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Michel Melot

Mirabilia

Essai sur l'Inventaire général du patrimoine culturel

Paris, Gallimard (Bibliothèque des idées), 2012, 288 p., 23 cm
ISBN 978-2-07-013637-7 : 22 €

par Serge Bouffange

Cet essai n’est peut-être pas le livre de Michel Melot vers lequel le bibliothécaire se serait le plus naturellement tourné. Et ç’aurait été à tort, car Mirabilia a pour lui de nombreuses vertus.

La première est de fournir un pont entre les écrits de son auteur sur l’art (depuis L’œil qui rit  1) et l’histoire de l’art (Fontevrault) 2, et la curiosité d’esprit qu’on lui connaît dans le monde des bibliothèques et les sphères médiologiques. Ce livre constitue l’aboutissement d’une réflexion engagée par Michel Melot dans les années 1980, du temps où il était au département des Estampes de la Bibliothèque nationale, sur le sens de l’art dès lors qu’une œuvre est reproduite. Une réflexion de chercheur et de praticien, ici étendue au « patrimoine culturel ». Pendant huit ans, après sa présidence du Conseil supérieur des bibliothèques, Michel Melot a en effet été le responsable national de l’Inventaire général, jusqu’à sa décentralisation aux régions en 2004. Il y a approfondi sa réflexion initiale sur l’art, en l’éprouvant au contact – rétrospectif, quotidien et prospectif – du patrimoine culturel, soit une « masse d’objets qui ne sont pas conçus avant tout comme objets d’art », mais qui révèlent, à un moment donné, de « nouvelles valeurs dont chaque collectivité se dote pour exister » et « tout ce que nous admirons de l’homme ». Le titre de l’essai est emprunté à Callimaque de Cyrène, bibliothécaire d’Alexandrie au IIIe s. avant J.-C., auteur d’une série d’ouvrages justement dénommés Mirabilia, regroupant la liste de tout ce que l’homme avait pu faire d’admirable.

La deuxième vertu de cet ouvrage est de clairement documenter la genèse, les fondements et la nature d’une entreprise, celle de l’Inventaire général, qui, avec un millier d’études publiées sur le territoire national en moins de 50 ans d’existence, est un auteur collectif bien présent dans les bibliothèques. Mirabilia rappelle ainsi le long cheminement de l’idée d’inventaire général en France, des recueils de Bernard de Montfaucon, à l’orée du XVIIIe siècle, à l’installation de la Commission nationale présidée par Julien Cain, en 1964, en marge du Commissariat au Plan. L’ouvrage relate également l’évolution des objets successifs d’étude de l’Inventaire, depuis les formules programmatiques célèbres d’André Chastel (« de la cathédrale à la petite cuillère ») et André Malraux (« une aventure de l’esprit », « un filtre ordonné par des valeurs »), jusqu’aux évolutions les plus récentes, qui ont vu l’intérêt anthropologique prendre définitivement le pas sur l’intérêt esthétique : s’éloignant du simple patrimoine architectural et mobilier, l’Inventaire a progressivement inclus dans ses enquêtes et ses études le patrimoine industriel, puis les villes dans leur ensemble, les paysages, et l’activité humaine qui s’y est déroulée. Avec l’enthousiasme de l’honnête homme face à une connaissance qui se développe à l’infini, Michel Melot emboîte le pas à la sociologue Nathalie Heinich et brosse le portrait de l’Inventaire général en « école du regard » comme en « état-civil du patrimoine, comparable aux recensements de population, qui évolue sans cesse », à la fois « avant-garde du patrimoine » et « condamné à la perpétuité ».

Pour le bibliothécaire, l’apport le plus riche de ce livre, comme ses développements les plus longs, réside peut-être dans la réflexion qu’il propose sur les frontières (sujet médiologique par excellence) : entre l’art et le patrimoine, entre l’exceptionnel et l’ordinaire, entre l’intime et le communautaire, entre le monument (qui avertit) et le document (qui enseigne). À partir du statut de l’illustration – et singulièrement de la photographie – dans l’histoire de l’art, Michel Melot donne de brillantes pages sur le rapport entre texte et image dans le livre, et sur l’esthétisation de la reproduction, passée au fil du temps du statut documentaire à celui d’œuvre d’art elle-même. Sur un autre plan, il restitue de façon limpide cette différence fondamentale entre bibliothèque et inventaire : l’inventaire, démarche « tabulaire », qui classe en un ensemble des objets épars, mais n’oriente pas, à la différence du catalogue, qui décrit les éléments d’ensembles déjà constitués. Il y a là matière à approfondir l’analyse des parentés et dissemblances entre les métiers du patrimoine (archives, monuments historiques, musées, inventaire) et ceux des bibliothèques, dans la lignée de la réflexion initiée en 1999 par l’École nationale du patrimoine lors de sa table ronde comparative dénommée « Tri, sélection, conservation » et poursuivie récemment dans le Bulletin des bibliothèques de France (n° 4 de 2011, « Confluences »).

Au-delà de celle de ses feuillets, ce livre a l’épaisseur d’une vie d’ouverture intellectuelle, de fréquentation de l’art dans ses œuvres, ses praticiens, ses théoriciens. En miroir de l’Inventaire dont il part, Michel Melot a glissé de multiples objets dans son ouvrage : le portrait de Jean Le Bon – gloire du Louvre… – appartenant à la Bibliothèque nationale, des cimetières, les maisons d’écrivains, ou encore la convention de l’Unesco de 2005 pour la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles. Mais nul raton laveur…

  1.  (retour)↑  Office du livre, 1975.
  2.  (retour)↑  Édition de la Caisse nationale des monuments historiques, 1973.