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Dominique Cardon

La démocratie Internet

Promesses et limites

Paris, Seuil, 2010, 110 p., 21 cm
ISBN 978-2-02-102691-7 : 11,80 €

par Louis Burle

Dans cet essai brillant et dense, le sociologue Dominique Cardon analyse avec minutie les présupposés démocratiques sur lesquels repose internet et qui font de ce réseau un nouvel espace démocratique. Celui-ci n’est pas encore totalement exploré ; les internautes ne se le sont pas encore pleinement approprié, mais la phase exploratoire touche à sa fin.

Les fondements libertaires d’internet

La force d’internet tient dans ses fondateurs et dans leurs convictions. « L’esprit du web, écrit Dominique Cardon, plonge ses racines dans la contre-culture américaine des années soixante. » À côté du réseau s’est constitué un modèle original de développement collectif avec le mouvement du logiciel libre. Et les concepteurs du réseau l’ont d’abord construit pour eux-mêmes avant de le faire pour les autres. Internet connaît une tension permanente entre une conception forte de l’autonomie de l’individu (où ce dernier poursuit un développement de soi poussé) et une version plus faible (où l’individu préserve ses intérêts personnels et immédiats sur la Toile).

Un nouvel espace démocratique

Internet a réellement permis d’élargir l’espace public pour les individus, les groupes sociaux, les associations ou les partis politiques. Toutefois, tous les internautes ne se saisissent pas et ne se sont pas saisis des possibilités offertes par ce réseau. Le web 2.0 comme les réseaux sociaux sont marqués d’abord par la prégnance narcissique des individus, par le besoin d’une forme sans cesse enrichie et renouvelée d’une exposition médiatique de chacun. Le « soi » est de prime abord la règle, sans pour autant que les individus aient conscience des limites et des dangers potentiels de cette exposition permanente.

Au-delà, cette exposition est dépassée par la force des nouvelles possibilités d’échanges, d’affiliations et de transmission rapide de l’information qu’offrent les réseaux sociaux. Il suffit de considérer la place qu’a jouée internet dans les révolutions arabes du printemps 2011 pour s’en convaincre.

Wikipédia, encyclopédie collaborative, montre aussi combien internet a permis de libérer la parole et de s’abstraire des gate-keepers qui dans l’espace public traditionnel maîtrisent, contrôlent et gèrent la prise de parole publique, l’information produite comme sa transmission.

Les dangers et les limites de la marchandisation et de l’investissement des États

La force et la principale faiblesse d’internet résident précisément dans la liberté encore étendue dont jouissent les internautes. Celle-ci subit des pressions de deux ordres : à la fois la menace d’un contrôle étatique et celle d’une prise en main par les multinationales de l’informatique et du numérique.

Les données personnelles font l’objet d’une marchandisation accrue, c’est là l’une des principales sources de financement de sociétés comme Google ou Facebook.

Les internautes ne perçoivent pas encore tout le danger qu’il y a à trop s’exposer, même si l’exposition est souvent volontaire et raisonnée (on présente un visage de soi, le meilleur). La prise en main d’internet dans un cadre marchand tend à réduire considérablement l’espace d’expression démocratique qu’il constitue encore, et ce mouvement est nettement enclenché.

Par ailleurs, la tentation du contrôle étatique est bien réelle ; elle s’est fait jour en Chine, dans un contexte non démocratique ; et les géants d’internet ont pu être amenés à collaborer et à fournir des données personnelles sur des dissidents.

Dans les démocraties occidentales, ce risque existe également. Les lois sécuritaires adoptées aux États-Unis et en Europe au lendemain du 11 septembre 2001 en sont la plus parfaite illustration. Le législateur a cherché à contrôler l’information circulant librement sur internet et à suivre l’individu, potentiellement dangereux. Cette tendance se poursuit inexorablement.

L’émancipation des internautes

Internet a permis d’élargir très nettement l’espace d’expression publique, devenu véritable espace démocratique. Il a aussi changé le rapport à soi et aux autres en faisant exploser les frontières entre espace public et sphère privée (privacy). Au-delà de la tentation du contrôle, ce qui reste sa force, ce sont les internautes eux-mêmes qui, par la vitalité de leurs pratiques, ont su lui conférer une dimension publique renouvelée et changeante. La normalisation du web n’est pas inéluctable ; les formes multiples d’expression de la parole des internautes montrent bien qu’ils ont su s’émanciper.