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La bibliothèque, une affaire publique

58e Congrès de l'ABF

Yves Desrichard

C’est dans le cadre (absolument sinistre) de l’Espace Paris Est Montreuil que l’Association des bibliothécaires de France (ABF) tenait, du 7 au 9 juin 2012, son 58e congrès, sur le thème de « La bibliothèque, une affaire publique » – sans point d’interrogation comme crut utile de le préciser un des intervenants. La question, pourtant, se posait. Car, si les bibliothèques représentent le maillage le plus fin du territoire, elles sont, chacun en convient, en manque de visibilité et, par conséquent (cela fonctionne comme cela maintenant) en manque de politiques publiques ambitieuses, volontaristes – médiatisées.

Comme souvent, il est impossible tout à la fois de rendre compte de l’ensemble des sessions  1 et de rassembler en cohérences des interventions éparses qui épousent plus ou moins le thème choisi – quand elles ne lui font pas carrément faux bond.

Qu’est-ce qu’une politique publique ?

Dans une présentation un brin fastidieuse, Yves Surel, professeur de sciences politiques, eut le mérite de rappeler quelques notions fondamentales concernant les politiques publiques. Empruntant à Thomas Dye, il définit une politique publique comme « tout ce qu’un gouvernement choisit de faire ou ne pas faire » (ce dernier point tout aussi important, voire plus, que le premier), soit « un ensemble complexe d’enjeux sociaux, d’acteurs publics et privés, de dynamiques et de procédures plus ou moins formalisées ». La rationalité des décisions est avancée comme l’alpha et l’oméga du déroulé d’une politique publique, mais c’est, bien sûr, un leurre. Le décideur ne se comporte jamais comme « un pur intellect », et la rationalité est toujours « limitée », ainsi que le notait Herbert Simon. Il faut donc tempérer : « Les acteurs sont raisonnables et non rationnels. » Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il n’y a pas de fin aux politiques publiques, qui se nourrissent d’elles-mêmes (voir quelques exemples fameux au ministère de la Défense), car les administrations, elles, sont immortelles. Même à l’heure de la révision générale des politiques publiques ? On serait, à vrai dire, tenté de le croire.

Inclusion et bibliothèques

À cette présentation faisait un écho très atténué le débat organisé autour d’« Inclusion et bibliothèques : une vision positiviste de l’accueil des publics dits minoritaires ». Dans une subtile présentation, Denis Merklen, de l’EHESS, dont on connaît les travaux sur les destructions de bibliothèque, interrogea l’établissement au regard des notions d’inclusion/exclusion. La bibliothèque est une institution définie par des normes, qui caractérisent son usage. Pour certains publics, se plier à ces normes, c’est prendre le risque de se distancier de leur communauté, d’en être exclu. À cette aune, les normes de la bibliothèque sont assimilées à une imposition par un groupe social étranger, où des clivages latents ou visibles (fonctionnaires/pauvres, pas diplômés/diplômés, immigrés/blancs, etc.) sont à l’œuvre. Les modalités de l’exclusion sont hétérogènes, mais, heureusement, il en est de même des modalités de l’inclusion : la bibliothèque peut aussi être un support à l’individuation, c’est un espace ouvert et dynamique, qui peut jouer comme « agent de socialisation ». Si la lutte contre l’exclusion est une évidence pour les bibliothèques, la mettre en œuvre est parfois difficile, et génère des conflictualités qui définissent l’établissement, ses publics, leurs comportements.

De ces réflexions, le très dynamique groupe « Construction de soi et lutte contre les stéréotypes » de l’ABF s’est emparé, pour aider les publics à la construction de soi, à la lutte contre les stéréotypes. Il ne s’agit pas de favoriser un communautarisme à l’américaine, qui n’est pas de nos cultures (ni même souhaitable). Mais, attentif aux réalités intellectuelles du moment (Gender et Cultural Studies), il faut penser différemment les « publics dits minoritaires », et notamment les publics LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) qui fréquentent l’emblématique « Point G » de la bibliothèque municipale de Lyon, présenté par Sylvie Tomolillo.

Faut-il encore des bibliothèques ?

Dans tous les congrès, il faut un ramassement, une cristallisation, un moment non espéré qui transcende l’auditoire. Dans le présent congrès, ce fut, à n’en pas douter, l’intervention de Véronique Balbo-Bonneval, directrice de la culture et du patrimoine de la communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines. Pour une fois, on ne peut qu’inviter les lecteurs du Bulletin des bibliothèques de France à aller la voir  2, et l’écouter, tant la force de conviction tranquille de cette femme qui semble ignorer le charisme de son attitude et de ses paroles (il ne s’agissait pas d’un discours, mais de tout autre chose) fait merveille. Pour elle, il faut « en revenir aux fondamentaux de 1789 », à « l’émancipation du citoyen ». Les bibliothèques sont la première pratique culturelle des Français après le jardinage, et elles restent « le principal outil » de cette ambition, bien supérieur au spectacle vivant. Il faut changer le terme de « lecture publique », sans qu’on sache trop par quoi le remplacer. Or, « quand on n’a pas les mots pour dire quelque chose, [on a] un problème » – en l’espèce celui de nommer l’objectif des bibliothèques. Pourtant, il y a tant à faire, dans une « société du temps libre » qui est devenue une société de l’émotionnel, où la prégnance de l’audiovisuel ne privilégie plus le temps de la pensée, de la mise en perspective, qui sont partout en recul, quand ils ne sont pas moqués, brocardés. L’espace public a, lui, presque complètement disparu sous les assauts commerciaux, sauf dans les bibliothèques. Celles-ci sont trop modestes, et pas assez visibles. Pourtant, il faut se départir de l’existant pour rêver de l’idéal, il faut « changer le rapport de force et le basculement symbolique des choses », et « il ne faut pas prendre les armes de ceux qu’on critique pour les combattre » (le numérique ?). Heureux habitants de Saint-Quentin-en-Yvelines et de son agglomération, qui vont, dès la rentrée, bénéficier des effets de cette « politique publique » ! L’intervention de Véronique Balbo-Bonneval est à conseiller à tous ceux qui doutent, tous ceux qui perdent espoir, et même aux cyniques. C’est, presque et sans le vouloir, une sorte de manifeste de reconquête de la… lecture publique, écrirons-nous pour l’instant et faute de mieux.

Dans la même session décidément « irradiée », Vera Saboya, secrétaire d’État à la culture de Rio de Janeiro, apporta d’une Amérique du Sud, qui est un creuset de nouvelles formes de mise en œuvre de politiques publiques (soigneusement occultées, sans doute pour ces raisons mêmes, par les médias français), de magnifiques photographies de magnifiques bibliothèques, venant en appui à ce qui pourrait sembler, sinon, de vertueuses mais pieuses déclarations. Pour elle, la bibliothèque est un « lieu de puissance » pour transformer l’éducation, dans un domaine où, au Brésil, il y a tant à faire. « C’est l’accès au livre qui compte » et « c’est sur l’évidence du public qu’on peut arriver à l’évidence de la lecture publique ».

Comme pour prolonger dans une autre langue la présentation de Véronique Balbo-Bonneval, Suzanne Payette, directrice de la bibliothèque de Brossard au Québec, refusa elle aussi de se placer dans une posture (passive) de résistance, et le prouva par un discours et une présentation des plus offensives, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’y mania pas la langue de bois (qui existe aussi au Québec, n’en doutons pas) – d’où les nombreux verbatims qui suivent. Pour elle, il ne faut pas attendre que les élus donnent les réponses – « c’est le retour sur investissement qu’ils regardent ». La bibliothèque est un outil de développement au service des citoyens, et ce dernier est « le nerf de la guerre ». Les missions de la bibliothèque (alphabétisation, éducation, culture, information) sont « des mandats hyper d’actualité », et, pour les remplir, elle doit mettre en valeur collections et services par tous les moyens. Pour les collections, c’est l’actualité qui compte (« élagage, élagage, élagage »). Pour les services, il faut s’appuyer sur un personnel qui soit « capable d’aider les gens sur le plancher », et pas derrière une banque de prêt : « Le personnel qui est derrière le comptoir, on le dégage. » La bibliothèque de Brossard est ouverte… 61 heures par semaine, bientôt 69, 343 jours par an ! Comme le dit Suzanne Payette, « faut les ouvrir quand les gens ont le temps d’y aller ». Sans être désagréable, et à beaucoup de points de vue, le chemin est encore long, pour les bibliothèques françaises, d’approcher leurs cousines de l’autre côté de l’Atlantique.

Tony Durcan, directeur de la culture, des bibliothèques au conseil municipal de la ville de Newcastle, présenta quant à lui la difficile situation des bibliothèques britanniques, largement connue en France. Théoriquement, le Public Libraries and Museum Act de 1964 protège les bibliothèques, mais, quand on en est à poser la question « Health or Libraries ? », la réponse semble évidente, qui se traduit actuellement par des réductions importantes de budgets et de personnels, et de nombreuses fermetures d’établissements. La résistance s’organise (« Advocacy for libraries »), et, on le sait, les Anglais sont de flegmatiques résistants.

Politiques publiques et rigueur budgétaire

Appliquant au « cas » français les exemples contrastés ci-dessus évoqués, Philippe Laurent, président de la Fédération nationale des collectivités pour la culture, et Christophe Pérales, directeur des bibliothèques de l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, s’attachèrent à examiner les conséquences de la crise économique sur les budgets et les ambitions.

Philippe Laurent rappela que les collectivités territoriales représentent (hors équipements nationaux) 70 % des budgets en matière de politiques culturelles publiques. Pour lui, il n’y a pas trop d’inquiétudes à avoir quant à la pérennisation des efforts en matière de lecture publique. En effet, ceux-ci représentent, toutes proportions gardées, un faible investissement financier, mais une mobilisation symbolique, politique, culturelle, forte pour les élus. La bibliothèque est « un équipement qui fait tellement partie du paysage » que, à son sens, les politiques locales de lecture vont perdurer.

Christophe Pérales constata à rebours que la bibliothèque universitaire, elle, n’est pas dans l’implication politique pour l’université, qu’elle n’est qu’un service support. La loi relative aux libertés et responsabilités des universités, si elle n’a pas changé fondamentalement la donne de l’autonomie des universités, qui restent toujours financièrement quasi entièrement dépendantes de l’État, en a modifié la gouvernance, incitant les bibliothèques universitaires à être « du côté du président » et pas « du côté des facultés ». Pour autant, leur utilité sociale n’apparaît pas clairement, alors que la bibliothèque reste, pour les étudiants mais aussi pour les lycéens, le lieu par excellence où l’on va travailler. Et de faire un sort d’une part à la mutualisation, « mot extrêmement dangereux », « qui n’est pas forcément un gage d’économie », et d’autre part et surtout au tout-numérique à l’université, évoquant l’importance largement usurpée des réseaux sociaux (où les étudiants n’ont pas forcément envie de voir les institutions), le « gâchis d’argent public » que peut représenter le numérique, par exemple dans les illusions du e-learning, notamment en formation initiale, ou demandant une évaluation des universités numériques thématiques. Bref, pour lui, « le progrès n’est pas toujours là où il devrait être ». •