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Réflexions sur l'état de la bibliothéconomie et des bibliothèques francophones

Réjean Savard

L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) réunit 56 états ou gouvernements. Dans certains cas, le français y est la langue officielle ou une des langues officielles. D’autres adhèrent à l’OIF parce que le français y a jadis été très présent. Évidemment, tous les pays « francophones » ne sont pas membres de l’OIF, comme par exemple l’Algérie. Et le français est aussi parlé dans plusieurs pays qui ne sont pas membres de l’OIF mais où sont présentes des communautés francophones importantes, comme par exemple dans de nombreuses villes universitaires où sont donnés des cours de français ou de littérature francophone. On évalue généralement à près de 220 millions le nombre de personnes qui parlent français dans le monde  1. Cela place notre langue parmi les 15 langues les plus parlées sur la terre.

Mais la place du français au niveau international a beaucoup régressé depuis une cinquantaine d’années. Autrefois réputée pour sa précision et très répandue dans les milieux diplomatiques, la langue française semble avoir cédé le pas à l’anglais, et on a vu d’autres langues comme l’espagnol proliférer dans certaines régions, comme en Amérique du Nord, ou comme le chinois qui est en passe de devenir une langue internationale incontournable.

Dans ce contexte, quelle place occupent la bibliothéconomie et les bibliothèques francophones ? Quels rôles jouent-elles par rapport à cette francophonie ? Comment est perçue la bibliothéconomie francophone sur le plan international ? Peut-on parler de modèles de bibliothéconomie francophone ? Ses bibliothèques peuvent-elles être citées en exemple au sein de la communauté professionnelle internationale ? Quels rôles jouent les bibliothécaires et documentalistes francophones sur la scène professionnelle francophone ? Faudrait-il être plus présents sur le plan international ?

Nous tenterons ici de répondre à quelques-unes de ces questions.

Quelle bibliothéconomie francophone ?

Diverses figures francophones ont émaillé l’histoire de la profession et fait en sorte que le réseau des bibliothèques francophones a atteint aujourd’hui un développement plus que satisfaisant. Pensons à des précurseurs comme le célèbre bibliothécaire Gabriel Naudé (1600–1653) qui publie en 1627 le premier traité de bibliothéconomie, Advis pour dresser une bibliothèque. Sa réputation a dépassé les frontières francophones et sa biographie a d’ailleurs été publiée aux États-Unis  2. Ou encore à Paul Otlet (1868–1944), ce Belge qui fonda l’Institut international de bibliographie et qui bénéficie partout à travers le monde d’une vénération sans bornes pour ses travaux en tant que précurseur des sciences de l’information et même du web  3.

Quel héritage professionnel ont laissé derrière eux ces précurseurs ? Sur le plan des institutions francophones qui font toujours l’objet d’un certain culte sur le plan international, on ne peut passer sous silence la Bibliothèque nationale de France (BnF). Ce gigantesque monument de la bibliothéconomie francophone demeure un incontournable parmi les grandes bibliothèques du monde, aux côtés de la British Library ou de la Library of Congress. La BnF peut être considérée à juste titre comme le vaisseau amiral du réseau des bibliothèques francophones, à la fois grâce à ses riches collections, à son personnel important, mais aussi à cause de ses nombreux services d’avant-garde, notamment sa bibliothèque numérique Gallica.

Du côté nord-américain, il faut mentionner également Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) qui, à une échelle plus modeste, constitue un autre modèle de bibliothéconomie tout à fait particulier de par son dynamisme et son côté novateur, puisqu’il réunit au sein d’une même institution bibliothèque nationale, archives nationales, et grande bibliothèque publique.

Plusieurs autres bibliothèques francophones contribuent également au rayonnement international de la bibliothéconomie francophone. On pense par exemple aux bibliothèques universitaires dont plusieurs ont fait figure de proue notamment en matière de formation à l’usage de l’information. Plusieurs bibliothèques publiques francophones ont aussi fait office de leader sur les plans nationaux ou internationaux, par exemple en innovant sur le plan architectural. Mentionnons enfin la Bibliothèque publique d’information (BPI), une grande bibliothèque francophone, qui, dans son nouveau plan d’établissement, propose une vision tout à fait moderne et osée de développement bibliothéconomique axé sur la création de contenus par les bibliothécaires, contenus à la fois textuels et visuels et basés sur le numérique et internet : il s’agit en fait du prolongement du concept que son actuel directeur, Patrick Bazin, avait développé à la bibliothèque municipale de Lyon  4.

Il faut souligner aussi la contribution des bibliothécaires scolaires francophones pour l’avancement des bibliothèques scolaires à travers le monde, notamment par leur implication dans l’adoption du Manifeste Unesco/Ifla pour la bibliothèque scolaire  5.

Pour ce qui a trait à l’impact des bibliothèques sur le développement de la langue française et de la culture francophone, il faudrait aussi mentionner le rôle très important que joue le réseau culturel français à l’étranger composé des instituts et centres culturels français et des alliances françaises dont la plupart sont dotés de bibliothèques. Leur apport est unique et considérable. Je donnerai comme exemple l’Alliance française de Brasov en Roumanie dont la bibliothèque, grâce à un accord avec la bibliothèque départementale de Brasov, joue un rôle exemplaire en accueillant de nombreux utilisateurs désireux d’apprendre la langue française et de connaître la culture francophone. On comprend d’autant plus l’importance de ces bibliothèques dans des pays où la langue et la culture francophone n’ont plus la place qu’elles avaient jadis et où les États n’encouragent pour ainsi dire aucunement l’usage du français alors qu’ils sont officiellement membres de l’Organisation internationale de la francophonie.

Sur ce plan, il ne faudrait pas non plus oublier le rôle fondamental que joue le réseau des CLAC (centres de lecture et d’animation culturelle), financés par l’OIF. On compte maintenant 229 CLAC, déployés surtout en Afrique francophone et qui s’efforcent de diffuser selon un modèle d’opération très particulier le livre et la culture francophones, avec un succès extraordinaire  6. Il s’agit là d’un modèle unique et d’un outil précieux pour la diffusion de la culture francophone dans les pays du Sud.

Toutes ces bibliothèques forment donc un réseau de plusieurs milliers d’institutions dédiées à la diffusion de l’information francophone et elles jouent de ce fait un rôle capital dans la diffusion de la culture francophone. On peut déplorer cependant que ce réseautage ne soit pas davantage formalisé. En effet, peu de coopération existe entre ces nombreuses bibliothèques. On compte bien entendu quelques initiatives intéressantes comme les échanges entre les grandes bibliothèques francophones de France et du Québec. Certaines bibliothèques françaises comme la BnF et la BPI offrent aussi des programmes de stages, programmes qui ne sont cependant pas uniquement dédiés à la francophonie.

Outre ce réseau de bibliothèques, il faut aussi mentionner l’existence de nombreuses associations professionnelles francophones. Le portail Bibliodoc, qui est loin d’être exhaustif, en recense près d’une centaine sur le site AIFBD.org 7. Mais là encore, peu de collaboration entre elles, mis à part l’appui de certaines associations françaises comme le Comité français international bibliothèques et documentation (CFIBD) qui soutient certaines associations de bibliothécaires du Sud dans leur adhésion à l’Ifla.

Enfin, la présence dans ce réseau de plusieurs institutions d’enseignement supérieur en bibliothéconomie est à souligner. En matière de coopération internationale, l’EBSI de l’université de Montréal s’est jadis illustrée en la matière grâce à des projets de coopération très importants avec des partenaires africains. Aujourd’hui, l’Enssib fait vraiment figure de leader dans ce domaine. En Afrique, l’École des bibliothécaires, archivistes et documentalistes (Ebad) de l’université Cheik Anta Diop de Dakar s’est aussi distinguée récemment en accueillant des étudiants en provenance d’Haïti, suite au séisme qui a dévasté ce pays.

En ce qui concerne la contribution scientifique, il faut mentionner également l’existence de quelques revues francophones plutôt bien cotées comme Documentation et Bibliothèques, Documentaliste – Sciences de l’information et le Bulletin des bibliothèques de France. Il est à noter cependant qu’aucune de ces revues ne fait partie du cercle prestigieux des 87 revues de l’Institute for Scientific Information (ISI) 8, ce qui réduit leur portée internationale car les chercheurs en sciences de l’information priorisent en général les revues ISI qui ont plus de valeur dans les processus d’évaluation par les pairs.

Pour résumer, on peut donc affirmer que la bibliothéconomie/documentation francophone est plutôt bien articulée malgré quelques lacunes, d’autant plus que son réseau se répartit sur presque tous les continents et dans plusieurs dizaines de pays. On peut penser que la force et l’étendue de ce réseau lui permettraient de tirer son épingle du jeu sur le plan international. Qu’en est-il exactement ?

La contribution francophone internationale

Si la francophonie en bibliothéconomie et sciences de l’information semble assez bien développée, comment évaluer la place de celle-ci sur le plan international ? Plusieurs façons de mesurer cet éventuel impact pourraient être envisagées. Nous en évoquerons deux.

D’une part, comment se compare l’impact des bibliothèques francophones sur leurs publics avec ce qui se passe dans d’autres pays : dans quelle mesure les bibliothèques francophones atteignent leurs utilisateurs et surtout les utilisateurs potentiels ? En ce qui concerne ce point, il est généralement reconnu que les bibliothèques francophones sont moins utilisées par exemple que les bibliothèques anglophones ou scandinaves.

Certains ont avancé, et je suis partisan de cette explication, que les antécédents culturels religieux pouvaient avoir un rôle à jouer dans cette situation. Il semble en effet que presque partout les traditions protestantes ont engendré davantage de lecteurs et par conséquent de plus nombreux utilisateurs de bibliothèques, sans doute à cause de la place que joue la Bible dans la culture protestante : Luther affirmait que pour être sauvé il fallait savoir lire, notamment lire la Bible. Alors que, dans la tradition latine et catholique, le livre en général et même la Bible ont souvent été perçus comme une menace à l’autorité du clergé. Cette différence entre les cultures protestante et catholique est particulièrement frappante en Afrique où les pays colonisés par les anglophones ont la plupart du temps des réseaux bibliothéconomiques mieux développés que dans les pays colonisés par la France, que ce soit sur le plan des institutions, de la formation ou de la recherche en bibliothéconomie.

Les bibliothèques publiques du Canada illustrent aussi assez bien ce phénomène : alors que les bibliothèques des provinces canadiennes anglaises ont des moyennes d’abonnés qui dépassent souvent les 50 % de la population desservie, le Québec francophone stagne à environ 30 % depuis quelques années. Quant à la France, ses bibliothèques ne recueillent que 16,6 % d’inscrits en moyenne  9.

On peut donc penser que les bibliothèques de la francophonie – en général car il y a, bien entendu, des exceptions – sont moins performantes quant à leur impact auprès de leurs publics par rapport du moins aux bibliothèques des pays considérés comme les plus avancés, notamment les pays anglophones et scandinaves.

L’autre mesure qui pourrait être considérée pour évaluer le rôle des bibliothèques francophones sur le plan international concerne leur place dans les forums professionnels internationaux. Pour répondre à cette question, nous avons examiné la contribution des francophones dans le discours professionnel international des dix dernières années, en évaluant la part que ceux-ci occupent aux congrès annuels de l’Ifla (voir figure 1).

Illustration
Figure 1 Pourcentage des communications faites par des francophones aux congrès de l’Ifla

Sur l’ensemble des communications aux congrès annuels de l’Ifla, la contribution francophone est plutôt faible, n’ayant dépassé les 5 % qu’aux congrès de Berlin (2003), de Göteborg (2010) et de Helsinki (2012). Notons que cette proportion a cependant atteint presque 15 % à Québec en 2008, ce qui démontre l’importance pour la francophonie d’encourager la tenue du congrès annuel de l’Ifla en terre francophone. Mais à l’exception de l’année 2008 et compte tenu de la masse critique que représente la bibliothéconomie/documentation francophone, on peut parler d’une participation assez marginale. À titre de comparaison, au dernier congrès de Helsinki, les communications en provenance des pays anglophones constituaient 31,7 % de toutes les communications au congrès, dont 18,4 % rien que pour les États-Unis.

Comment expliquer cette situation ? Peut-on invoquer l’unilinguisme des francophones ? Peut-on parler de raisons « économiques » empêchant les francophones de participer à l’Ifla ? Ou encore de timidité des professionnels francophones face à cette communauté internationale ? Je dirais que chacune de ces hypothèses est en partie vraie.

Quelles conséquences ?

Comment évaluer cette situation ? Faut-il la déplorer ou tout simplement l’accepter ? Pour ma part, j’ai toujours pensé que les francophones pouvaient être davantage présents sur le plan international. Vivant sur le continent nord-américain, anglophone à 98 %, je comprends très bien l’importance de s’affirmer en tant que francophone, et la difficulté aussi de faire valoir sa voix. D’ailleurs, presque toute mon action depuis les vingt dernières années est basée sur ce constat, et c’est sur cette base aussi que j’ai proposé la création de l’Association internationale francophone des bibliothécaires et documentalistes (AIFBD) il y a bientôt dix ans.

L’Association internationale francophone des bibliothécaires et documentalistes (AIFBD)

L’AIFBD est une association à vocation internationale créée en 2007. Après avoir travaillé quelques années avec une structure informelle en marge de l’Ifla, les bibliothécaires et documentalistes francophones ont décidé de se donner une structure plus formelle en fondant l’AIFBD. Le but de l’Association est essentiellement d’affirmer davantage la présence de la francophonie sur le plan international dans le monde des bibliothèques et des centres de documentation.

Son conseil d’administration compte sept personnes élues par les membres et qui doivent obligatoirement provenir de sept pays différents de la francophonie, afin de représenter le mieux possible la variété des pays et des cultures qui la composent.

L’AIFBD a pour objectifs de :

– favoriser une meilleure coopération entre les bibliothécaires et documentalistes francophones de tous les continents ;

– développer et mettre en valeur l’expertise francophone en bibliothéconomie, documentation et sciences de l’information ;

– permettre un transfert efficace des connaissances professionnelles et un accès plus facile à l’information internationale francophone en matière de bibliothéconomie et de documentation ;

– donner un meilleur accès à la littérature professionnelle en français ;

– aider au soutien des associations professionnelles francophones en bibliothéconomie, documentation et sciences de l’information, particulièrement celles du Sud pour lesquelles elle encourage le jumelage avec des associations du Nord.

Pour atteindre ces objectifs, l’AIFBD a d’abord mis sur pied un site portail sur internet : outre les informations sur l’Association, on y trouve un certain nombre d’outils permettant le réseautage (un répertoire des bibliothèques, centres de documentation, associations et écoles de formation francophones), de même que des dossiers sur des sujets professionnels d’actualité (logiciels libres, droit d’auteur, coopération internationale, etc.). L’AIFBD gère également une liste de discussion pour bibliothécaires et documentalistes : Bibliodoc. De plus, l’AIFBD met en ligne sur son site un « Tableau de bord des traductions de l’Ifla », outil grâce auquel elle gère la traduction en français des textes de conférence de l’Ifla chaque été, et ce, depuis le congrès de 2004.

L’AIFBD a mis sur pied récemment un autre outil, ViceVersa, permettant aux bibliothécaires et documentalistes membres de l’Association d’échanger leurs postes respectifs pour une période déterminée (voir, dans ce numéro, la présentation de ViceVersa par Catherine Bernier).

Enfin, l’AIFBD organise tous les trois ans un congrès à l’intention des professionnels qui ont en commun l’usage de la langue française et qui œuvrent dans les domaines de la bibliothéconomie, de la documentation et des sciences de l’information. Il eut lieu la première fois à Montréal en 2008 sous le thème « Francophonies et bibliothèques : innovations, changements et réseautage », puis une deuxième fois en Martinique en 2011 (« Francophonies, bibliothèques et développement durable »). Les actes de ces deux congrès ont été publiés. L’AIFBD travaille présentement à l’organisation de son prochain congrès qui aura lieu en Europe en 2014, juste avant le congrès Ifla de Lyon.

R. S.

    Je pense que si les francophones étaient plus unis, s’ils se concertaient davantage, leur présence à l’international serait plus forte. Cela me paraît extrêmement important, d’une part de permettre aux bibliothécaires et documentalistes francophones de tous les pays – et pas seulement les plus développés – de pouvoir s’exprimer sur la scène professionnelle internationale, mais également pour permettre à la communauté internationale de bénéficier de toute la richesse que nous pouvons leur apporter. Et d’autre part, il s’agit pour les francophones d’encourager leur développement professionnel et scientifique en suivant et en adoptant les meilleures pratiques de la bibliothéconomie internationale. Donner et recevoir.

    Dans le premier cas, l’expression du fait francophone sur la scène internationale me paraît cruciale car je crois que la langue que l’on parle n’est pas seulement un outil de communication, mais qu’elle est aussi le véhicule de toute une culture, une vision des choses, une manière de faire, et par conséquent qu’elle apporte quelque chose d’unique. Je crois sincèrement que la langue structure la pensée d’un individu. Certains chercheurs confirment que même les comportements peuvent être influencés par la langue que l’on parle, y compris les comportements économiques  10. Si c’est bien le cas, les francophones ont une façon bien à eux de voir le monde des bibliothèques et de la documentation, et il est dommage que celle-ci ne s’exprime pas davantage à l’international.

    Inversement, si les francophones ne font que recevoir des autres cultures professionnelles, cela n’influence-t-il pas leur vision des choses ? Le linguiste Claude Hagège, célèbre pour sa défense de la francophonie, affirme qu’imposer sa langue c’est imposer sa pensée. Il affirme même que la langue anglaise par exemple est « obsédée par l’argent et le consumérisme » et que cette obsession peut aussi être transmise par le canal de la langue  11. La langue que l’on parle pourrait donc également être porteuse de valeurs, d’où l’importance pour chaque communauté linguistique de pouvoir s’affirmer et ainsi d’enrichir le monde. D’où le soutien qu’il faut apporter aussi au multilinguisme.

    D’autre part, s’investir au niveau international c’est aussi échanger : si les francophones ont beaucoup à offrir, ils ont aussi beaucoup à apprendre des autres. Les congrès internationaux comme ceux de l’Ifla sont une source extraordinaire de perfectionnement professionnel. Des experts du monde entier viennent y présenter les meilleures pratiques. Les chercheurs aussi viennent présenter les résultats de leurs dernières recherches. L’internationalisation des activités professionnelles est profitable pour tous. Elle valorise les individus qui y participent, ce qui profite à leurs institutions, et ultimement, à tous les utilisateurs de bibliothèques.

    La place des bibliothécaires et documentalistes francophones au niveau international est donc primordiale et les francophones se doivent d’agir. Nous vivons dans un monde global, la mondialisation nous affecte tous. Il faut ouvrir la porte, aller voir ce qui se passe ailleurs, et échanger sur nos façons de travailler pour améliorer l’efficacité des bibliothèques francophones et faire reconnaître nos meilleures réalisations. Mais tout en gardant notre identité francophone évidemment.

    Quel avenir pour la bibliothéconomie francophone sur le plan international ?

    Marie-Claire Germanaud, dans le bilan de sa longue action pour la francophonie à l’Ifla, écrivait en 2008 : « Actuellement la part des professionnels de langue française dans les orientations de la Fédération [l’Ifla] est insignifiante 12. » La situation a-t-elle changé depuis ? Certains prétendront que oui, car depuis cette date les francophones se sont toujours assurés l’élection d’au moins un des leurs au Bureau de gouverneurs de l’Ifla, l’instance décisionnelle ultime de cette association internationale. De plus, le fait que le congrès Ifla de 2014 se tienne en France procurera sans doute un regain d’énergie à la cause francophone. Mais cela sera-t-il suffisant ?

    Il me semble important d’assurer une viabilité à long terme de la présence francophone à l’Ifla et dans les autres instances internationales, ce qui passe par l’engagement de davantage de francophones envers l’Ifla et envers l’internationalisation en général. Pour ce faire, je pense que l’appui des associations nationales et des grandes institutions francophones (BN, BU et grandes bibliothèques publiques) doit se faire sentir davantage. Sans ces partenaires, il sera plus difficile de maintenir la langue française comme une langue internationale majeure.

    L’OIF doit aussi être interpellée : elle a déjà offert des bourses de participation à l’Ifla par l’entremise de l’AIFBD mais ces crédits ne sont malheureusement plus disponibles. Il est à souhaiter qu’elle revienne à des financements permettant à plus de francophones de tous les pays de s’ouvrir à l’international.

    À cela devrait s’ajouter un vade-mecum du multilinguisme à l’Ifla, qui viendrait donner quelques consignes afin de s’assurer que toutes les communautés linguistiques puissent s’exprimer convenablement à l’Ifla. Qui précise aussi des règles de base permettant l’utilisation de toutes les langues officielles de l’Ifla aux congrès annuels : actuellement, les choses ne sont pas claires et l’usage d’une autre langue que l’anglais n’est pas incité, et j’ai même vu souvent des responsables de sections Ifla recommander fortement de ne pas utiliser une autre langue que l’anglais.

    Les processus d’élection au sein des nombreuses sections et autres instances de l’Ifla doivent aussi faire l’objet de toute notre attention en tant que francophones : c’est au sein de ces instances que tout se décide et que tout commence, c’est là que se planifient les programmes du congrès et autres activités de l’Ifla. Ce sont les membres de ces comités qui suggèrent des experts pour les conférences. Et comme chacun le sait, les êtres humains sont tous pareils : on commence par penser aux siens. Si les francophones ne sont pas présents dans ces instances, personne ne pensera à eux.

    Enfin, il y a l’AIFBD, un forum qui a été longuement désiré et qui demeure la seule association véritablement internationale sur le plan francophone, dont les membres du conseil d’administration représentent les différents pays de la francophonie. Elle peut agir, mais ses moyens sont limités. D’où l’importance qu’elle reçoive l’appui de tous les bibliothécaires et documentalistes francophones. •

    Octobre 2012