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Les digital humanities et les bibliothèques

Un partenariat naturel

Benjamin Caraco

Pour l’historien du religieux Milad Doueihi, auteur de La grande conversion numérique, les sciences humaines et sociales (SHS) sont les grandes absentes du débat autour de l’impact du numérique sur nos sociétés. Pour lui, l’environnement numérique est actuellement en crise, car il s’est « appuyé jusqu’ici sur certains éléments de la culture imprimée » qui ne sont plus adaptés à ces nouvelles pratiques. Un nouveau « savoir-lire » fait son apparition : le savoir-lire numérique  1. Pour Doueihi, ce nouvel environnement est caractérisé par une « culture du changement rapide et de l’adaptabilité ». Ce changement est principalement contrôlé par les spécialistes de la technologie qui imposent leurs normes et leurs logiques au public.

Doueihi estime cependant qu’une nouvelle catégorie de non-techniciens intéressés et concernés par ces développements a émergé : « les numériciens par accident », dont il donne la définition suivante : « Minorité non reconnue dont les efforts contribuent éminemment à garantir que l’environnement numérique reste opérationnel et accessible 2. » Plus loin, il constate que « notre savoir-lire érudit subit lentement mais sûrement l’influence des pratiques émergentes du savoir-lire numérique 3 ». Les disciplines des SHS sont directement affectées par ce phénomène et réagissent par le biais du mouvement naissant des digital humanities.

Histoire et esquisse de définition

Les digital humanities (DH) sont à distinguer de tout un champ d’expérimentation croisant SHS et informatique (literary/linguistic/humanities computing) 4, partant du père jésuite Roberto Busa avec son Index Thomisticus dans les années 1960, en passant par Jean-Philippe Genet en histoire médiévale à la Sorbonne, qui en sont cependant des précurseurs  5.

Définir les digital humanities n’est pas une tâche aisée. S’agit-il d’une discipline nouvelle dédiée aux technologies numériques utilisées par les humanités dans la production de savoir ? Ou est-ce tout simplement la nouvelle appellation que devraient adopter les SHS, les méthodes de recherche ayant connu une transformation radicale et structurelle ?

Pour l’équipe française du Manifeste des Digital Humanities (2010), il s’agirait plutôt d’une « transdiscipline  6 ». Claire Warwick, directrice du Centre for Digital Humanities à University College London [UCL], retient aussi l’idée de « champ interdisciplinaire », au croisement des technologies numériques et des humanités. Elles produiraient à la fois des « applications et des modèles », favorisant de nouvelles approches de recherche en SHS, en informatique et dans les sciences connexes, tout comme elles étudient « l’impact des techniques » sur la sphère du patrimoine culturel  7.

De son côté, Pierre Mounier, l’un des principaux acteurs français des DH, estime qu’il ne faut pas « chercher à “naturaliser” les DH par une définition qui préexisterait à [leurs] usages ». Elles relèvent plus d’un « slogan mobilisateur aux contours flous », rendant compte « d’une intensification et d’une multiplication des usages des technologies numériques à toutes les étapes de la recherche en sciences humaines et sociales et non plus de manière ponctuelle comme c’était le cas jusqu’alors 8 ».

Ray Siemens, de l’université de Victoria (Canada), estime toutefois qu’une telle approche, qu’il qualifie de big tent, permet certes d’englober beaucoup de choses à la fois en terme d’histoire et de champs d’application, mais qu’elle rend les DH difficiles et complexes à définir. Cela peut conduire à une perte de sens, alors que les tentatives de définitions se multiplient. Siemens rappelle qu’il est nécessaire d’examiner le passé, de comprendre la nature de ce qu’il appelle une « révolution » en dépassant le phénoménalisme journalistique, afin d’avancer dans la recherche. Il propose de parler de Methodological Commons dans ce contexte, compris comme le point de convergence entre des groupes disciplinaires et des « nuages de connaissance » autour des données et des pratiques que ces groupes utilisent. Toutefois, Siemens reconnaît que plusieurs définitions des DH peuvent tout à fait cohabiter  9.

Glossaire

Cyber-infrastructure : « outil établi en vue de mener une recherche propre d’importance et pouvant assurer une mission de service pour une ou plusieurs communautés scientifiques de grande taille. Son coût de construction et d’exploitation est tel que cela justifie un processus de décision et de financement concerté au niveau national et éventuellement international et un programme pluriannuel 1* ».

« Methodological Commons » : point de convergence entre des groupes disciplinaires et des « nuages de connaissances » autour des données et des pratiques que ces groupes utilisent. La première version de ces Commons était centrée sur les contenus (avec le mouvement de numérisation), la deuxième se fonde sur des modèles orientés processus, alors qu’une troisième se focalisant sur les problèmes se dessinerait.

B. C.

  1.  (retour)↑  Jean-Paul Caverni et Marin Dacos, Construire les Digital Humanities en France. Des cyber-infrastructures pour les sciences humaines et sociales, Marseille, Université de Provence/Cléo, octobre 2009.

Les digital humanities ou « humanités digitales » (puisque telle est la traduction française actuellement utilisée au lieu de « humanités numériques ») prennent donc acte du fait que la recherche en sciences humaines et sociales est de plus en plus inséparable des outils développés par les nouvelles technologies. Les promoteurs des DH proposent de vulgariser certains de ces éléments et de partager les bonnes pratiques existantes, tout en encourageant le développement de cyber-infrastructures (Caverni et Dacos) venant en soutien de ce mouvement. Les digital humanities consacrent ainsi l’alliance entre les chercheurs et les métiers d’accompagnement. Accessoirement, elles marquent aussi le triomphe de l’anglais comme lingua franca des SHS.

Les DH sont finalement une prise de conscience du changement de la nature de faire des sciences humaines et sociales (format des sources, aide à l’analyse de ces dernières), mais aussi d’en communiquer les résultats. Plus qu’un terme désignant un nouveau phénomène, c’est un appel à la réflexion sur l’incidence de la technologie sur les pratiques universitaires en SHS. Ses promoteurs se gardent bien de proposer une définition intangible des DH, visant avant tout à l’intelligibilité de nouvelles façons de faire.

Acteurs et lieux

Bien que de nombreuses universités et départements pratiquent sûrement les DH comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir, des centres plus spécialisés se sont progressivement développés  10. Les plus visibles appartiennent au monde anglo-saxon : à Londres avec UCL  11 et le King’s College  12, qui proposent des masters et des doctorats en DH, Oxford avec le e-Research Centre  13 et dans une certaine mesure l’Oxford Internet Institute  14. Outre-Atlantique, le centre Roy Rosenzweig (Center for History and New Media) 15 de l’université de George Mason, Washington, est particulièrement actif, puisqu’il développe des outils comme Zotero (gestion bibliographique) et Omeka (publication en ligne), et est à l’initiative d’événements comme ThatCamp. Le Maryland Institute for Technology in the Humanities (MITH) est à la source du réseau CenterNet, qui fédère les centres de recherche sur les DH du monde entier  16. Les universités d’Alberta, Victoria, Chicago, Denver et Standford proposent aussi des diplômes dans ce domaine et/ou animent des centres de recherche.

En France, l’épicentre du mouvement peut être localisé à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) où Marin Dacos et Pierre Mounier, respectivement directeur et directeur adjoint du Cléo (Centre pour l’édition électronique ouverte, Marseille) 17, animent un séminaire consacré à ce thème. En complément, ils rédigent tous les deux la revue électronique Homo Numericus 18 et son blog associé  19. Des universités françaises telles que celle de Tours (François Rabelais), d’Avignon et le LIMSI/CNRS de Paris Sud ont reçu des financements de Google dans son programme de soutien aux DH. L’Institut de recherche et d’histoire des textes (IRHT) propose aussi Aedilis  20, un portail de ses publications en ligne, et Telma  21, une plate-forme d’édition en ligne de sources. L’École normale supérieure (ENS) de Lyon a recruté un maître de conférences en « Humanités numériques », Jean-Philippe Magué, qui organise un séminaire régulier sur le thème des réseaux sociaux en 2011-2012. L’École nationale des chartes est aussi active dans ce domaine, tout comme l’Enssib et l’ENS (Paris). Les cyber-infrastructures participent à ce mouvement, en particulier le TGE (très grand équipement) Adonis. Ce dernier a pour but de « constituer un espace unique pour les principaux documents numériques multimédias en usage dans les sciences humaines et sociales ». Le TGE Adonis est ainsi actif dans des opérations d’organisation, d’accessibilité et de préservation de données numériques. Dans le cadre de ses activités, le TGE Adonis  22 a mis en place la plateforme de recherche Isidore, qui permet le moissonnage des métadonnées et des données d’un ensemble d’acteurs du monde des SHS françaises. Cette initiative rentre dans leur objectif plus global de « mutualiser et rendre interopérable l’accès aux données scientifiques produites par les SHS ».

Réalisations

Quelles sont alors les manifestations des DH ? Pierre Mounier propose un ensemble très large, qui comprend aussi bien les « pratiques d’échanges sur les réseaux sociaux, de publication en ligne, de blogging », que la numérisation des sources et le traitement informatisé des corpus. Pour lui, les DH « rendent compte d’un changement global de la manière de faire de la recherche et d’en communiquer les résultats. Les recherches autour de la notion de liquid publication par exemple en relèvent bien aussi 23 ».

L’UCL Centre for Digital Humanities propose des masters comprenant des enseignements portant sur les ressources numériques en SHS, la technologie internet, le langage XML et les systèmes de bases de données. Les pratiques d’édition électronique décrites précédemment relèvent pleinement du champ des DH. L’entreprise de numérisation des œuvres de Nietzsche (HyperNietzsche) combine sources et collaboration universitaire en ligne. Actuellement limité à Nietzsche, le site cherche à expérimenter une infrastructure de travail qui pourra être ensuite élargie ou transposée à d’autres auteurs  24. Parmi d’autres applications possibles, l’outil Books Ngram Viewer 25 permet de relever des occurrences de termes dans le corpus de textes numérisés par Google. La publication simultanée et quasi instantanée de résultats de recherche, via un blog ou une archive ouverte (comme lors des récentes émeutes à Londres en août 2011), constitue une avancée relevant des DH.

Finalement, les DH se manifestent à la fois par la technologie qui permet de les produire et par leur mode de dissémination. Pour Pierre Mounier, elles permettent une intervention plus rapide des SHS dans le débat public, « ce qui apparaît comme une évolution positive parce qu’elle reconnecte la recherche et la demande sociale, parce qu’elle permet aux sciences humaines et sociales d’être de nouveau entendues à un moment où leur “utilité” est plus que jamais questionnée 26 ».

Plus profondément, les DH prennent acte de la transformation du métier de chercheur. Tout comme de nombreux cadres ont perdu leur secrétaire avec l’avènement de l’ordinateur, les chercheurs sont de moins en moins épaulés. Il est maintenant attendu d’eux qu’ils soient à la fois capables de maîtriser leur discipline et l’informatique.

Et la bibliothèque dans tout ça ?

À regarder de plus près les cours proposés par UCL pour le master en DH, on ressort avec une impression de déjà-vu : les ressources numériques en SHS, la technologie internet, le XML et les systèmes de bases de données. À part pour le XML (encore est-ce quelque chose que les bibliothécaires connaissent, même s’ils ne l’enseignent pas aux usagers), ce sont autant d’intitulés de formation qui sont proposés par les bibliothèques universitaires (BU) et qui rencontrent parfois un faible succès auprès des étudiants. De nombreuses BU forment ainsi leurs étudiants à l’usage d’outils comme Zotero (logiciel de gestion de bibliographies), issus directement du monde des DH.

Outre la formation des usagers, certains projets qui relèvent du champ des DH, comme Wiki Brest  27, sont activement soutenus par des bibliothèques. Les bibliothèques de Brest alimentent ainsi les pages musiques, alors que « l’équipe de la desserte à domicile y dépose des “brins de vie” 28 . » Dans le même ordre d’idées, la British Library (BL) participe à la création ou à l’amélioration de notices Wikipédia. Le 4 juin 2011, un « Editathon » a été organisé : les lecteurs, assistés des personnels de l’institution, ont travaillé une journée sur les notices d’auteurs et d’œuvres littéraires britanniques, la BL s’engageant à fournir des illustrations numérisées pour certains articles.

Plus généralement, les bibliothèques participent à l’essor des DH par la numérisation, la mise en ligne et la valorisation de sources. Les actions de la Bibliothèque nationale de France (BnF) à travers Gallica ou de la bibliothèque municipale de Lyon (BML) à travers la future Bibliothèque numérique lyonnaise témoignent de cet engagement. Les chercheurs ont ainsi accès à de nombreuses sources et la recherche en texte intégral améliore leurs productions en leur permettant de pousser plus loin leurs recherches, de repérer des constantes ou des évolutions dans des corpus de documents. Outre l’appui à la recherche, les bibliothèques œuvrent à la valorisation des collections numériques auprès du grand public, comme avec le projet relatif aux commémorations de la guerre de 1914-1918 mené par la BML.

Les services communs de la documentation (SCD) œuvrent de plus en plus à la valorisation de la recherche produite par les équipes relevant de leurs institutions. Les bibliothèques ne sont pas seulement actives lors de la production de recherches, mais aussi lors de sa valorisation. Les conférences où des universitaires sont invités sont désormais podcastées et diffusées en ligne, tout comme des expositions virtuelles sont organisées en coopération avec des chercheurs. La bibliothèque Bodleian d’Oxford a ainsi organisé une exposition physique (« Manifold Greatness ») sur les quatre cents ans de la Bible du roi Jacques, complétée par une belle exposition virtuelle qui fait le point sur les acquis de la recherche  29.

Les bibliothèques ont été à la pointe du mouvement des archives ouvertes et continuent par de nouvelles initiatives à promouvoir la diffusion de la recherche en ligne. Le SCD de l’université Lumière Lyon 2 prend ainsi en charge le dépôt et la mise en ligne des thèses électroniques de l’université à travers le service « Cyberthèses  30 ». L’Enssib a de son côté cherché à montrer l’exemple en publiant les travaux universitaires de ses élèves (mémoires d’études des élèves-conservateurs, des étudiants de masters) et en proposant gratuitement en ligne le Bulletin des bibliothèques de France. Dernièrement, ce sont 99 « classiques de la bibliothéconomie » qui ont été numérisés et qui ont intégré la bibliothèque numérique de l’Enssib  31.

Le SCD de l’université Antilles-Guyane offre une bonne illustration d’un environnement propice à l’essor des DH mis en place par une bibliothèque. Le SCD est à l’origine de la bibliothèque numérique Manioc  32, qui est venue combler un manque d’accès aux sources pour les chercheurs caribéens en les numérisant et en organisant leur regroupement. Manioc héberge en parallèle les travaux de recherche sur ces sujets (articles, thèses et contributions à des colloques). Dans le même temps, le SCD a œuvré à la mise en place de deux revues universitaires avec comité scientifique : Études caribéennes et Archipélies. La première est disponible en libre accès sur Revues.org et la seconde devrait bientôt la rejoindre sur cette même plate-forme. La bibliothèque conseille et accompagne les chercheurs impliqués afin d’aider leurs revues à atteindre les critères de reconnaissance et les standards de publication. Elle participe au montage de dossiers, à la mise en forme des articles (respect de la feuille de style), à l’intégration de ces derniers dans la plate-forme, à l’administration au sein de Revues.org (création de comptes, de rubriques et ouverture de droits), ainsi qu’à la communication autour du service  33. Le SCD œuvre ainsi pleinement à l’amélioration de la visibilité des problématiques et des résultats des recherches des universitaires de l’institution qu’il dessert.

Enfin, la bibliothèque du futur Campus Condorcet (Paris Nord – Aubervilliers), spécialisé dans les SHS, qui verra le jour en 2016, souhaite jouer un rôle moteur dans le développement des DH. Dans son projet, le Campus affirme sa volonté de devenir un centre national de réflexion sur les DH, en animant les débats sur le concept en lui-même. Pour cela, il cherchera à favoriser l’acculturation aux DH, à encourager le développement des études et de la recherche dans le domaine, mais aussi la communication et la dissémination autour des DH à l’intérieur et en dehors du campus. L’un des principaux acteurs de ce programme sera bien sûr la bibliothèque.

Ces exemples témoignent tous du fait que les DH sont une opportunité à la fois pour les chercheurs et pour les bibliothécaires. De nombreux savoir-faire repris par les DH sont déjà présent dans le monde des bibliothèques, que cela soit la production des savoirs (les techniques de recherche et les ressources numériques) ou la diffusion de ces derniers (le rôle moteur joué par les bibliothèques dans les archives ouvertes et la numérisation des sources). Les bibliothèques se doivent de continuer de relayer le mouvement des DH et d’en être partie prenante, puisqu’elles ont beaucoup à apporter, à la fois en terme de savoir-faire, d’acculturation au concept, en direction de leurs personnels, mais aussi et surtout de leurs usagers. •

Janvier 2012