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Libres savoirs

Les biens communs de la connaissance : produire collectivement, partager et diffuser les connaissances au XXIe siècle

Ouvrage coordonné par l’association Vecam
Paris, C&F Éditions, 2011, 352 p., 21 cm
ISBN 978-2-915825-06-0 : 29 €

par Franck Hurinville

À la fin du dix-neuvième siècle, l’un des cofondateurs de Larousse fit orner les célèbres dictionnaires universels d’une « semeuse » qui soufflait sur les aigrettes d’un pissenlit. Le profil ainsi que la devise qui l’accompagne, « je sème à tout vent », sont entrés dans le patrimoine visuel de tous les Français. C’est une illustration qui s’en inspire qui agrémente la couverture d’un recueil de contributions intitulé Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance. Le sous-titre « produire collectivement, partager et diffuser les connaissances au XXIe siècle » se présente comme une version mise à jour, sous une forme quasi programmatique, de la devise de Larousse.

Centré sur la notion de biens communs de la connaissance, sous un angle multidisciplinaire et international, ce livre a été coordonné par l’association Vecam. Dans le monde paysan, dans celui de la défense des malades, dans l’univers du logiciel, de la recherche scientifique ou de la création artistique, chez les peuples autochtones, dans le design numérique… les communautés se sont multipliées pour affirmer et expérimenter la possibilité de placer des savoirs en régime de biens communs. Ces biens communs sont pensés tout à la fois comme un statut alternatif à la privatisation du savoir et comme un mode de gouvernance par une communauté dédiée. Accès aux savoirs, biens communs de la connaissance, deux facettes d’une même question, la première mettant l’accent sur l’obstacle à lever, la seconde sur les réponses apportées.

Au long de développements denses mais toujours accessibles, le livre fait utilement le point sur des questions de terminologie. Ainsi, le domaine public des connaissances n’est pas équivalent de ressources en biens communs. Si le premier est synonyme d’un espace dans lequel les œuvres sont exemptées de toute forme de régulation comme de propriété, les secondes au contraire circulent librement au sein d’une communauté bordée, dont les règles sont co-élaborées par ses membres. Le débat n’est pas uniquement sémantique quand on sait que la confusion est parfois délibérément entretenue par ceux-là même qui cherchent précisément à piller les savoirs des communautés concernées. Ces considérations permettent de voir sous un angle neuf les multiples menaces qui planent sur l’avenir des bibliothèques, notamment universitaires : restriction de l’accès aux publications scientifiques numérisées suite aux contrats imposés par les éditeurs ; réduction de l’espace des usages légitimes (fair use) dans l’environnement numérique ; prix prohibitifs des revues scientifiques ; insuffisance des infrastructures institutionnelles pour conserver les publications numériques académiques ; incertitudes sur le cloud computing et la préservation des données à long terme…

Dans un cadre décisionnel et réglementaire dessiné par des institutions internationales puissantes et des séries d’accords diplomatiques bilatéraux, le livre et ses promoteurs plaident en faveur de régulations ascendantes et auto-organisées. Par-delà des communautés constituées autour de réalités aussi diverses que les semences, les médicaments et les objets numériques, par-delà des enjeux apparemment aussi divers que la sécurité alimentaire, la santé publique, l’accès à la science, c’est aussi comme une tentative de donner des cadres théoriques partagés que s’analyse l’ouvrage.

Deux contributions retiendront particulièrement l’attention des professionnels de l’information. L’histoire et les problématiques des ressources éducatives libres sont exposées par Ahrash Bissel et James Boyle. Leur conclusion vaut d’être citée : « Une Tour de Babel pédagogique serait la marque tragique d’une opportunité manquée, même si la plaque laissée sur la porte affirmait qu’une telle construction est ouverte à tous. »

Hala Essalmawi quant à elle retrace le processus au terme duquel la nouvelle Bibliothèque d’Alexandrie a fait émerger dans les pays arabes et en Égypte les licences Creative Commons. Elle montre comment ces contrats destinés à favoriser la circulation des biens culturels rencontrent une histoire de partage culturel et s’imposent comme un outil essentiel dans des régimes juridiques pour lesquels les droits de propriété intellectuelle sont récents. « Il est tout à fait naturel pour les Arabes d’embrasser les Creative Commons, ses licences, sa philosophie et ses nobles objectifs, car elles s’inscrivent dans la continuité de valeurs ayant une longue histoire et profondément ancrées dans la conscience collective arabe. » Des mots qui résonnent dans le monde des bibliothèques qui se réunissent déjà autour de textes de référence internationaux comme l’initiative pour l’accès libre de Budapest (BOAI – Budapest Open Access Initiative) ou les autres initiatives pour les archives ouvertes (OAI – Open Archives Initiative), des consortiums pour organiser et partager la conservation tels LOCKSS, CLOKSS et Portico, Sparc et Sparc Europe, les prises de position du NIH (National Institute for Health) ou encore les centaines d’initiatives portées par des universitaires et des chercheurs à travers le monde pour partager les contenus des bases de données et de sites web. Il ne pouvait en être autrement quand les biens numériques se révèlent dotés de propriétés qui précédemment n’appartenaient qu’aux biens publics : non-excluabilité, non-rivalité, reproduction illimitée pour un coût marginal proche de zéro…

À la fin du XIXe siècle, la « semeuse » soufflait les aigrettes du pissenlit sur les couvertures du Larousse. Sur celle de Libres savoirs, les graines du pissenlit « s’échappent » au gré du vent d’un profil méditatif et doux. Tout un symbole…