occasion d’une campagne de dénonciation de la torture dont le livre d’Henri Alleg, La question, publié en février 1958 aux Éditions de Minuit se révèle emblématique (et à laquelle répondront avec véhémence les éditeurs de droite), la « seconde radicalisation » modifiera les rapports de force internes de la société littéraire française. Ce moment s’est caractérisé par la multiplication des publications consacrées à l’Algérie, l’institutionnalisation, le contournement de la censure d’État, mais aussi le cloisonnement des lectorats (droite/gauche), comme celui de la bataille de l’opinion publique et de la multiplication de livres traitant de l’histoire immédiate.

Dans la troisième partie, « La troisième radicalisation du champ éditorial (automne 1959 – juillet 1962) », Nicolas Hubert examine la massification de la production littéraire consacrée à la guerre d’Algérie ainsi que l’influence jouée par les petites structures d’édition militantes sur la politique éditoriale des maisons d’édition généralistes. Cette phase se caractérisant par le renforcement de la censure et de son corollaire, le resserrement des liens entre l’édition et la presse militante.

Ouvrage d’érudit, Éditeurs et éditions pendant la guerre d’Algérie 1954-1962 est un ouvrage dense (523 pages), peut-être trop ?, nécessitant une solide connaissance de l’histoire contemporaine mais aussi de celle de l’édition. Il dessine cependant en creux, dans une langue sans concession, une histoire des mentalités accessible à un public très averti.

  1.  (retour)↑  Roger Chartier, leçon inaugurale au Collège de France, 11 octobre 2007.
  2.  (retour)↑  Anne Simonin, Les Éditions de Minuit : 1942-1955, le devoir d’insoumission, Paris, IMEC Éditions, 1994. Voir la recension de l’ouvrage par Jean-Claude Utard dans le Bulletin des bibliothèques de France, 1995, n° 4. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1995-04-0108-016
  3.  (retour)↑  Pascal Fouché, L’édition française sous l’Occupation 1940-1944, Paris, Bibliothèque de littérature française contemporaine de l’université Paris 7, 1987, 2 volumes.
  4.  (retour)↑  Albin Michel, 1979.