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6e Université d'été de la bande dessinée

Mangaphilie, mangafolie ?

Nicolas Beudon

La 6e Université d’été organisée en juillet dernier par la Cité internationale de la bande dessinée et le Pôle Image Magelis était consacrée aux mangas. Le premier semestre 2012 avait déjà vu un salon du livre largement dédié à la « culture manga » et le grand cycle Planète Manga au Centre Pompidou venait de toucher à sa fin. À quelques jours de la Japan Expo, c’était l’occasion, dans ce contexte particulièrement riche, de tirer le bilan de plus de vingt ans de présence de la bande dessinée japonaise en France.

Le manga, d’une culture à l’autre

Première intervenante, Agnès Deyzieux  1 a commencé par poser quelques jalons chronologiques. C’est dans les années 1980 et 1990 que les mangas deviennent une véritable mode, grâce à la télévision. Cette période est marquée par des pratiques éditoriales parfois douteuses : contrefaçons, traductions approximatives, retouche des planches originales. Les années 2000 seront celles de la déferlante. Alors que la France devient le deuxième marché mondial, les formats éditoriaux se stabilisent en se calquant sur le Japon (avec notamment un sens de lecture de droite à gauche). Ce succès fulgurant du manga a bouleversé l’économie de la bande dessinée, infléchissant du même coup les pratiques des lecteurs, mais aussi des auteurs français, comme l’illustrent le « manfra » et le « global manga » évoqués par Benoît Berthou  2, ces œuvres d’auteurs occidentaux fortement inspirés des codes et de l’univers des mangas.

Après un pic en 2005, les ventes de mangas connaissent un certain tassement, manifeste depuis 2009. L’intervention de Xavier Guilbert  3 laissait planer la menace de la surproduction. Le manga a en effet importé en librairie un mode de parution proche du périodique. Avec un rythme en moyenne bimensuel, les séries connaissent une érosion naturelle. La multiplication des titres compense dans une certaine mesure ce phénomène, mais au risque d’épuiser le lectorat. Fin 2011, on compte près de 400 séries en cours. Un quart des lecteurs lit 60 % de cette production pléthorique. La frénésie éditoriale répond clairement aux demandes de ce noyau dur de fans, assoiffés de nouveautés. Les plateformes numériques pourraient être une réponse aux dilemmes de l’édition. Mais comme l’expliquait Mario Geles  4, ce type d’offre est encore tâtonnant en Occident. Pour Xavier Guilbert, le véritable enjeu n’est pas seulement économique mais culturel : transformer la niche du manga en véritable marché nécessiterait d’élargir son lectorat, de valoriser le fonds autant que les nouveautés, et de développer des formats éditoriaux originaux.

Des auteurs avec ou sans éditeurs

Les lecteurs français ont déjà la chance d’avoir accès à une offre variée qui inclut les séries les plus populaires mais également des « mangas d’auteur » plus pointus, une sorte d’équivalent pour le manga du cinéma d’art et essai. Revenant sur cette notion, Pierre-Laurent Daures  5 a souligné son caractère à la fois hétéroclite et très français. Certes, on parle au Japon de « manga de mangaka » – mais cette catégorie, à laquelle Nobuhiko Saito  6 consacrait un exposé, n’a pas de dimension normative. Elle désigne simplement un genre (au même titre que le manga de sport ou de cuisine) où le dessinateur se met en scène lui-même. Cela ne veut pas dire que les Japonais ne se posent pas la question de la valeur artistique du manga, mais qu’elle ne passe pas obligatoirement par le prisme de l’Auteur. Le fait que le manga d’auteur soit une construction éditoriale ne signifie pas qu’elle est dénuée de valeur. Au contraire, elle a permis à des catalogues originaux de se constituer, notamment chez des éditeurs indépendants comme Le Lézard noir ou IMHO. Face à une offre foisonnante, les médiations de ce type sont précieuses.

De plus en plus, les éditeurs assument leur rôle de passeur à travers des labels qui structurent leur offre et (même si c’est encore rare) des éditions critiques. Malgré tout, les lecteurs les plus accros préfèrent s’affranchir des éditeurs en recourant au scantrad. Aurélien Pigeat  7 a présenté dans le détail cette pratique qui consiste à reproduire, traduire et diffuser via internet des mangas, parfois avant même leur sortie japonaise. Les échanges avec Dylan, jeune scantradeur, étaient particulièrement instructifs : beaucoup de ses amis semblent estimer que leur travail est plus respectueux de la langue et de la culture japonaises que celui des éditeurs (ils conservent par exemple les particules honorifiques ou ajoutent de nombreuses notes explicatives). Ces critiques, qui font parfois mouche, ne sont pas non plus à prendre au pied de la lettre. Elles peuvent relever d’un purisme excessif, qui enferme un peu plus les éditeurs français dans le rôle de simple interface avec le Japon. Au-delà des polémiques, on retiendra qu’un véritable travail de médiation, d’éditorialisation, apparaît essentiel, non seulement aux yeux d’un grand public ayant besoin de repères, mais aussi pour des lecteurs passionnés, imprégnés d’une véritable « culture manga ».

Le public du manga

Les sociologues Christine Détrez  8 et Christophe Evans  9 ont tracé le portrait-robot de ces lecteurs de manga, nuançant parfois, chiffres à l’appui, certains mythes vivaces dans le monde éditorial (la féminisation du lectorat par exemple). L’un et l’autre ont insisté sur le fait que la lecture de manga, particulièrement populaire chez les jeunes, s’enracine dans des pratiques culturelles variées, qui se prolongent souvent au-delà du livre dans de multiples activités (le dessin, l’écriture…) et supports (l’audiovisuel, l’informatique…).

Une production foisonnante, un grand public en demande de repères, des jeunes lecteurs avides de découvertes : la plupart des bibliothécaires ont aujourd’hui conscience de la richesse documentaire que représente le manga. Il reste encore à dépasser une vision réductrice répandue, qui le limite à un simple produit d’appel pour adolescents. Ce n’est qu’un malentendu parmi d’autres : ces trois jours particulièrement denses à Angoulême permettaient de comprendre à quel point la courte histoire du manga en France est remplie de quiproquos et d’équivoques mais aussi d’inventions et de relectures créatives. •

  1.  (retour)↑  Documentaliste et critique de bande dessinée. Elle préside les associations Bulle en tête et Gachan.
  2.  (retour)↑  Maître de conférences à l’université Paris 13, responsable du master Culture-Média.
  3.  (retour)↑  Rédacteur en chef de du9.org, site de référence sur la bande dessinée alternative.
  4.  (retour)↑  Rédacteur sur le site ActuaLitte.com, auteur de Le manga numérique, une nouvelle ruée vers l’or ?, Numeriklivres, 2011.
  5.  (retour)↑  Auteur et critique de bande dessinée. Concepteur et animateur d’ateliers BD.
  6.  (retour)↑  Chercheur, éditeur, directeur de la Yoshihiro Yonezawa Memorial Library of Manga and Subcultures.
  7.  (retour)↑  Enseignant-chercheur, il anime le groupe Facebook « Tous pour le manga » pour l’éditeur Kaze.
  8.  (retour)↑  Maître de conférences à l’ENS-Lyon, coauteur avec Olivier Vanhée de Les mangados, lire des mangas à l’adolescence (BPI, 2012).
  9.  (retour)↑  Sociologue au service Études et recherche de la BPI. Responsable avec Françoise Gaudet d’une enquête nationale sur la lecture des bandes dessinées.