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Une Odyssée sans complexe

Emmanuelle Kalfa

Mario Alonso

Jean-Luc du Val

Dès sa conception et jusqu’à son ouverture en 2002, « L’Odyssée », médiathèque de la ville de Lomme  1, a pris exemple sur les grands équipements culturels plutôt que sur les petits. Cet équipement, de petite taille à l’échelle de la métropole lilloise (2 400 m²), a cherché à se montrer différent par des choix ambitieux et une volonté de s’afficher décomplexé face aux pratiques habituelles des médiathèques. L’ouverture le dimanche matin en est une jolie illustration.

Depuis dix ans, l’Odyssée a continué de se réinventer, bousculant parfois, s’interrogeant toujours, jouant de sa petite taille dans un environnement culturel métropolitain lillois extrêmement développé. Elle n’a donc pas hésité à côtoyer les grandes structures, proches ou lointaines, et à agir comme passeur d’idées ou initiateur de pratiques, prenant et donnant le meilleur de chacun au plus grand bénéfice des usagers.

Small is beautiful

En 2000, lors de la création de la médiathèque, la ville de Lomme parie sur l’avenir en décidant de proposer à la population un nouvel équipement dans un paysage encore marqué par son passé ouvrier, cinq quartiers au total, dont une majorité très populaires, caractérisés par une absence de pratique culturelle régulière.

Cependant, grâce à la volonté d’élus visionnaires, un projet d’envergure prend forme, et l’idée du « beautiful » est validée : la qualité pour tous, le meilleur pour tout le monde.

Tout en effet dans ce projet a été pensé avec ambition. Le choix de l’emplacement, juste devant une station de métro, la réhabilitation exceptionnelle d’une maison de maître dans un parc avec un concours d’architecte, le choix d’un mobilier haut de gamme, toujours éblouissant dix ans après… Pour cette réalisation, rien n’était trop beau. La médiathèque a été imaginée comme un lieu idéal, faisant la part belle à l’élégance : lumière naturelle omniprésente, mobilier design en quantité, axes de circulation larges et fluides…, le tout sans « bling bling », mais avec un réel souci d’offrir à tous, y compris aux moins favorisés, un lieu agréable s’imposant avec évidence, le haut de gamme sans intimider.

Les collections se sont constituées suivant cette philosophie. Il s’est agi aussi de donner accès à un beau fonds, tous supports confondus. Ce fonds a donc été pensé selon des orientations fortes, développant des collections spécifiques, comme les arts du spectacle, afin de faire écho à d’autres structures lommoises : le centre régional des arts du cirque, le théâtre Octobre... La médiathèque a complété l’offre de services existant déjà dans la ville, auxquels elle a proposé une vraie plus-value, une richesse accrue et sans cesse renouvelée, de nouveaux horizons possibles.

La bibliothèque s’est voulue belle comme la jeunesse. C’est le pari qui a été fait lorsque, dès l’origine, quasiment 50 % des collections ont été dédiées au moins de 18 ans. Ces collections sont présentées au rez-de-chaussée, premier lieu d’accueil ouvert à tous, où des publics d’âges divers se retrouvent ensemble dans un espace entièrement décloisonné. Parallèlement, la création d’un moment festif au sein de la médiathèque, la Fête des enfants, a été valorisée, tel un événement phare dans la vie de la commune.

L’Odyssée reste aujourd’hui une médiathèque atypique, constituée d’une équipe atypique d’une vingtaine de personnes qui s’est organisée afin de proposer une amplitude de 31 heures d’ouverture au public, et ce, six jours sur sept. Elle affiche aussi fièrement plus de 400 animations par an, c’est-à-dire plus d’une par jour en moyenne – comme aux Galeries Lafayette, « il s’y passe toujours quelque chose » ! Le dynamisme de la médiathèque tient pour beaucoup à la composition de cette équipe, formée par des personnes investies, ambitieuses, battantes, n’ayant peur de rien : une belle équipe.

La taille réduite de l’équipement n’a en aucun cas freiné l’appétence du personnel, impliquée dans la vie quotidienne des usagers. Au contraire peut-être, la dimension intermédiaire de la structure a offert aux bibliothécaires une liberté d’action soutenue et partagée par nos responsables. De ce fait, la médiathèque a participé activement aux changements d’une ville socialement et économiquement en mutation. Toujours à l’écoute de la population, l’Odyssée demeure foncièrement l’outil d’une politique culturelle de proximité qui sait s’ouvrir à un territoire plus large.

Petit dans la cour des grands

La médiathèque de Lomme, implantée dans une commune de 28 000 habitants, a cherché à exister et à être reconnue dans une métropole de 1,5 million d’habitants, laquelle est déjà desservie par des institutions phares de lecture publique telles que le réseau des médiathèques de Lille, les médiathèques de Roubaix, Tourcoing...

La petitesse relative de notre équipement a finalement été un moteur. Suffisamment souple, elle a fait ce que les grands ne pouvaient pas faire ; suffisamment libre et dynamique, elle a entrepris ce que les petits n’auraient jamais osé faire. Consciente enfin de la richesse artistique de notre région, la médiathèque s’est positionnée assez tôt sur ce terrain qui ouvre à tout, ou presque tout.

Certes, nous étions un petit équipement, mais nous étions de plus en plus reconnus pour notre grande curiosité et un grand désir d’aller voir ailleurs. Aussi, très rapidement, des partenariats multiples et variés ont vu le jour. Nous ne pouvions évidemment pas accueillir d’opéra dans notre petit auditorium offrant une jauge de 80 places assises, mais le superbe opéra de Lille pouvait nous ouvrir ses portes, nous dévoiler sa programmation, et même se déplacer chez nous pour assurer une médiation auprès de notre public. En contrepartie, nous lui ouvrions les portes de quartiers excentrés et apportions de nouveaux spectateurs. Ainsi, l’opéra venait à Lomme dans un premier temps, puis nous nous déplacions en groupe à la découverte de cet univers pour nous encore souvent inédit. Les « bus Opéra » étaient nés, avec le plaisir de la découverte, le confort de la prise en charge, le charme de la convivialité d’un groupe, lequel se décline actuellement en direction des handicapés, des seniors, des adolescents  2, mélangeant bobos et gogos…

Ce travail sur l’accompagnement de nos usagers à la rencontre des structures culturelles s’est développé de la même façon avec les musées régionaux. Après avoir enrichi nos fonds sur l’art, l’envie de rencontrer cette discipline « en vrai », et les artistes en personne, a été une continuité assez logique. Bien sûr, accueillir des tableaux renommés était impossible, mais là encore, la richesse de notre région – une des championnes de France pour l’implantation de musées  3 – nous a permis d’établir des partenariats riches et profonds. Ainsi, nous avons pu, grâce à des chargés des publics, à l’écoute de nos besoins et de nos envies, monter des animations autour de l’art : projections de films, conférences dans nos locaux, puis de fabuleuses sorties en transport en commun vers les musées. Là encore, le partenariat a pris sens dans la qualité de l’accueil fourni par nos partenaires, par la richesse des échanges autour des œuvres, par la sensibilité développée par nos usagers. De telle façon que les musées sont devenus des lieux d’accueil familiers pour nos groupes, des lieux d’échange pour les personnes inscrites aux ateliers d’écriture ; dans tous les cas, les lieux d’un partage qui se joue à trois voix : les usagers, la médiathèque et nos grands partenaires institutionnels.

Outre ces établissements à vocation culturelle, la médiathèque a aussi cherché à tisser des liens avec d’autres institutions d’importance. Ainsi, l’Odyssée travaille-t-elle avec une maison d’arrêt voisine. Et, comme souvent, le partenariat a été possible grâce au bel accueil qui nous a été fait de la part de personnes relais. Entrer dans l’univers carcéral n’est pas facile, et plutôt déconcertant. Les contraintes sont lourdes et nombreuses. Avoir un référent au sein du dispositif, qui peut nous guider, est précieux ; trouver dans nos missions respectives des objectifs pouvant converger et faire encore une fois jouer les notions de partage et de découverte est doublement précieux. L’équipe de la médiathèque a eu cette chance et l’a saisie. Des détenues ont donc découvert avec l’ensemble de nos lecteurs une sélection de livres pour décerner au final un prix littéraire. Elles ont lu, discuté, partagé et accueilli un auteur dans leur établissement. Chose exceptionnelle, une d’entre elles a bénéficié d’une autorisation de sortie pour assister dans nos locaux à la remise du prix du Marais.

On l’a dit, l’Odyssée est une petite structure entourée de grandes institutions très proches géographiquement. Toutefois, notre taille n’a jamais été un frein parce que nous n’avions pas peur de solliciter, de demander. Nous ne sommes pas complexés par notre petite taille, qui est plutôt mise en avant, comme un atout : une capacité de déplacement, d’adaptabilité, de souplesse, d’exploration. Nous pouvons être considérés par nos partenaires et en interne comme un laboratoire des possibles en lecture publique, et au-delà, dans l’action culturelle. Musées, opéras, centres chorégraphiques, maisons d’édition, compagnies de théâtre, établissements scolaires, antennes radiophoniques…, tous ont toujours fait preuve de sympathie à notre égard, d’intérêt, et en définitive de respect.

Une Odyssée qui abolit les distances

Malgré ce beau regard porté sur nous, nous sommes restés lucides. Nous avons toujours noué dans le même temps de sérieuses relations de travail avec des partenaires plus modestes et de taille semblable à la nôtre, voire parfois inférieure. Nous avons cherché à puiser là aussi des ressources, et, surtout, un sens des réalités sur le terrain. Collaborer toute l’année avec des petits commerçants, des centres de loisirs ou une bibliothèque de cheminots est et reste notre quotidien. L’Odyssée n’a pas la folie des grandeurs et ne cherche pas à s’engager dans des aventures qui seraient disproportionnées. Sa raison de vivre est de faire « l’essuie-glace », en allant sans relâche d’un point à l’autre de cette surface qu’elle prétend couvrir. Être présent du coin de sa rue jusqu’au fond de ses quartiers est aussi important que d’être présent sur les grands boulevards et les places du centre-ville. L’essence de notre métier n’est pas simplement de faire de la programmation, mais aussi de mixer les publics en créant des passerelles et des moments fédérateurs qui abolissent les distances.

Fréquenter structures et associations culturelles ou artistiques de grande ampleur nous a sensibilisés à l’importance de l’écoute et des échanges. Différente parce que petite, notre bibliothèque a régulièrement suscité la curiosité par notre façon de fonctionner, de rebondir.

Les grands établissements observent avec envie notre relation avec l’individu. La clé réside sans doute dans ce que l’ensemble de l’équipe assure des heures de service au public. Moyen pour elle de rester connectée, à l’écoute des demandes de chacun, en dialogue constant avec les habitants, usagers ou non usagers, une belle façon de « prendre la température du réel ».

Exemple d’ancrage sur le terrain, la mise en place des « Éphémères », dépôts de livres dans dix points relais disséminés dans la ville  4, nous permet de nous faire connaître partout dans la cité, dans des lieux éloignés et parfois déshérités. Avec l’aide de ces relais, nous pouvons exister partout.

Nous poursuivons cette démarche de proximité avec notre public en multipliant les temps d’animations dans tous les domaines : venue d’auteurs et d’éditeurs, comités de lecture, ateliers d’écriture, conférences et débats, promotion de la musique sous toutes ses formes, programmation de concerts, séances de cinéma et rencontres avec des réalisateurs, participation au Mois du film documentaire, programmation autour de festivités régionales, heure du conte hebdomadaire, ateliers divers d’activités de créations artistiques... De quoi établir un catalogue à la Prévert. Moderne oui, mais encore faut-il connaître ses classiques.

Quel que soit le domaine, la mise en place de ces actions se fait à partir de la même exigence de qualité, une volonté « increvable » d’apporter le meilleur à nos concitoyens. Fréquenter les grandes structures nous a beaucoup appris, mais, en premier lieu, cette idée qu’il faut nommer des chargés de public afin de toucher efficacement sa population. Nous avons observé des méthodes que nous avons ensuite appliquées à notre échelle. Ainsi, certains agents se sont spécialisés dans l’accueil d’un certain type de public. L’un travaille avec le public handicapé et les seniors tout en développant un fonds BD qui se veut à la pointe, un autre anime un club de lecture adolescent tout en travaillant autour du cinéma d’animation et de la gestion des collections jeunesse, un autre encore développe un accueil et des animations personnalisés pour public sourd et malentendant. Ce travail pour une approche particulière selon un type de public demande un investissement conséquent, sans compter une capacité d’adaptation et de la créativité. Ces référents de groupes se sentent souvent investis d’une responsabilité qui dépasse ce qui est attendu dans un service public.

C’est sans doute ici que les limites de notre petite structure se posent : vouloir le meilleur toujours et pour tous est le signe d’une exigence ambitieuse qui se heurte à des contraintes de temps, d’argent et de compétences. Notre ambition hors norme nous a obligés à être humbles : il existe des domaines qui nécessitent un savoir-faire qui ne s’improvise pas.

Dans ce cas, nous faisons appel à des prestataires extérieurs. Il en va ainsi lorsque nous décidons de travailler par exemple auprès des sourds et malentendants  5. Nous n’hésitons pas à faire appel à meilleur que nous, tout simplement. Mettre en relation est une chose, faire en est une autre. De même, pour la mise en place d’une opération autour de l’art, un partenariat s’est naturellement imposé avec une maison d’édition dans ce champ d’action. De cette façon, nous pouvons recevoir des artistes de renom (Carolyn Carlson, Michel Butor), et contribuer à promouvoir une jeune collection tout en apportant à notre public une chance de côtoyer pendant un temps des professionnels, des créateurs et des célébrités.

La médiathèque essuie-glace

Le rayonnement de l’Odyssée s’explique sans doute par cet effet d’essuie-glace, qui nous permet de balayer large, et de restituer dans notre environnement immédiat toutes les particules positives glanées dans la région. C’est dans ce va-et-vient avec nos différents partenaires qu’un système d’alimentation réciproque s’établit, une complicité stimulante dans un rapport gagnant-gagnant. •

Février 2012

  1.  (retour)↑  http://www.ville-lomme.fr/category/odyssee
  2.  (retour)↑  Pour les bus Opéra, voir : « Services sur mesure pour les habitants : mettre en œuvre des idées simples et peu coûteuses » par Jean-Luc du Val, in Créer des services innovants : stratégies et répertoires d’actions pour les bibliothèques, sous la dir. de Marie-Christine Jacquinet, Presses de l’Enssib, 2011, coll. « La Boîte à outils », p. 140 à 142.
  3.  (retour)↑  Voir le site de l’Association des conservateurs des musées du Nord – Pas-de-Calais : http://www.musenor.com
  4.  (retour)↑  Voir à ce sujet : « … Et avec ça, qu’est-ce que je vous sers ? : les “livres éphémères” de la médiathèque de Lomme » in Bibliothèque(s), revue de l’association des bibliothécaires de France, n° 56, juin 2011, p. 69-70.
  5.  (retour)↑  Voir à ce sujet, dans ce numéro du BBF, l’article de Françoise Sarnowski, « L’accueil des publics sourds et malentendants : les bibliothécaires ont un “signe” fort à envoyer », http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-02-0063-001