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Michel Serres

Petite Poucette

Paris, Le Pommier, 2012, 68 p. 20 cm
ISBN 978-2-7465-0605-3 : 9,50 €

par Yves Desrichard

On se souvient que, dans une fameuse interview à Libération 1, le philosophe Michel Serres s’était étonné qu’on ait lancé la construction de la « très grande bibliothèque » au moment même où naissait internet, destiné à la remplacer – à remplacer toutes les bibliothèques. Et de prédire que, dans peu d’années, comme certains temples indiens, les bibliothèques seraient désertées. En cause, l’arrivée, ou plutôt l’avènement, de « Petite Poucette », créature vaguement surhumaine qui, équipée de ses deux pouces, envoie frénétiquement des messages sur son smartphone dernier cri, et qui a accès à tout le savoir, qu’elle maîtrise sans effort, en tout temps, en tout lieu – sur internet, on l’aura compris.

Petite Poucette cherche et trouve

Les éditions du Pommier, bien connues pour leur intelligent travail de vulgarisation de la science, ont eu la bonne (?) idée de proposer à Michel Serres de développer sa pensée sur la question dans un petit opuscule, intitulé, donc, Petite Poucette. Petite Poucette, Michel Serres l’observe « avec admiration » envoyer « des SMS avec les deux pouces », et le terme qui la désigne est « plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de “dactylo” ». L’autre caractéristique de Petite Poucette, c’est qu’elle n’a pas de tête, puisqu’elle n’en a plus besoin. Sur le fond, on partage le sentiment du philosophe, mais c’est au prix d’un grand malentendu. Car « Petite Poucette » est comme Saint-Denis (béotiens que vous êtes), qui gravit la future butte Montmartre, vers son martyr, sa tête au creux de ses mains. Alors que la « tête étêtée de Petite Poucette diffère des vieilles [c’est-à-dire la mienne, et peut-être la vôtre], mieux faites que pleines. [Elle n’a] plus à travailler dur pour apprendre le savoir, puisque le voici, jeté là, devant elle, objectif, collecté, collectif, connecté, accessible à loisir, dix fois déjà revu et contrôlé, elle peut se retourner vers le moignon d’absence qui surplombe son cou coupé ». Le tout page 29, si, d’aventure, vous ne me croyez pas. « Petite Poucette cherche et trouve le savoir dans sa machine. » En quelque sorte, cette pauvre Petite Poucette est un croisement de Sleepy Hollow 2 et de Even cowgirls get the blues 3. On en est bien content pour elle.

Dans quel monde vit Petite Poucette ? Celui de la ville, où elle peut espérer vivre jusqu’à quatre-vingts ans, un monde sans guerre, dans lequel sa naissance a été programmée. Un monde multiculturel, où elle est formatée par les médias, « diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit [sa] faculté d’attention », et par la publicité bien sûr, « une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université ». Entre ces « jeunes gens » et nous, une « faille, une crevasse si large et si évidente que peu de regards l’ont mesurée à sa taille ». Nous ne les comprenons pas, cela tombe bien, ils ne nous comprennent pas non plus.

Mais alors, que leur transmettre ? Comment ? (Questions rhétoriques, on le découvre plus loin.) « Le savoir » : sur cela, Michel Serres en reste d’accord. Mais un savoir qui n’est plus concentré, qui « se dilue, se répand », et pour lequel, donc, il faut de nouvelles formes pédagogiques, puisque « je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà ». Exit, donc, collèges, lycées, universités. Ce n’est pas très gênant, même, c’est mieux, puisque les amphis « se remplissent… d’un brouhaha permanent qui rend pénible toute écoute, [puisque] Petite Poucette ne lit ni ne désire ouïr l’écrit dit » (page 36, en haut, je sais que vous ne me croyez pas). Et si elle bavarde, c’est que, ce qu’on est censé lui apprendre dans les amphis, « ce savoir annoncé, tout le monde l’a déjà. En entier. À disposition… Accessible par Web, Wikipédia, portable, par n’importe quel portail. Expliqué, documenté, illustré, sans plus d’erreurs que dans les meilleures encyclopédies… Fin de l’ère du savoir » (toujours page 36, si si, je vous assure).

Le syndrome du poisson rouge

Ce monde ne vous plaît pas ? Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même, puisque c’est votre monde « où agonisent les vieilles appartenances : fraternités d’armes, paroisses, patries, syndicats, familles en recomposition ». Ce n’est pas vraiment grave, puisqu’ils et elles ont été remplacées par des réseaux sociaux qui rassemblent « des groupes si considérables que leur nombre approche celui des humains ».

Il serait faux d’en déduire que Petite Poucette, comment dire, a l’intelligence et l’esprit d’à-propos d’un cyprinidé. Au contraire, elle « peut en savoir autant ou plus… qu’un maître, un directeur, un journaliste, un responsable », et « elle déploie sans hésitation un champ cognitif… que l’on peut nommer “procédural” …, [une] pensée algorithmique », puisque chacun d’entre nous est « un code, calculable, incalculable » : « La Joconde, combien de pixels ? Le Requiem de Fauré, combien de bits ? » ([sic], excusez-moi, je n’ai pas pu m’en empêcher).

On m’accordera, une fois achevée la lecture de cet opuscule, sur lequel, je n’en doute pas, vous vous jetterez avec avidité, que je me suis efforcé d’en restituer les tenants et aboutissants, m’essayant à en taire les scories, les redites, les approximations, les erreurs, les exagérations, les manques, les digressions inutiles, les envolées sans portée et ces sortes de didascalies rhétoriques qui, paraît-il, font le prix de la pensée de Michel Serres. Je vous l’accorde, j’en ai laissé. Mais il fallait bien rendre compte.

Sans doute, le diagnostic de Petite Poucette (dont, remarquez, j’aurais préféré qu’elle s’exprimât elle-même, plutôt qu’un académicien chenu) n’est pas entièrement faux, en tout cas dans ses mauvaises parts – j’ai l’esprit chafouin. Ma grande question – j’ai l’esprit mesquin – c’est, à supposer même que Petite Poucette a effectivement accès à tout ce savoir, comment diable fait-elle pour le transformer en intelligence, en esprit critique, en pensée active, par le biais de quelques SMS ? Que je sache, et pour sa part utile (je ne vais pas me faire que des amis), ce savoir existait avant internet, parfois accessible dans ces déserts qu’on appelle bibliothèques, et on éprouvait pourtant le besoin de le transformer pour le transmettre, et s’en chargeaient des… comment les appelait-on déjà ?

Que tout soit à réinventer, on est prêt à le croire. Mais que la solution soit, « face à la Tour immobile, ferreuse, portant, orgueilleuse, le nom de l’auteur et oublieuse des milliers qui ferraillèrent l’ouvrage, dont certains moururent là » (vous avez deviné), d’ériger « une tour volubile en flammèches de lumière chromatique, représentant le collectif connecté, d’autant plus réelle, pour les données de chacun, qu’elle se présentera virtuelle, participative », ben, on en doute un peu. Comment ? Page 82, si si, je vous assure.