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Nouveaux accès, nouveaux usages à l’ère numérique : la culture pour chacun ?

Actes du Forum d’Avignon « Culture, économie, médias 2010 », 4 – 6 novembre 2010
Introduction de Patricia Barbizet
Édition bilingue (français/anglais)
Gallimard – Forum d’Avignon, 2011, 538 p., 23 cm
ISBN 978-2-07-013526-4 : 15 €

par François Rouyer-Gayette

En plaçant la question du numérique au centre de ses débats, la troisième édition du Forum d’Avignon  1 a essayé de répondre à l’impossible rêve : atteindre l’inaccessible étoile. Cet astre céleste, autant convoité qu’il est craint, semble aujourd’hui réaliser le rêve prodigieux d’une bibliothèque universelle de tous les savoirs, dépositaire d’un nombre toujours croissant d’images, de sons et d’écrits, suivant le plus souvent une logique d’exhaustivité et d’un référencement constamment plus performant et plus précis.

Rassemblant plus de 400 acteurs internationaux, de tous les secteurs de la « digitalisation », qu’ils exercent leur talent dans l’univers de la création, de l’information, de la technique ou bien du monde économique, politique comme financier, le Forum d’Avignon a tenté de proposer un point d’étape « utile » sur l’impact de cette révolution sur la culture.

La possibilité technique de procurer un accès à des contenus au plus grand nombre et sans délai interroge depuis de nombreuses années ceux qui réfléchissent à la création et à la diffusion de la culture. Cette ère marque-t-elle l’avènement de la culture pour tous et tout de suite ? Comment se concilie la rencontre de l’offre et de la demande ? Quel impact sur la création ? Quelles mutations pour l’ensemble de la « chaîne » de valeur du secteur culturel ? En confrontant les points de vue, en interrogeant les experts, les créateurs, les producteurs, les diffuseurs, et en se positionnant dans une perspective internationale, le débat fut riche, comme l’atteste l’édition bilingue de ces Actes.

Une étoile pour tous

Six sessions ont composé durant deux jours les lignes de cette voûte numérique, en ont décrit les codes, en ont énoncé les enjeux, en ont approché les symboles, bref en ont écrit la grammaire afin de brosser de cette nouvelle civilisation dématérialisée un portrait le plus précis possible. La session inaugurale, « Nouveaux accès, nouveaux usages à l’ère numérique : la culture pour chacun » a permis à Arjun Appadurai et Bernard Stiegler de présenter le changement fondamental qu’installe la culture pour chacun à la faveur du « do it yourself » (faites-le vous-même) qui offre la possibilité que se reconstituent des savoirs d’amateur, d’auditeur, de spectateur et de lecteur. Cette révolution, qui place résolument le XXIe siècle dans celui des réseaux numériques, marque la fin d’un modèle industriel issu du XIXe. Elle repousse le seuil de solvabilité de toutes les entreprises par son besoin abyssal d’investissement et crée un nouvel ADN à nos systèmes économiques dans un rapport au temps convoquant l’immédiateté comme loi unique. Dans ce contexte, la culture n’est pas une « externalité, étrangère au monde économique », elle doit au contraire être une partie intégrante d’une économie régulée. Les perspectives proposées par Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, et Neelie Kross, commissaire européenne à la stratégie numérique, ne tranchent pas des discours convenus, et évoquent au mieux l’idée d’un remède, au pire un désuet défaitisme convoquant l’histoire et une mythique régulation voulue par tous.

Les trois autres sessions se sont attachées à interroger l’impact de la technologie sur les pratiques culturelles (« L’innovation technologique a-t-elle favorisé la culture ? ») ; la question du modèle économique (« Du gratuit au payant : à quelles conditions des modèles économiques payants peuvent-ils résister au réflexe de gratuité ? ») et les conséquences du numérique sur la destruction des valeurs économiques et son impact territorial (« Attractivité culturelle et performance économique : quels emplois, quelles stratégies pour les villes et les territoires ? »).

Une étoile pour chacun

Le livre numérique a fait quant à lui l’objet de l’avant-dernière session, symbolisant à lui tout seul l’importance qu’on lui accorde, comme en atteste l’intitulé : « Le livre numérique : vers un modèle créateur de valeur ? ». Introduits par Patrick Béhar, qui présentait l’étude de Bain & Compagny  2 « Les écrits à l’heure du numérique  3 » (un festival de lieux communs !!!), trois points de vue se sont « affrontés » et un débat (sans surprise) a offert aux acteurs les plus médiatiques une énième tribune pour évoquer cette formidable révolution numérique qui permettra à « des milliards d’êtres humains supplémentaires… d’accéder à la formation et au savoir, ce qui constitue, à n’en pas douter, une source de modernité, d’humanité et, nous l’espérons tous, de rentabilité ».

Comme au théâtre, les rôles sont bien distribués et la partition bien écrite. Santiago de la Mora, responsable des partenariats européens de Google Books, s’est voulu rassurant, Antoine Gallimard volontaire, tout comme Alain Kouck, président-directeur général du groupe Éditis, alors même que Chistine Albanel, directrice exécutive chargée de la communication, mécénat, stratégie dans les contenus de France Télécom-Orange, ferme sur les principes, situe pour autant l’entreprise qui l’emploie comme un « partenaire », se gardant bien d’apparaître comme un éditeur de contenus.

On l’aura compris à la lecture plaisante de ces échanges retranscris : du convenu tant dans la forme que dans les propos. Tout y est lisse, non sans intérêt, mais peu problématisé, voire « badin » et presque « mutin » : une conversation de bon aloi. Pour qui lit régulièrement la presse professionnelle et s’intéresse aux questions du livre numérique, les Actes du Forum d’Avignon seront au mieux une synthèse, au pire un succédané déjà maintes fois entendu. Non, l’intérêt de cette publication réside peut-être dans les marges qu’elle explore, dans ce qu’elle ne dit pas de la mondialisation tout autant que de la communautarisation, dans ce que l’on perçoit de l’arrogance des puissances économiques et de la faiblesse du discours politique.

Au plus pressé, je recommande le cahier central conçu par Plantu, qui livre sous la forme d’un journal illustré sa vision ô combien drôle et pertinente des échanges tenus lors de ce troisième Forum d’Avignon.

  1.  (retour)↑  Le Forum d’Avignon a pour objectif d’approfondir les liens entre les mondes de la culture et de l’économie en proposant des pistes de réflexion au niveau international, européen et local. Créé après la ratification de la convention de l’Unesco sur la diversité culturelle, et soutenu dès l’origine par le ministère de la Culture et de la Communication, le Forum d’Avignon organise chaque année, avec ses partenaires, des rencontres internationales qui sont l’occasion de débats inédits entre les acteurs de la culture, des industries de la création, de l’économie et des médias. Sa troisième session s’est tenue en novembre 2011. Site : http://www.forum-avignon.org
  2.  (retour)↑  http://www.bain.com
  3.  (retour)↑  http://www.forum-avignon.org/sites/default/files/editeur/2010_Etude_Bain_FR.pdf