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Connaissez-vous [vraiment] Suzanne Briet ?

Martine Poulain

Martine Poulain, directrice de la Bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, et auteur, entre autres, de Livres pillés, lectures surveillées. Les bibliothèques françaises sous l’Occupation (Gallimard, NRF Essais, 2008), a souhaité réagir à deux textes publiés dans le n° 1, 2012, du Bulletin des bibliothèques de France, dossier « Textes fondateurs » : « Connaissez-vous Suzanne Briet ? » par Sylvie Fayet-Scribe et « Le manuel pratique du bibliothécaire » par Claudine Belayche. La rédaction

Sylvie Fayet-Scribe conclut son article consacré à Suzanne Briet par ce qui lui semble une piste prometteuse pour une meilleure connaissance de son héroïne : à sa mort, celle-ci a laissé à la bibliothèque de Charleville-Mézières « un mystérieux carton d’archives à l’avertissement intriguant : “À n’ouvrir que 50 ans après la mort de Julien Cain” 1 ». Julien Cain étant mort en 1974, il ne reste plus que quelque douze années à attendre.

Mais, j’en fais le pari, ce carton ne livrera aucun secret sur les conceptions professionnelles de « la prêtresse du documentalisme », comme l’appelait Jean Laran. Directeur des Estampes à la Bibliothèque nationale, grand savant, injustement oublié, lui, de la mémoire des bibliothèques, il fut administrateur provisoire de la grande maison à deux périodes tragiques de son histoire : pendant l’invasion et les débuts de l’occupation allemande du 10 juin au 6 août 1940, puis à la Libération, du 20 août 1944 au 30 septembre 1945, de l’arrestation de Bernard Faÿ, administrateur collaborateur nommé par Vichy, jusqu’au retour de Julien Cain après sa déportation à Buchenwald  2. Ce dont témoignent sans aucun doute ces archives, c’est de l’aveuglement de Suzanne Briet au nom de la documentation durant cette période.

Car l’hiver de 1940 ne fut pas seulement « terrible et glacial », comme l’écrit Sylvie Fayet-Scribe, il fut surtout occupé par les troupes allemandes (d’où, d’ailleurs, l’absence de chauffage, les dépenses étant réduites sur ordre des occupants), et effectivement les personnels en souffriront et les livres de la salle des Imprimés se voilèrent de givre… Mais l’occupation allemande était perceptible à la BN quotidiennement de multiples manières, comme j’ai pu l’expliquer par ailleurs. Dans ces circonstances particulièrement difficiles, la plupart des bibliothécaires se sont efforcés de faire leur métier du mieux possible, sans jamais pouvoir éviter d’être confrontés à l’exigence allemande ou vichyste d’épuration de leurs livres (les listes Otto et bien d’autres), d’exclusion de leurs collègues (juifs surtout, francs-maçons ou résistants), de leurs publics (les Juifs, consignés à des places isolées puis exclus des salles de lecture), voire aux réquisitions et fermetures de leurs locaux, aux bombardements, etc. Ils eurent donc tous, de manière inégale selon leur niveau de responsabilité ou selon la vigueur de la Kommandantur locale, à confronter leurs pratiques et leurs valeurs de bibliothécaire avec les oukases de l’occupant.

Secrétaire du Comité français de la documentation, ne pensant que par et pour la documentation, frappée d’un corporatisme coupable qui lui rendit opaque une opération de pure propagande, Suzanne Briet se rend en septembre 1942, avec Bernard Faÿ et plusieurs autres bibliothécaires, au congrès national allemand de la documentation à Salzbourg. Les rapports des congressistes français ne manquent pas d’enthousiasme : « Tous les services de la nation allemande, y compris l’armée, le parti, les SS, les SA, le ministère de l’armement, etc., étaient représentés, ce qui donnait à ce congrès un caractère extrêmement intéressant », écrit Bernard Faÿ. Ils admirent comment « l’Allemagne prépare dans ses administrations, dans ses industries, etc., un réseau de documentation écrite, visuelle et sonore qui lui permettra non seulement de dominer toute son opinion intérieure et d’agir sur l’opinion mondiale, mais de renseigner exactement sur tout sujet, social, intellectuel et historique et technique tous les travailleurs, que ce soit en Allemagne et hors d’Allemagne ». D’autres, plus avisés, surent que ce congrès « fut uniquement une glorification de l’Allemagne hitlérienne et de ses méthodes, glorification politique à laquelle participèrent tous les services de la nation allemande. Les Français ne furent pas admis à faire leurs communications, ils avaient été littéralement dupés ».

Pendant ce temps, est découvert à la BN un soi-disant complot communiste : vingt employés sont mis à pied le 19 septembre 1942, puis la police arrête treize personnes, qui sont emprisonnées, les hommes au camp de Pithiviers, les quatre femmes au camp de La Lande, où ils totalisent plus de 54 mois d’internement. Une agitation forte s’en suit. De retour de Salzbourg, Suzanne Briet défend avec courage son personnel mis en cause. À la Libération, le « voyage à Salzbourg » de certains bibliothécaires devient, tel le voyage à Weimar d’écrivains et artistes, le symbole de la collaboration, et Suzanne Briet est convoquée devant la commission d’épuration. Malgré l’avis de Jean Laran selon lequel « il eût fallu de l’héroïsme à Mme Briet, prêtresse du “documentalisme”, pour refuser à M. Faÿ cette occasion d’assister à un congrès international des “documentalistes” », elle fait l’objet d’un blâme.

Suzanne Briet, dont les sympathies de jeunesse envers le communisme sont aussi connues, a donc surtout fait preuve d’une innocence liée à une croyance démesurée dans des conceptions professionnelles censées rapprocher ses porteurs au-delà des évènements politiques. Mais il n’en est rien. La documentation n’est qu’une technique, elle peut être utilisée par tous, et dans tous les buts, y compris, les régimes totalitaires l’ont abondamment démontré, dans un but totalement contraire à la liberté d’informer, et, pour le lecteur, de penser. •

  1.  (retour)↑  « Connaissez-vous Suzanne Briet ? », BBF, 2012, n° 1, p. 40-44. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-01-0040-007
  2.  (retour)↑  J’ai tenté de rendre justice à sa mémoire et de donner à connaître cet homme qui alliait érudition, intelligence, droiture, justice et humour dans Livres pillés, lectures surveillées. Les bibliothèques françaises sous l’Occupation, Paris, Gallimard, 2008 (NRF Essais). Tous les faits et citations rapportés ici sont développés dans cet ouvrage. Afin de ne pas alourdir le présent texte, les références aux dossiers d’archives n’ont pas été redonnées ici ; elles sont aisément trouvables dans l’ouvrage et, donc, toutes vérifiables.