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Pour une histoire des politiques culturelles dans le monde (1945 - 2011)

Sous la direction de Philippe Poirrier
Paris, La Documentation française, 2011, 485 p., 24 cm
ISBN 978-2-11-008710-2 : 28 €

par Thierry Ermakoff

Cet ouvrage (et sans doute cette recension) vient à point nommé : voici donc un petit éloge de la procrastination : la place, les fonctions, le rôle du ministère de la Culture, en France, sont, en ces périodes de doute budgétaire où les priorités nationales vont vers d’autres secteurs (la petite enfance, l’école, l’hôpital public), remises en question avec force, et sous un gouvernement de gauche.

Priorités et politiques

Qu’il est donc loin le temps où, en 1981, Jack Lang faisait de son entrée au gouvernement comme un symbole de la libération des mœurs, du bouleversement des traditions, dans une sorte de droit fil de mai 1968. Le livre était menacé, mais par les grandes surfaces, le cinéma, pensait-on parfois, par les Américains, et le budget du ministère de la Culture allait être doublé.

Depuis quelques années, les sujets de ce ministère se sont déplacés : du contenu, classique, vers les industries culturelles (voir, à ce sujet, Philippe Urfalino, L’invention de la politique culturelle, La Documentation française, 1996), du support vers le numérique, nous sommes, pour reprendre le texte de Jeremy Rifkin, passés à l’âge de l’accès, contre l’excellence, pour reprendre l’expression très pertinente de David Losseley, contributeur de cet ouvrage pour le Royaume Uni. Aurélie Filippetti, nouvelle ministre de la Culture et de la Communication, doit en savoir quelque chose, elle qui déclare : « Les grands chantiers ne font pas une politique culturelle. »

Philippe Poirrier a eu la très bonne idée de solliciter dix-huit contributions étrangères et une française sur la mise en perspective depuis la Seconde Guerre mondiale, des politiques publiques de la culture, autrement appelées « politiques culturelles ».

Comparaisons et raisons

Des dix-huit contributions, on retiendra qu’elles sont très étrangères, c’est dire : le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Norvège, la Finlande, les États-Unis, le Chili, l’Italie, bref, tout ce que le monde compte de démocraties ; on notera, bien sûr, l’absence de la Corée du Nord…

L’intérêt de cet ouvrage est qu’il est comparatif, et, prospectif.

Les exemples de la dictature chilienne prouvent les errements d’une politique culturelle décidée, en ses débuts très centralisée, puis décentralisée au cours des années 1970, suivant en cela les recommandations des Chicago Boys. Que reste-t-il des structures et des concepts mis en place ? Un souhait que la culture participe à « l’identité nationale », comme on a pu le dire récemment, sous une acception nettement plus contestable, et une sorte d’écartèlement vers une mondialisation qui semble inéluctable.

Le cas de l’Allemagne est tout aussi éclairant : après le partage du pays, deux conceptions se mettent en œuvre : une, « pluraliste et démocratique », en RFA, et l’autre, en RDA, « autoritaire et centraliste » selon les propos de Thomas Höpel. Après la réunification, la création d’un ministère de la Culture – au sens moins régalien que le nôtre – agirait, là aussi, comme une sorte de catalyseur de cette introuvable identité nationale.

On aurait pu s’attendre à ce que la Norvège, pays du Nord, soit une sorte d’exemple de politique culturelle stable et consensuelle : elle est certes traversée de grands invariants (soutien aux grandes institutions, par exemple) et fragmentée par les données économiques et les aléas gouvernementaux, qui ont induit, d’une part, une plus grande distance entre les artistes et l’État et, d’autre part, un contrôle plus étroit des finances. Per Mangset conclut par : « Enfin, un ministre à la française » (il s’agit ici de Jack Lang).

Le cas des États-Unis nous est mieux connu, par les travaux d’Anne-Marie Bertrand et ceux de Frédéric Martel, nous n’y reviendrons pas.

Notre grand voisin, le Royaume-Uni, est, à lui seul, une sorte de symbole de nos orientations, de nos hésitations : entre le thatchérisme décentralisateur et la politique du Labour Party, il y a plus qu’une nuance ; l’Arts Council, cette création de 1946 – qui n’est pas un ministère de la Culture, mais une institution dont les rapports avec l’État sont, écrit David Losseley, « à géométrie variable » – a survécu aux aléas gouvernementaux avec ce concept que les Anglais ont inventé, presque intraduisible, le principe de l’arm’s length, qui vaut que, selon la longueur de bras, l’État est plus ou moins à distance. La période thatchérienne étant celle où la longueur est la plus longue, la période travailliste, essentiellement celle des dernières années, celle où le bras est le plus court, et l’interventionnisme accru.

Cet ouvrage quasi mondial, pour lequel Laurent Martin évoque la France avec précision et vision, mais le sujet nous est familier, et dont nous avons tenté de découper, comme les archéologues, quelques carottes, tendrait à prouver que les politiques culturelles se sont inspirées de deux grands principes : d’une part, la présence plus ou moins forte de l’État, au gré des histoires nationales et des évolutions politiques (le Chili, la Grèce, la RDA, le Royaume-Uni), et, d’autre part, l’incarnation en la personne de deux grands animaux politiques incontestés, pourrait-on dire presque familièrement, André Malraux, pour son rapport direct à l’art, et Jack Lang, pour cette façon un peu ébouriffée de nommer Culture beaucoup de pratiques de société ; les deux avec talent et brio. Il ne s’agit pas de chauvinisme, mais, après tout, à un moment de notre histoire, ils ont sans doute été l’image de deux visions fortes, des phares, de la démocratisation à la démocratie culturelle (et retour). Pour toutes ces raisons, et mille autres encore, ce livre est à lire sans hésitation, sans modération ; il ouvre sur des perspectives qui ne nous sont pas, malgré tout, familières, et ne coûte que vingt-huit euros. C’est dire si Philippe Poirrier nous offre ici de belles voies de recherche (et de lectures).