entête
entête

Le silence et le livre

Sous la direction d’Évelyne Lloze et Valentine Oncins
Avant-propos d’Antoine Emaz et Philippe Soupault
Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2010, 265 p., 24 cm
Collection « Arts » – « Parler avec le livre »
ISBN 978-2-86272-554-3 : 23 €

par François Rouyer-Gayette

Comme nous le rappelle Antoine Emaz, le livre c’est « d’abord un volume fermé, un objet sur une table, au même titre que le stylo, le paquet de tabac, le courrier en attente… même s’il est titré À tue-tête ou Vacarme, il ne tonitrue pas, il reste à sa place de livre et se tait sur ses pages empilées, il attend ».

Le livre a donc par nature partie liée avec le silence. Le propos de cet ouvrage collectif est de s’interroger sur cet axiome de départ dans une pluralité d’approches et de points de vue en croisant le regard d’auteurs, traducteurs, artistes, philosophes, chercheurs et bibliothécaires. Face à ce silence « vertigineux », le lecteur se retrouve-t-il seul, isolé, voire abandonné dans un espace infini et mortifère ? La création a-t-elle besoin de cet « avant » ? Pour le lecteur le silence est-il constitutif de l’acte d’intention qui le lie au texte ? Le silence est-il mot, est-il bruit de silence ?

« Parler avec le livre », tel est le titre de la collection qui accueille sans aucun paradoxe cet ouvrage hybride qui confronte des inédits d’écrivains à des œuvres d’artistes et à des articles scientifiques. De par sa nature, il est déroutant et invite à une lecture buissonnière afin de créer son propre continuum, d’affirmer sa liberté de lecteur, de choisir son silence.

Le silence est-il littérature ?

Le rapport entre le silence et la littérature est interrogé dans sa construction verbale (Yves Peyré) mais aussi dans son rapport à la poésie (Évelyne Lloze), à la langue traduite (Anne Béchard-Léauté), à la création (Henri Garrec) comme à sa réception (Marie-Claire Pasquier). De cet ensemble dense et riche, complexe et pourtant lumineux, on retiendra que le silence est bien une chambre d’écho de l’écriture, qu’il est bien l’ombre du jour, l’envers de l’endroit, l’angle oublié de l’escalier de nos nuits. Il est affirmé comme un acte volontaire, un point de fuite de l’imaginaire, une résonance du sens, une réticence et une censure, un oubli de la mémoire, le blanc du noir. Mais il est aussi un acte qui dit les bouleversements, l’en deçà, comme l’illustre Florence Godeau dans son passionnant article où elle compare les deux personnages principaux des romans de Thomas Hardy et Theodor Fontane : Tess d’Urberville et Effi Briest. Le silence est alors analysé du point de vue du non-dit pour exprimer que l’inter-dit est un défi contre l’interdit. Dans cette tension permanente entre un acte d’abdication et de révolte, le silence en littérature semble être le moteur premier, essentiel et parfois secret (caché ?) de l’intrigue et de la psychologie (psychanalyse ?) des personnages.

L’art est-il le reflet du miroir ?

Le reflet de notre inconscient ainsi révélé dans le miroir de nos âmes trouvera-t-il dans l’art un espace de représentation ? Voilà la question posée dans la seconde partie de l’ouvrage. Pour obtenir une réponse à cette troublante question on aura le choix de préférer les chemins de traverse proposés par Jean-Noël Blanc dans son court texte, « Le Blanc tournant », ou de lire une approche plus musicale avec le riche exposé de Stéphane Lelièvre, « Les voix du silence », qui nous démontre la force dramatique du silence dans l’œuvre d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann. Il affirme ainsi que le silence est un choix intrinsèque d’une composition car il est à la fois arrière-plan fantastique, contribution à la construction du récit et élément musical de par l’autorisation qu’il donne au lecteur de s’opposer à ce qu’il entend. Dans cette magistrale démonstration, le silence devient le lien multiple d’une géographie de représentation dont chacun est acteur, il est l’ellipse d’une impossibilité de figer à jamais l’ombre de ce jardin, la main qui se dépose, le corps qui se dérobe.

Vaincre le silence et la transparence

Ainsi dans cet indicible jamais figé, dans cette apparition de la disparition, le silence trouve dans la littérature de belles correspondances qui laissent une trace de la transparence de nos vies. C’est peut-être une des plus belles leçons de ce corpus de textes, de photographies et carnets d’artistes, que de nous dire la finitude de l’homme, que de nous interroger sur la nature du silence que nous proposons dans les espaces d’hospitalité du livre que sont les bibliothèques, et qui peuvent être à la fois accueillants, recueillants et dévorants comme tout acte d’amour.