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200 ans de bibliographie nationale en France

Séverine Forlani

La Bibliographie nationale française a célébré en 2011 ses 200 ans  1. À cette occasion, la Bibliothèque nationale de France (BnF) a organisé le 21 octobre dernier une journée d’étude intitulée « Pourquoi la bibliographie nationale : hier, aujourd’hui, demain  2 ».

Les premières tentatives de bibliographies nationales que sont les catalogues des foires allemandes ont été présentées par Jean-Dominique Mellot (chef du service de l’inventaire rétrospectif de la BnF). Recensant dès 1564 les livres disponibles à la vente, ces bibliographies pionnières ouvrent la voie à plusieurs initiatives au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. En France, dans le sillage de celle du père Louis Jacob (1643 à 1653), apparaissent notamment le Journal des sçavans (1665), L’Almanach bibliographique (1709) ou encore Les Annales typographiques (1759). En 1810 paraît le Journal typographique et bibliographique, ascendant direct de la Bibliographie de l’Empire français, née en 1811.

Poursuivant l’histoire de cette publication, Josué Seckel (directeur du département de la Recherche bibliographique de la BnF) en a montré l’extraordinaire complexité. La Bibliographie nationale française ne prit ce nom qu’à partir des années 1990. Elle a, avant cela, porté plusieurs titres : Bibliographie de l’Empire français, Bibliographie de la France. Elle est aussi souvent appelée Journal général de l’imprimerie et de la librairie. La Bibliographie nationale française se dématérialise en 2001. Mais c’est sa composition qui suscite le plus l’étonnement : une partie « Officielle » signale les références bibliographiques ; dès 1826, une partie « Feuilleton » présente des annonces professionnelles et de la publicité ; enfin, à partir de 1857, une « Chronique » fournit des informations professionnelles et biographiques.

Jean-Yves Mollier (professeur à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines – Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines) est quant à lui revenu sur son utilisation de la Bibliographie nationale française, présentée comme un instrument de travail indispensable pour l’histoire du livre. La « Chronique » se révèle particulièrement passionnante. Fourmillant de détails sur les conditions d’exercice du métier (notices nécrologiques, annonces de ventes de fonds de commerce, informations sur la législation ou le syndicalisme professionnels), elle permet d’appréhender la vie intime de l’édition en France.

La journée s’est poursuivie par la table ronde « Les bibliographies à l’heure du numérique ». Animée par Françoise Bourdon (adjointe au directeur du département de l’Information bibliographique et numérique de la BnF), elle a réuni Geneviève Clavel (Bibliothèque nationale suisse), Gildas Illien (directeur du département de l’Information bibliographique et numérique de la BnF) et Pascal Fouché (Électre). La discussion autour de la collecte, du signalement et des usages a permis de montrer à quel point les documents numériques bouleversent et questionnent les pratiques, notamment des bibliothèques. En Suisse, en l’absence de dépôt légal, la Bibliothèque nationale a mis en place un système d’accords individuels avec les producteurs de documents numériques pour en assurer la collecte. L’augmentation rapide de ce type de documents rend toutefois cette démarche intenable : une collaboration tant nationale qu’internationale s’avère indispensable.

En France, la loi Dadvsi de 2006 permet non pas un dépôt mais un « moissonnage » (les éditeurs étant tenus de fournir les mots de passe et clés d’accès des documents protégés) ; mais nombre d’interrogations demeurent. Le numérique (et particulièrement internet) remet notamment en cause le principe de territorialité du dépôt légal (qui concerne les œuvres imprimées, éditées ou diffusées en France), ainsi que l’idée d’exhaustivité sur laquelle il repose.

Pour Électre, le problème se pose différemment. Ne traitant pour l’heure que les ebooks (essentiellement homothétiques), la société avance prudemment face à ce marché encore jeune en France. Si l’accroissement des documents numériques vient compliquer l’accès aux ressources, il alourdit également leur traitement. La question de la récupération des métadonnées devient dès lors centrale. Électre récupère déjà les données des distributeurs. Un test est en cours pour intégrer les métadonnées des éditeurs sous la norme Onix.

Enfin, l’avènement du numérique modifie les usages des bibliographies, qui doivent répondre toujours mieux aux besoins d’utilisateurs habitués au web 2.0. Les bibliothèques insistent particulièrement sur l’importance des métadonnées : les bibliographies nationales ont vocation à devenir des réservoirs de métadonnées de référence. Pour Électre, avec les ebooks, la question est de savoir comment répondre aux besoins d’utilisateurs encore mal identifiés, puisque l’on ignore qui vendra les livres numériques et surtout comment.

Concluant cette journée, Marcelle Beaudiquez (directrice de l’Agence bibliographique nationale de la BnF de 1998 à 2003 et membre honoraire de l’Ifla) a rappelé que de nombreuses questions restaient encore à débattre, en France et à l’international. La réflexion sur les bibliographies, aussi anciennes soient-elles, s’avère ainsi d’autant plus actuelle  3. •