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Comment le livre vient au lecteur

Céline Clouet

La journée d’étude « Comment le livre vient au lecteur. La prescription littéraire à l’heure de l’hyperchoix et du numérique », organisée par Médiadix, s’est tenue le 29 juin 2012 à Paris. La pluralité des expériences associant les professionnels du livre et les chercheurs a permis d’aborder les pratiques et intentions des prescripteurs.

La prescription littéraire désigne une opinion sur la qualité d’une œuvre indépendamment de l’offre, c’est-à-dire qu’elle n’émane ni de l’éditeur, ni de l’auteur. Brigitte Chapelain, chercheur à l’université Paris 13, clarifie cette notion de prescription en abordant les fonctions de sélection et d’évaluation. Le consommateur est face à l’incertitude sur la qualité d’un livre et à une situation d’hyperchoix et de polyphonie des énonciateurs (professionnels du livre, internautes, publicitaires).

Panorama des prescripteurs et des nouveaux médiateurs

Face aux médiateurs traditionnels du livre, tels que les libraires, bibliothécaires, enseignants et critiques littéraires, de nouvelles formes de médiation apparaissent, qui certes ne remplacent pas les médiateurs professionnels, mais s’y ajoutent et créent de nouveaux espaces de médiation. Avec le développement de la presse magazine, on assiste à une nouvelle forme de prescription littéraire centrée essentiellement sur la personnalité de l’écrivain et non plus sur l’œuvre.

Parallèlement à cette promotion de la figure de l’écrivain, une promotion et une personnalisation de la figure du lecteur apparaissent par le biais des blogs, qui mettent en évidence chaque lecture individuelle comme lecture critique. On passe progressivement d’une logique commerciale à une logique médiatique. Nous assistons à des formes de communication moins verticales et plus directes entre experts et amateurs.

Dans son message intitulé « Mort de la prescription, naissance de la recommandation… », Pierre Assouline fait référence à une enquête  1 qui demande à ses lecteurs ce qu’ils pensent de l’importance de la critique littéraire et de la prescription. Ces derniers se rendent compte que les médiateurs traditionnels, papier et télévision, sont importants, et ont toujours leur rôle même s’ils perdent de l’influence. Le lecteur amateur absent des médias traditionnels trouve finalement avec les blogs une nouvelle instance d’écriture et de réflexion sur la lecture. Ces dernières années, ils se sont considérablement développés : 828 blogs de lecteurs francophones ont été recensés en 2011. Laurence Patri, créatrice de Biblioblog  2, précise que les blogueurs choisissent un livre en fonction de leur envie sans suivre systématiquement l’actualité. Cela suppose une verticalité de la communication.

L’impact de la prescription et de la recommandation

Ces blogs deviennent de nouveaux réseaux de médiation pour la lecture et témoignent d’une pluralité et d’une dissémination de la prescription. Oriane Deseilligny, chercheur à l’université Paris-Sorbonne, note aussi un déplacement des valeurs prescriptives où les sites comme Tripadvisor et Amazon déploient tout un arsenal d’évaluation (avis, note) qui se veut légitimant. On a donc une inflation des termes liés à l’évaluation où les commentaires des internautes sont eux-mêmes notés. Dans ce processus de recommandation, ce ne sont plus les valeurs de qualité mais bien celles d’utilité et d’actualité qui président. La valeur est désignée par la dimension quantitative qui vaut pour qualitative. En quelque sorte, le dispositif même de la recommandation est mis en valeur, voire théâtralisé.

Face à un hyperchoix, la prescription peut faciliter la décision d’achat. Pour Benoît Berthou, chercheur à l’université Paris 13, deux modèles de recommandations cohabitent sur le web. Les plateformes collaboratives et coopératives Amazon et Babelio tissent des liens entre les livres, par historique d’achat ou par association de mots-clés.

Certains lecteurs élaborent des stratégies diverses pour restreindre l’espace de leur choix en s’approvisionnant dans les présentoirs « coups de cœur », les nouveautés, les cahiers de suggestion ou les chariots de livres en bibliothèque. Cécile Rabot  3, chercheur à l’université Paris-Ouest-Nanterre, précise que chaque forme de prescription accompagne une manière de concevoir l’identité professionnelle. Contrairement au libraire, le bibliothécaire est souvent réticent à entrer dans une démarche de conseil direct au lecteur : il privilégie une médiation silencieuse et objective, écrite et collective en lissant les marques de jugement.

La table ronde a mis en perspective des parcours de critiques littéraires. Ce qui se joue, à travers le rapport aux médias, c’est l’autonomie d’une profession, qui repose sur l’indépendance du jugement et l’affirmation d’une expertise.

Selon Frédéric Ferney, « le blog est un média élitaire pour tous, ce qui est une bonne définition de la littérature. Le critique donne du sens et légitime un texte ; la promotion, ça fait vendre, c’est un autre métier ». En conclusion, Olivier Donnat  4, chargé de recherche au ministère de la Culture, rappelle que le développement d’internet et des blogs a profondément transformé les pratiques, en favorisant l’émergence de nouvelles formes de recommandations. La multiplication des écrans se traduit aussi par une multiplication des actes de lecture sur des supports de plus en plus diversifiés. D’une certaine manière, il y a un retour de l’écrit grâce à l’écran. •