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Gisèle Sapiro

La responsabilité de l’écrivain

Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle)

Paris, Seuil, 2011, 750 p., 24 cm
ISBN 978-2-02-103288-8 : 35 €

par Sylvie Ducas

De la construction historique de la responsabilité auctoriale

« Il y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz » : cette citation de Simone de Beauvoir, tirée de La force des choses et placée en exergue du dernier livre de Gisèle Sapiro, donne le ton d’un ouvrage – ou plutôt d’une somme – consacré à la responsabilité sociale de l’écrivain du XIXe siècle à nos jours. Inspirée des analyses foucaldiennes de la « fonction-auteur » et de la théorie des champs de Pierre Bourdieu, la réflexion y tient d’une sociologie historique dont l’ambition est d’interroger la croyance dans le pouvoir de l’écrit sur laquelle se fonde et se construit la responsabilité pénale de l’écrivain, entre littérature et morale. L’auteure poursuit donc une réflexion entamée dans son premier livre, La guerre des écrivains 1. Mais elle adopte cette fois-ci le temps long de près de deux siècles de procès littéraires pour explorer le concept.

En dehors d’une introduction théorique précisant la méthode et les lectures retenues pour aborder cette « généalogie de la morale littéraire », quatre parties structurent l’ouvrage, qui renvoient aux quatre grandes périodes – Restauration, Second Empire, IIIe République et Libération – durant lesquelles s’élabore peu à peu et collectivement une déontologie auctoriale, inséparable d’un nouveau régime juridique qui lui donne corps et sens.

La double originalité de la démarche réside, d’une part, dans l’articulation présumée entre les représentations collectives de la responsabilité de l’auteur et l’idée que l’on se fait du métier d’écrivain et de son éthique selon les époques et, d’autre part, dans les liens pointés entre éthique auctoriale et autonomisation du champ littéraire.

Le matériau brassé est impressionnant et l’érudition force l’admiration : textes de lois, décisions de justice, littérature grise et articles de presse parus à l’occasion de grands procès, sténographies de procès conservées aux Archives nationales, archives et analyses de discours empruntés à des domaines aussi divers que le juridique, le religieux, le politique, le médical ou l’éducatif révèlent les valeurs morales et sociales qu’incarne (ou non) l’écrivain, et leur périodisation, du temps court de l’événement au temps long des institutions.

Si les procès de censure littéraire abordés ont déjà été pour la plupart largement étudiés, on ne s’ennuie pas un instant dans cette démonstration abondamment documentée, à la croisée de l’analyse de discours, de la sociologie historique, de l’histoire des représentations, des études de réception et de la généalogie de la morale. Chaque partie est structurée autour de trois chapitres, ordonnant le matériau historique selon trois axes : contexte socio-historique de la littérature, débats autour des textes incriminés et discussions sur la fonction publique et l’éthique professionnelle de l’écrivain. Et paradoxalement, malgré les précautions méthodologiques et rhétoriques à tenir compte des évolutions sémantiques et de l’historicité lexicale, ce qui frappe c’est la répétition des griefs, la redondance des discours, la pérennité des résistances, face auxquels l’écrivain construit ses propres discours et posture sur les valeurs et prépare « les règles de l’art » qui fondent l’autonomie du champ littéraire étudié en son temps par Pierre Bourdieu, à savoir : « l’individualisation de l’activité littéraire et la subjectivation de sa responsabilité » (p. 23).

Bien plus, nombre de topoï sont révisés dans l’ouvrage. Tout est déjà bien en place dès le XIXe siècle, si l’on en doutait encore, pour ce qui est de « la situation de l’écrivain à l’ère de la « littérature industrielle » (p. 178). Et si l’on vérifie ce que les historiens ont déjà dit des licences et tolérances du pouvoir à l’égard de certains livres sous la Restauration, qui aurait imaginé une IIIe République d’une censure aussi violente et implacable, plus encore que celle, culturellement intériorisée, du Second Empire et des procès célèbres des Fleurs du mal et de Madame Bovary ? Avant d’être une icône nationale glorifiée, l’écrivain est un bouc émissaire. La nationalisation et la laïcisation de la morale ne se font pas en douceur et l’écrivain mis en cause endosse malgré lui les habits du criminel – et la médicalisation des questions sociales aidant – du dégénéré ou du pornographe, proie rêvée des ligues de vertu, tandis qu’il voit sa liberté d’expression muselée comme jamais dans les prétoires. Le célèbre procès du livre de Lucien Descaves, Sous-offs, y trouve, du coup, des accents nouveaux, de même que la formule de Zola bien connue : « La République sera naturaliste ou elle ne sera pas. »

Un XXIe siècle curieusement éludé

On regrettera toutefois deux choses, revers inévitable d’une somme qui ne peut que faire référence : d’abord, la réduction de la responsabilité auctoriale à la judiciarisation de l’édition et aux grands procès littéraires. Même si ce parti pris est clairement revendiqué (p. 14), l’éthique et l’ethos auctoriaux ne se jouent-ils pas aussi ailleurs que dans les prétoires, dans l’esthétique ou dans cette « éthique de la forme », trop rapidement évoquée en fin de volume (p. 715) ? De ce point de vue – et peu importe la périodisation adoptée, frappante par ses griefs redondants et ses constantes répressives –, la censure ne serait que la forme donnée à la réception problématique d’une œuvre trop pionnière pour être lisible, Jauss l’a déjà depuis fort longtemps souligné. Établir une équation entre « modernité » littéraire et déontologie auctoriale ne va, du coup, pas de soi, laisse en tout cas sur sa faim quant aux enjeux véritables de cette dernière, et appelle une approche du projet d’écriture et des textes qui fait ici naturellement défaut.

D’autre part, l’épilogue sur les évolutions de la responsabilité de l’écrivain aujourd’hui paraît bien trop bref (à peine cinq pages sur les 750…), alors même que le sous-titre de l’ouvrage suppose une réflexion poussée jusqu’à l’actualité littéraire du XXIe siècle.

Or quid du périmètre vertigineusement rétréci de la fonction publique de l’écrivain de nos jours, « entrepreneur de morale », pour parler comme Howard Becker, et vague auxiliaire de l’enseignement dans une école qui peine à faire lire et à promouvoir ses classiques ?

Quid de la croyance dans le pouvoir des mots et du livre à l’heure de la censure du marché, de la tyrannie de la marchandise et de la peoplisation médiatique, autrement dit de « la mort du grand écrivain », quand tout l’ouvrage cautionne au contraire le mythe de cette icône sociale et culturelle sans interroger ses propres présupposés ?

Quid, surtout, de la révolution numérique de l’auteur, « mutation rare, mais totale et irréversible », selon François Bon, révolution en marche depuis suffisamment longtemps pour qu’on n’en fasse pas l’impasse ? D’autant qu’il n’est pas sûr que l’autonomie du champ soit le concept le plus opératoire pour analyser ce qui s’y joue, notamment autour de l’épineuse question des droits d’auteur et de la responsabilité éditoriale et/ou auctoriale qui fait rage et divise, précisément sur le plan du juridique et du pénal auquel l’ouvrage choisit de restreindre la réflexion. Peut-on à ce point ignorer les objets de discorde de « l’auteur en réseau » déjà étudiés par les chercheurs, notamment en sciences de l’information et de la communication, en particulier l’« Appel du numérique » lancé à la suite de la création par le groupe d’édition Média Participations d’une plateforme de distribution numérique de bande dessinées, ou encore le programme de numérisation « Google Recherche de livres », qui s’est attiré les foudres caudines des associations de défense des auteurs au point d’aboutir à une série de procès et à un conflit hautement médiatisés où l’auteur invite à concevoir le réseau numérique au-delà d’un cadre éditorial, législatif et pénal hérité de l’imprimé ?

Nul doute que le Net offre un espace où continuer de poser la question de la responsabilité de l’écrivain.

  1.  (retour)↑  Gisèle Sapiro, La guerre des écrivains (1940-1953), Fayard, 1999.