entête
entête

Le fil de l'esprit

Augustin Girard, un parcours entre recherche et action

Paris, Comité d’histoire du ministère de la Culture, 2011, 333 p. + 1 CD, 24 cm
ISBN 978-2-11-128143-1 : 18 €

par Anne-Marie Bertrand

Cet ouvrage, publié à l’occasion de la mort d’Augustin Girard, a Guy Saez comme conseiller scientifique et Geneviève Gentil et Michel Kneubühler comme coordonnateurs éditoriaux. Leurs noms n’apparaissent pas sur la page de titre de cette entreprise résolument collective.

La forme matérielle en est très agréable, pas de coquilles, belle police, beau papier, mise en pages soignée.

Le contenu et l’organisation sont complexes : l’ouvrage comprend 9 textes d’Augustin Girard, plus 4 reprises d’articles déjà publiés ailleurs (sur Augustin Girard), plus 10 contributions originales, plus 3 entretiens (avec Catherine Tasca, Jacques Toubon et Emmanuel Hoog), mais aussi une bibliographie analytique d’Augustin Girard (qui, bien que non exhaustive, comporte 85 entrées), un index et, en accompagnement, un CD de 79 minutes.

Venons-en au contenu.

Augustin Girard

Tous les lecteurs du BBF ne connaissent sans doute pas le nom d’Augustin Girard (1926–2009). Pourtant ! Pendant ses trente ans d’activité au ministère de la Culture, il créa le Service études et recherche (devenu Département des études et de la prospective), contribua à créer, en 1989, l’Observatoire des politiques culturelles et créa le Comité d’histoire du ministère de la Culture, dont il fut président de 1993 à 2007.

Cet ouvrage, qui ne cache pas sa fonction d’hommage, abonde de signes d’affection ou d’amitié, de reconnaissance, d’admiration, traitant son objet de « référence intellectuelle et morale », « grand commis de l’État », « père de la politique culturelle », « patriarche », « un esprit libre au service du bien commun », « haut fonctionnaire militant », évoquant son regard malicieux, son rire, sa pipe, ses costumes en tweed, mais surtout son exigence, son empathie, son ardeur au travail, ses convictions.

Soulignant sa position particulière : fonctionnaire de l’administration de la culture, Augustin Girard n’a de cesse d’éclairer les acteurs, les décideurs de l’action publique grâce à la recherche, aux études, aux statistiques. Il s’agit, disait-il dès 1964, « de mettre un terme à l’ère des goûts et des couleurs », « d’évacuer les finalités esthétiques », de « monter un argumentaire objectif ». Il se veut un passeur entre l’action publique et la recherche, entre la recherche et la décision, entre l’analyse et l’action, mais aussi entre l’histoire et la prospective.

Mais il est conscient de la difficulté et des limites de l’exercice. « Le hiatus entre les études et la décision est un problème permanent dans l’administration » (1993). Car le travail du chercheur s’arrête avant la décision : « Le statisticien pose ses chiffres en forme de défi, puis il se tait » (1982). Comment avoir accès malgré tout aux décideurs ? Rude tâche : à propos de la réception des études « Pratiques culturelles des Français » (menées par son service), il fait un constat désabusé et ironique : « Ne parlons pas des ministres, dont le métier est ailleurs, plus politique que technique, mais parlons de leurs conseillers “techniques” qui avaient approuvé les travaux, des directeurs spécialisés qui les avaient souvent commandés et payés, mais n’avaient pas le temps de les lire […] » (1997). Et, plus loin : « Si bien que le résultat des enquêtes a surtout cheminé comme un mince filet osmotique à travers d’infimes réseaux capillaires autour de quelques enseignants, quelques séminaires de formation professionnelle ou colloques en région jusqu’au jour où un espèce d’“air du temps” finalement s’est dégagé… »

Politiques et pratiques culturelles

Cet ouvrage ne serait pas digne d’Augustin Girard s’il se limitait à cet hommage. Mais, fidèle en cela à sa mémoire, il comporte aussi des contributions de chercheurs.

Olivier Donnat retrace l’histoire de l’enquête « Pratiques culturelles des Français », l’extension de son périmètre, sa réception. Pour lui (pilote des trois dernières éditions), « la vertu de l’enquête est de souligner le décalage entre la politique culturelle réelle – celle des budgets et non des discours – et la réalité des comportements culturels ». La réception de l’enquête de 1989 (qui provoqua « une superbe colère du ministre », confie Augustin Girard) confirma la nécessité de réviser le cadre interprétatif et l’enquête de 2008 appelle, dit Olivier Donnat, à réviser « des catégories de pensée élaborées dans un monde pré-numérique ».

Jean-Pierre Saez revient, lui, sur la décentralisation culturelle, sur laquelle Augustin Girard publia une vingtaine de contributions, au long de sa carrière. Il (A.G.) ne fit pas qu’écrire : il lança des enquêtes sur les dépenses culturelles des collectivités locales, éleva Grenoble, Rennes et Annecy au rang de laboratoires des politiques locales, pilota un programme de recherche sur l’histoire des politiques culturelles locales, et contribua, on l’a vu, avec René Rizzardo à la création de l’Observatoire des politiques culturelles. Convaincu de la nécessité d’analyser et décider « à l’échelon local », Augustin Girard n’avait qu’une réticence, concernant la création artistique : « Les mécanismes de la création, qui toujours met en cause l’ordre culturel antérieur, interdisent qu’on la livre au goût majoritaire des municipalités » (1986). Posture largement partagée par les créateurs…

Pierre-Michel Menger livre une contribution sur les questions de définition et de catégorisation de la culture. Au-delà de l’opposition culture savante / culture populaire, il revient sur une autre dualité, celle de la production : action publique / industries culturelles. Dualité de finalités, de temporalités, de modes de sélection… Quant à la capitale question de la démocratisation culturelle, Augustin Girard, rappelle P.-M. Menger, avait jeté un gros pavé dans la mare, dès 1978, en observant « que le progrès de la démocratisation et de la décentralisation est en train de se réaliser avec beaucoup plus d’ampleur par les produits culturels accessibles sur le marché qu’avec les produits subventionnés par la puissance publique ». Il convient donc de connaître l’ensemble des dimensions de la consommation culturelle, pas seulement les pratiques relevant des établissements culturels – objectif englobant auquel s’attache l’enquête « Pratiques culturelles des Français ».

Enfin, Philippe Poirrier retrace la genèse du Comité d’histoire du ministère de la Culture, ses méthodes, ses travaux, toujours appuyés sur la volonté de faire travailler ensemble chercheurs et acteurs, témoins et universitaires. Avec les difficultés qu’on imagine.

Bref, un ouvrage indispensable à qui s’intéresse aux politiques culturelles.

On me permettra d’évoquer, in fine, un ouvrage d’hommage à René Rizzardo (Pierre Moulinier, René Rizzardo et l’invention de l’Observatoire des politiques culturelles 1988-2002, Observatoire des politiques culturelles, Comité d’histoire du ministère de la Culture, 2011), qui apporte un complément utile sur ce point.