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« Quelle(s) médiation(s) pour l’histoire ? »

Céline Clouet

Comment rencontrer le passé quand il a disparu et qu’on ne dispose pour s’en approcher que de traces ou d’objets souvent lacunaires ? Comment les institutions culturelles transmettent-elles l’histoire ? Tel était l’objet de la 9e Rencontre des services éducatifs des musées, bibliothèques et archives, qui a réuni de nombreux historiens, enseignants et médiateurs culturels à la Bibliothèque nationale de France, le 9 décembre 2011.

Les trois tables rondes  1 ont évoqué les nouvelles formes de médiations de l’histoire applicables aux lieux, aux documents et à la fiction, à partir d’une analyse de la situation actuelle et de l’évolution des modèles traditionnels.

Les enjeux de la médiation

La transmission de l’histoire et la médiation culturelle sont des enjeux relativement nouveaux. Même s’il existe des musées et un enseignement de l’histoire au XIXe siècle, la question de la médiation se pose véritablement à partir des années quatre-vingt.

L’historien Antoine Prost  2 évoque cette évolution, notamment avec l’apparition de l’industrie des loisirs, le changement des publics et des institutions culturelles. Les musées d’histoire et les commémorations évoluent vers des registres non plus seulement mémoriels mais aussi culturels, scientifiques et pédagogiques. Les lieux de conservation du patrimoine deviennent aussi des lieux de transmission et d’animation culturelle, avec la mise en place d’expositions, de visites guidées, et d’ateliers thématiques, pour tous les publics, scolaires et adultes.

Aujourd’hui, les musées de guerre ont une nouvelle fonction où le visiteur passe d’une mémoire centrifuge à une mémoire consensuelle, d’un discours d’anciens combattants à celui d’historiens et de scénographes. Sophie Wahnich  3 évoque le musée comme un espace sensible, avec à la fois une présence et une distanciation nécessaire au passé, où les sens du visiteur sont convoqués.

Les commémorations ont doublé en dix ans, et les pouvoirs publics tentent de limiter cette dérive en instaurant une « inflation mémorielle maîtrisée ». Face à cette patrimonialisation envahissante où tous les signes du passé sont valorisés, l’histoire devient un prétexte, et non plus un sujet.

Exposer et transmettre les sources de l’histoire

La médiation historique est indispensable dans le sens où les traces, archives, témoignages et documents sont des objets du passé qui ne parlent pas d’eux-mêmes.

De nombreux partenariats se mettent en place avec les enseignants, les collectivités territoriales et les institutions culturelles afin que le visiteur puisse s’approprier à la fois le discours historique et les lieux, avec ses spécificités. Les services pédagogiques (musées de Berlin et Péronne) et les archives proposent des activités où les élèves s’approprient les lieux grâce à l’analyse des sources écrites et orales, ainsi qu’un travail d’écriture et de lecture des textes littéraires. Ces médiateurs, historiens, archivistes et bibliothécaires donnent sens au passé en contextualisant les évènements, les dates et les documents.

En transmettant l’histoire, ils créent un nouveau discours, pédagogique, qui n’est toutefois pas une version simplifiée et vulgarisée des savoirs savants. En collaboration avec les historiens, les scénographes conçoivent ainsi de nouveaux outils et supports afin de pallier les lacunes et ambiguïtés des sources. Dans ce cas, les objets du passé se mêlent aux objets contemporains afin de faciliter la compréhension de l’histoire. Mais il arrive parfois que l’intentionnalité du scénographe soit source de tension avec l’historien dans la médiation.

En effet, les historiennes Claire Zalc  4 et Sylvie Zaidman  5 constatent que le document est une clé de ressource pour l’historien mais un objet muséal pour le scénographe. Ce dernier privilégie souvent les qualités esthétiques au détriment de la qualité scientifique des sources : « Il faut faire beau, choisir des documents en trois dimensions, colorés et vivants. » De ce fait, le document n’est plus une source pour écrire l’histoire mais pour l’illustrer. La place du texte dans l’exposition est primordiale car elle accompagne le visiteur.

Écrire l’histoire : roman et fiction

L’histoire est un récit, construit par l’homme. L’historien part d’une question qui déterminera ensuite la sélection et la confrontation de sources pertinentes. Il existe une diversité des sources ordinaires et exceptionnelles, anonymes ou reliées à la grande histoire : livre, film, archive, docu-fiction, interview.

Les sources de l’histoire s’élargissent entre autres avec la littérature. Cette dernière est aussi une médiation de l’histoire car le roman témoigne d’un état de la mémoire et de la temporalité du présent. C’est une ressource d’intelligibilité du passé. La littérature peut être saisie par l’histoire, tout comme l’histoire peut être saisie par la littérature.

Certains historiens s’inquiètent de la contamination possible par la fiction. Laurent Binet  6 pense qu’il y a une limite à ne pas franchir en tant qu’historien. Lorsque ce dernier invente une scène ou des dialogues imaginaires, il précise au lecteur la part de véracité et de fiction. Le problème se pose quand la fiction devient falsification de l’histoire. Le débat est relancé avec la subjectivité et la mise en scène des évènements par l’historien.

Comment évaluer la médiation de l’histoire ? Certains élèves restituent leur expérience et produisent à leur tour un document. Sylvie Zaidman précise que « le médiateur a une obligation de moyens et non de résultats ».

Cette journée a favorisé les analyses et les échanges sur les médiations de l’histoire, tout en suscitant de nouvelles pistes de réflexion. La confrontation des expériences permet d’affirmer d’une part, qu’il n’y a pas de discours historique sans historien, et d’autre part, que l’histoire n’est pas le monopole des historiens. Le médiateur est ainsi garant du lien entre le passé et le présent. •