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Sophie Divry

La cote 400

Montréal, Les Allusifs, 2010, 64 p., 20 cm
ISBN 978-2-923682-13-6 : 11 €

par Yves Desrichard

«Je n’aime pas acheter un livre sans savoir ce qu’il y a dedans », dit d’elle-même Sophie Divry, l’auteur de La cote 400, succès inattendu de la dernière rentrée littéraire. Il faudrait donc, dans cette analyse, s’exécuter, en précisant que La cote 400 est un roman, où il ne se passe que peu de choses, et qui décrit par elle-même le quotidien plutôt ennuyeux d’une bibliothécaire, seule évidemment, aigrie évidemment, et qui, à l’image sans doute de la dédicace du livre « à toutes celles et à tous ceux qui trouveront toujours plus aisément une place en bibliothèque qu’en société », se morfond dans le rayon « Géographie ». Elle a perdu son fiancé, qui l’a quittée pour une autre, et soupire après un bel étudiant, Martin, qui travaille sur « Les Jacqueries dans le Poitou sous le règne de Louis XV ». Inutile d’écrire que ses chances de se voir à son tour courtisée sont nulles. Elle lit beaucoup, et attend la retraite – non sans acrimonie à l’égard de ceux qui donnent « les ordres qui viennent d’en haut ».

Avec de telles prémices, on pouvait craindre le pire, la présentation semblant aligner les clichés les plus éculés et sur notre environnement professionnel et sur notre profession. Et, de fait, certaines pages sembleront plutôt pénibles au bibliothécaire qui ne considère pas que la bibliothèque et la société soient deux choses résolument différentes, pour ne pas écrire opposées. Quant aux exposés « techniques », on peut s’étonner de ce que leur succès médiatique traduise une méconnaissance quasi absolue de la réalité de nos métiers, même s’il serait sans doute cynique d’ajouter que, pour une certaine presse, cela ne doit pas se limiter qu’aux bibliothèques.

Mais on ne saurait pour autant être trop désagréable avec quelqu’un (l’auteur) qui déteste les automobiles, et quelqu’une (l’héroïne) qui déplore la disparition du calendrier révolutionnaire et trouve que « nous sommes ingrats envers Robespierre ». Car ce qui fait l’intérêt un brin pervers du livre, c’est bien la possible confusion entre l’auteur qui « a trente ans et vit à Lyon » et le personnage, ni tout à fait vieille ni tout à fait jeune, qui méprise les gens qui « n’empruntent que des dévédés » et les « zombis » branchés sur leur « Hipaude », ces « avachis ».

Du coup, on s’inquiète de savoir si l’auteur a, ou non, la tentation du double discours, parfois si caricatural qu’il finit par se retourner contre le personnage et contre son auteur, sans qu’on sache – à vrai dire, on n’en a guère envie – où se situe la vérité (pirandellienne, la vérité).

Pour autant, pour une héroïne qui semble proche de la misanthropie chronique, la bibliothécaire de La cote 400 fait finalement preuve d’une grande empathie avec les lecteurs et usagers de sa bibliothèque, qu’elle décrit parfois finement, quand il s’agit d’apprivoiser de nouveaux publics, comme d’un « exercice de douceur », ou de défendre la fréquentation contre la technicité, et la bibliothèque comme le lieu d’accueil de nombreux éprouvés de (justement) la société, « l’humanité, l’humanité déprimante, l’humanité souffrante, la plus belle, en somme, celle des pécheurs, des chômeurs et des réfugiés climatiques ».

Reste qu’il n’est pas certain qu’un tel livre fasse beaucoup pour améliorer l’image, déjà bien brouillée, des professionnels et (plus grave) de leurs établissements, auprès du « grand public » et des médias. On ne saurait en faire le reproche à l’auteur, libre de sa fiction – s’il s’agit bien d’une fiction.