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Doit-on encore chercher à désacraliser les bibliothèques ?

Yves Desrichard

« Doit-on encore chercher à désacraliser les bibliothèques ? » Le titre de la table ronde du Salon du livre, le 17 mars 2012, pouvait sembler un brin alambiqué. Le malicieux Jean-Yves de Lépinay, du Forum des images, modérateur pour l’occasion, rappela que qui dit « sacré » dit prêtres et fidèles, et s’inquiéta de ce que les bibliothèques restent, tout de même, un petit peu (trop) sacrées.

Ce que, avec la bonhomie apparente et l’acuité redoutable qu’on lui connaît, Claude Poissenot, sociologue et premier intervenant, balaya d’un geste (rhétorique). Pour lui, le sacré est fragilisé, et, si on construit encore des cathédrales, les gens ne croient plus. « C’est cuit » (Nietzsche l’avait dit avant lui, avec plus de formes), même si les bibliothèques doivent se battre avec les traces de leur passé qui, de fait, amènent certains fidèles à se comporter en leurs lieux comme dans la nef d’une cathédrale (ou, pour les plus petits, d’une église). Avec la « culture de l’individu », dit-il, « il n’y a plus de croyants », et le sacré, dans cet élan, n’est plus là-haut : « Le sacré, c’est la population, les relations, la collectivité, la bibliothèque comme lieu d’incarnation de la collectivité », qui permet « la construction de soi comme individu à travers un outil collectif ». Sous l’apparence – donc – bonhomme, le souffle pastoral sembla d’un solide et tempéré prosélytisme, le genre qui fait réfléchir, et on convint avec lui que, s’il y a quelque chose à sacraliser, c’est bien le public.

À sa manière, Pierre Franqueville, programmiste (agence ABCD), approuva. Si la bibliothèque, au crépuscule du XXe siècle, s’est pensée à travers sa conversion en « médiathèque » puis dans de grands gestes architecturaux, l’architecture n’est désormais plus le seul objet de relation avec les élus et, d’une certaine manière, les bibliothécaires ne sont plus les acteurs de leur équipement, que le public habite à sa guise, avec ses propres règles, ses codes, ses comportements. Le « lecteur classique », qui respecte les règles instituées, n’existe plus. Dès lors, deux attitudes, dont une suicidaire : s’en tenir à l’orthodoxie, ou accompagner les multiples détournements.

Serge Bouffange, actuel directeur de la lecture publique de Bordeaux, anciennement à Poitiers, confirma que, dans le triangle espaces/collections/professionnels, le public fait ses choix, et que ceux-ci peuvent être divers et surprenants. Ainsi, à Poitiers, un espace salon de lecture « patrimonial » s’est trouvé investi par les lecteurs adolescents de bandes dessinées. Et, à Bordeaux, le bateau Biblio., espace éphémère, a connu un succès impressionnant, tant, et c’est nouveau, physique (le lieu) que virtuel (la page Facebook). Les bibliothèques sont des lieux à l’écart des rythmes du monde, même si cela ne veut pas dire qu’il s’agit de cathédrales ; mais elles ont, avec les lieux de culte, au moins un point commun, celui d’offrir, dans le secteur non marchand, une « expérience ».

Avec moins de bonhomie que Claude Poissenot, Patrick Bazin, actuel directeur de la Bibliothèque publique d’information (BPI) et ancien directeur de la bibliothèque municipale de Lyon, repoussa plus rapidement l’invite de la table ronde : « La question du sacré n’a pas de sens. » D’ailleurs, la France est le seul pays où on continue à sacraliser, à leurs dépens, les bibliothèques. À internet, qui offre « une approche consumériste de la pensée », il faut opposer, « plus que jamais », une exigence intellectuelle qui ne doit pas amener les bibliothèques à diffuser uniquement du livre numérique. Ainsi, la BPI, bibliothèque « assez classique », peut être pensée comme un troisième lieu, mais pas seulement. Surtout, insiste, et il fut le seul, Patrick Bazin, il faut amener les compétences des professionnels au cœur du savoir-faire des bibliothécaires et, pour cela, repenser le métier, devenir go-between, accompagnateur.

Si les bibliothécaires doivent devenir des « anges gardiens » documentaires (à l’invite de M. de Lépinay), ils doivent interférer absolument avec « la rumeur de la conversation mondiale » : « Ce sont les porteurs de contenus qui sont en train de réinventer les bibliothèques. » Et tous de conclure plus ou moins que la bibliothèque a à remplir rien moins qu’une fonction de structuration de la cité, à se vivre comme un entre-deux « où la parole devient fluide » (Pierre Franqueville), qu’il faut jouer sur ses représentations. De vastes ambitions qui, on l’ose, ne sont finalement pas si éloignées que cela des cathédrales… •