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Horaires des médiathèques, l'exemple de Levallois-Perret

Stéphane Decreps

Une fois n’est pas coutume, la rédaction du Bulletin des bibliothèques de France a demandé, d’une part au Motif une synthèse d’une étude sur un sujet d’importance pour les bibliothèques françaises, d’autre part à un élu de réagir sur ce même thème, en espérant susciter le débat dans de prochains numéros de la revue.  La rédaction

Une étude à visée opérationnelle

Si l’élargissement des horaires d’ouverture des bibliothèques répond, sans conteste, à l’objectif de rendre la culture accessible à tous, il me semble être une réponse quelque peu bureaucratique, pour ne pas dire dogmatique, dans sa formulation. L’enjeu n’est pas là. La question que nous avons à résoudre est celle de l’adaptation de notre offre culturelle au rythme de vie des citoyens. Des horaires élargis sont une option, pas une fin en soi. Quel intérêt d’ouvrir une bibliothèque municipale de 9 h 30 à 18 heures, en semaine, quand précisément la grande majorité des gens sont au travail ou à l’école ?

Je ne résiste pas à relever l’incohérence de l’État qui, d’un côté, pointe l’augmentation de la masse salariale des collectivités locales comme l’une des causes de l’explosion des dépenses publiques et qui, par ailleurs, leur demande d’élargir les horaires d’ouvertures de leurs bibliothèques sans se poser sérieusement la question du coût à supporter pour les contribuables. Je suis également frappé que l’on ne prenne pas davantage en compte les opportunités ouvertes par le web 2.0. À ce jour il y a beaucoup de colloques mais peu d’actions concrètes. Il est temps d’inverser les choses.

Je préconise, en effet, une approche pragmatique fondée sur une bonne connaissance de ses publics, intégrant des solutions de type internet, avec le souci constant de la maîtrise des coûts pour la collectivité.

C’est pourquoi, à Levallois, nous préférons parler de culture pour chacun, plutôt que de culture pour tous. C’est-à-dire une action culturelle construite à partir des gens, de leurs besoins, leurs aspirations et leurs modes de vie, plutôt que sur des théories certes toujours intéressantes – elles alimentent notre réflexion –mais par nature éloignées de certaines réalités de terrain.

Levallois est une ville qui attire les actifs – cadres et professions libérales – et les familles nombreuses qui font le choix d’un logement plus petit que ce qu’elles pourraient acquérir dans une autre commune de banlieue, mais qui savent que nos services municipaux, notamment les services à l’enfance, sont exceptionnels et financièrement parmi les plus accessibles. Nous avons donc une population jeune. Par ailleurs, plusieurs grandes écoles sont installées dans notre ville. Enfin le taux d’équipement internet des ménages levalloisiens est très élevé, proche de 90 %.

Quelles conséquences en avons-nous tiré du point de vue des services de la médiathèque ? Nous avions prévu à l’origine de construire deux bibliothèques de quartier pour compléter les deux bibliothèques déjà existantes, soit un coût d’investissement global de 20 millions d’euros environ. Nous aurions dû également embaucher une vingtaine de collaborateurs supplémentaires pour assurer leur fonctionnement.

Finalement, nous avons construit une seule nouvelle bibliothèque (2 000 m²) et misé sur le développement d’un site internet permettant, 7 jours sur 7 et à toute heure, de télécharger livres, musiques, jeux et bientôt films en VOD. Coût de création du site : 80 000 euros. Cela fait une sacrée différence pour un service qui bénéficie à l’ensemble des foyers et pas seulement aux utilisateurs habituels. Nous avons tiré la logique du service en ligne jusqu’au bout, en proposant la livraison à domicile pour les supports physiques qui peuvent être réservés depuis le site. Je crois que c’est unique en France.

On le voit avec cet exemple, certains débats peuvent être rapidement dépassés, pour ne pas dire devenir dérisoires, la technologie d’aujourd’hui permettant d’offrir à domicile tous les services d’une médiathèque 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Soit un maxi-service pour une dépense d’investissement très raisonnable.

Ouvrir le dimanche ?

L’ouverture des bibliothèques le dimanche est-elle inéluctable ? Là également, il faut « contextualiser » et ne pas foncer tête baissée. À Levallois, l’ouverture le dimanche n’a pas dopé significativement la fréquentation, déjà élevée, de la médiathèque (20 % de la population y est inscrite) et/ou renouvelé/élargi ses publics. En revanche, nous avons constaté que les salles de travail étaient « prises d’assaut » par les étudiants de notre commune. Levallois est une ville jeune. C’est pour cette raison que j’ai décidé de valider ce qui n’était au début qu’une expérimentation. Sans cela, l’expérience aurait été sans lendemain. Pour faire fonctionner la médiathèque le dimanche, nous employons des étudiants qui viennent épauler les trois titulaires présents pour un coût plus supportable à la fois financièrement et socialement que si nous avions dû faire uniquement appel aux bibliothécaires titulaires.

Actuellement, la médiathèque de Levallois, constituée d’une médiathèque centrale – la médiathèque Gustave-Eiffel – et de deux branches – les médiathèques Gabriel Péri et Albert Camus – est ouverte 42 heures par semaine. Nous n’irons guère au-delà pour des questions de maîtrise de la masse salariale qui pèse pour 90 % dans les dépenses culturelles. Notre réflexion porte donc moins sur l’extension des horaires que sur une adaptation de ces horaires à la disponibilité des Levalloisiens. Cela veut dire ouvrir plus tard le matin, voire fermer une des trois médiathèques certains jours, pour pouvoir, sans coûts nouveaux, fonctionner plus tard le soir jusqu’à 19 h 30/20 h. Et pourquoi pas jusqu’à 22 h ou 23 h ? Nous avons repéré qu’il y avait une demande des jeunes, surtout en période d’examens, pour des nocturnes. J’y suis très favorable. Lors de l’ouverture de la médiathèque Gustave Eiffel, nous avons déjà procédé à quelques ajustements d’horaires en déplaçant les horaires d’ouverture pour assurer une fermeture plus tardive tout en maîtrisant les dépenses de fonctionnement. Cela nous a permis, en offrant un meilleur service, de réduire l’embauche de nouveaux collaborateurs à 3 au lieu de 7 comme le prévoyaient les premières projections sur la base des anciens horaires.

Comme on le voit, il ne faut pas faire de la question de l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques un dogme. À chaque situation ou contexte différent doit correspondre une réponse, non uniforme – c’est un peu la tradition jacobine de notre pays – mais adaptée aux attentes des citoyens et ajustée aux capacités financières de la collectivité ou de la structure juridique en charge de la bibliothèque. Bibliothèque nationale, régionale, universitaire, scolaire, municipale ou d’entreprise, on devine que les objectifs, les publics et les usages sont différents.

Je me méfie du prêt-à-penser et des effets de mode. Ce qui compte, ce sont les gens : que veulent-ils ? Quelles sont leurs habitudes ? Qu’est-ce qui correspond à leurs pratiques et à leurs modes de vie ? Les solutions apportées doivent se fonder sur la réponse à ces seules questions et la compréhension qu’ont les collectivités locales de ce qu’est une politique culturelle. Je constate que depuis les années quatre-vingt, l’action culturelle a été absorbée par l’animation « culturelle » (ce que l’on appelait autrefois « fêtes et cérémonies ») au détriment des actions de fond. Les deux sont nécessaires, mais un rééquilibrage en faveur de la « high culture » est urgent. Certaines collectivités consacrent plus de moyens à leurs festivals que pour les équipements culturels. Le loisir compte plus que le savoir. La culture n’est pas un hobby, mais un enjeu social et économique qui mérite un meilleur traitement.

Et puisque l’arrière-fond de la problématique des horaires d’ouverture des bibliothèques est la lancinante question de la démocratisation de l’accès aux savoirs et de l’élargissement des publics, on se doit de relever que le ratio bibliothèques/habitants aux États-Unis est le plus élevé au monde, huit fois supérieur à celui de la France en ce qui concerne les bibliothèques universitaires. Voilà un beau sujet de méditation pour l’État, les régions mais aussi la FNCC  1. •

Illustration
Façade de la médiathèque Gustave Eiffel à Levallois-Perret. © Service Photo – Ville de Levallois

Septembre 2011

  1.  (retour)↑  Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture : http://www.fncc.fr