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Bibliothèques d'Île-de-France : horaires et usages des publics

Plein Sens

Cécile Moscovitz

Une fois n’est pas coutume, la rédaction du Bulletin des bibliothèques de France a demandé, d’une part au Motif une synthèse d’une étude sur un sujet d’importance pour les bibliothèques françaises, d’autre part à un élu de réagir sur ce même thème, en espérant susciter le débat dans de prochains numéros de la revue.  La rédaction

Une étude à visée opérationnelle

Les réseaux départementaux de lecture publique d’Île-de-France, consultés en 2009 par le MOTif (Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France) 1, ont exprimé le souhait que soit étudié l’impact des horaires d’ouverture sur les usages et fréquentations en bibliothèque publique. Il s’agissait dès lors pour nous de répondre bien sûr à ce besoin d’information, mais également, et dans une perspective opérationnelle, de fournir un outil qui serve au dialogue des professionnels avec leurs tutelles. Aussi-a-t-on réuni un comité scientifique dans le cadre duquel le corpus des bibliothèques enquêtées a été déterminé et la problématique générale élaborée, à savoir l’articulation des profils des fréquentants et des usages en fonction des horaires. La réalisation de l’étude a ensuite été confiée au cabinet Plein Sens.

Les horaires d’ouverture en Île-de-France

La médiane du volume horaire global d’ouverture des bibliothèques en Île-de-France est de 17 heures ; le volume maximal est de 44 heures (2 bibliothèques ; 9 sont ouvertes 40 heures ou plus). La moyenne (16,6 heures) est plus faible que la moyenne nationale 2007 (19 heures 57), mais le recueil porte sur 750 communes dont 67 % comptent moins de 10 000 habitants, dont les établissements sont ouverts en moyenne 10 heures. On observe aisément la corrélation entre démographie et volume horaire : les communes de moins de 2 000 habitants ouvrent moins de 10 heures tandis que dans celles de plus de 10 000 habitants, on ouvre plus de 17 heures ; les communes de plus de 50 000 habitants ouvrent majoritairement plus de 30 heures (voir tableau) 2.

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Horaires d’ouverture rapportés à la population

Pour ce qui est des jours d’ouverture (figure 1), les établissements se répartissent en trois tiers : 36 % moins de 4 jours, 33 % 4 jours et 31 % plus de 4 jours. On dénombre 29 bibliothèques ouvertes le dimanche, dont 45 % dans les Hauts-de-Seine ; 89 % sont ouvertes le samedi, et les principaux jours de fermeture sont, sans surprise, les lundis et jeudis. Toutefois, les petites communes ne négligent pas l’ouverture du lundi (103 communes sur 506 de moins de 10 000 habitants). Enfin, 2 équipements sont ouverts 7 jours sur 7 (Drancy et Levallois) et 123 ouverts au moins un jour après 19 heures (dont 10 après 20 heures et quatre jusqu’à 22 heures).

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Figure 1 • Nombre d’établissements ouverts le lundi, jeudi, samedi, dimanche et par tranches horaires

Démarche méthodologique

Comme évoqué plus haut, un corpus de 5 bibliothèques a été retenu pour mener à bien cette étude sur l’impact des horaires, un corpus suffisamment diversifié du point de vue des horaires bien sûr (volume, ouverture ou non le dimanche, régularité des horaires d’un jour sur l’autre, ouvertures tardives, etc.), mais aussi des territoires (Limours étant située dans une zone plus rurale par exemple, Val d’Europe dans une ville nouvelle, etc.), de leur organisation interne ou en réseau, etc. : Antony (Hauts-de-Seine ; 38 heures ; dimanche), Drancy (Seine-Saint-Denis ; 41 heures ; 7 jours sur 7), Les Mureaux (Yvelines ; 32 heures ; dimanche), Limours (Essonne ; 21 heures) et Val d’Europe (Serris, en Seine-et-Marne ; 39 heures).

La première étape a été qualitative : des entretiens ont été menés auprès des responsables des bibliothèques, d’élus, ainsi que de 94 usagers. La deuxième a été quantitative : 6 sessions de 2 heures pour assurer la passation du questionnaire dans des conditions strictement homogènes dans les établissements, grâce à l’aide active des agents. 1 144 réponses ont été recueillies.

Les horaires sont un des éléments influant sur la fréquentation, et l’étude montre dans quelle mesure. C’est pourquoi toute sa difficulté, et son intérêt, a été de ne pas surdéterminer le paramètre horaire : pour éviter ce travers, on a cherché à concilier l’aspect monographique des investigations, considérant chacune des bibliothèques dans son contexte, avec les éléments communs à l’ensemble des bibliothèques, de manière à dégager la dimension générale de la problématique (articulation profils d’usagers/usages en fonction des horaires).

Six profils types d’usagers

On le sait, les bibliothécaires ont affaire non pas à un public mais à des publics, dont les pratiques et les attentes sont très diverses. S’il existe des différences entre les sites ou entre les plages horaires, c’est parce que la composition du public interrogé à ces moments-là, sur ces lieux-là, n’est pas la même. Les éventuels effets spécifiques purement liés à l’heure ou au lieu ont un poids statistique secondaire en regard du pouvoir fortement clivant du type d’usager.

Les résultats de l’étude permettent de dégager 6 profils typiques d’usager en fonction de leurs réponses (figure 2) : adultes accompagnant des enfants (enf), étudiants et scolaires de + 15 ans (ét), demandeurs d’emploi (de), retraités (ret), actifs fortement diplômés, c’est-à-dire au-delà du baccalauréat (ac +), actifs peu ou pas diplômés (ac –).

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Figure 2 • Les profils typiques d’usagers et leurs usages de la bibliothèque

Le questionnaire révèle les traits distinctifs des différentes catégories de publics. La question représentée dans la figure 2 en donne un exemple. Les résultats rappellent qu’il ne peut y avoir de réflexion complète sur la qualité de l’offre d’une bibliothèque sans prendre en compte les types de public auxquels on entend s’adresser. On peut résumer ainsi les catégories :

  • Le public des étudiants et lycéens n’est pas le plus important en nombre absolu mais il est parmi l’un des plus gros utilisateurs des espaces par son assiduité (au moins une fois par semaine) et la durée de son occupation (plusieurs heures), même s’il semble l’un des moins consommateurs des collections. Les étudiants et lycéens travaillent à partir de leurs propres documents et sont prêts à venir plus encore si on leur en offre la possibilité, jusqu’à une heure avancée le soir, pendant les week-ends et les vacances scolaires, voire en matinée.
  • Les adultes accompagnés d’enfants viennent les mercredis et en week-end et empruntent beaucoup ; c’est un public féminin le mercredi, plus masculin le week-end.
  • Les actifs fortement diplômés : peu nombreux en semaine, on les rencontre surtout le week-end ; ils empruntent beaucoup et restent peu sur place.
  • Les actifs moins diplômés ont une plus grande latitude pour venir en semaine et séjournent un peu plus longtemps que les fortement diplômés ; ce sont les plus gros emprunteurs de DVD.
  • Les retraités viennent « à n’importe quel moment », beaucoup pour se distraire, lire la presse ; ils sont peu nombreux en soirée.
  • Les demandeurs d’emploi ont un profil proche de celui des étudiants ; ce sont les plus forts utilisateurs d’ordinateurs ; contrairement aux étudiants, ils viennent généralement seuls.

La présence plus ou moins forte de telle ou telle catégorie dans un site ou à un horaire particulier est prédictive de la nature des résultats propres au lieu ou au moment considéré.

Un accès facile

89 % des répondants mettent moins de 20 minutes pour venir à la bibliothèque, et 54 % moins de 10 minutes. Le trajet ne constitue un handicap que pour 5 % d’entre eux. Ceux qui ont un trajet plus long restent plus longtemps.

Par ailleurs, les horaires d’ouverture ne sont considérés malcommodes que pour 10 %, surtout les étudiants et les demandeurs d’emploi, mais c’est la première contrainte retenue par un petit nombre de répondants parmi plusieurs suggestions. Sur les 94 usagers interviewés, quasiment aucun n’a su citer intégralement les horaires de la bibliothèque. Mais chacun connaît qui l’heure d’ouverture, qui l’heure de fermeture, en fonction de ses propres habitudes.

La décision de venir à la bibliothèque correspond à une habitude ou a été prise le jour même : 85 % des répondants sont ainsi venus sans réfléchir longtemps à l’avance. Mais insistons : si les visites s’intègrent aux rythmes de vie, des horaires élargis favorisent cette intégration. La proportion de visites en quelque sorte improvisées plaide pour une ouverture optimale : 33 % viennent « assez régulièrement » et 32 % « à n’importe quel moment » ; entre les deux, 29 % ont « quelques habitudes mais ça dépend ».

L’ouverture le dimanche

Pour 49 % des répondants, l’ouverture le dimanche est un avantage appréciable. Les autres se partagent à parts égales entre ceux qui trouvent que cela « répond à un vrai besoin » (principalement les étudiants et les demandeurs d’emploi) et ceux qui jugent cette possibilité « un peu inutile » ou que « cela va contre le principe du congé dominical ».

À chaque moment ses publics

La fréquentation telle qu’on peut l’estimer au travers des réponses au questionnaire (sauf jeunes de moins de 15 ans non accompagnés) est plus forte pendant les week-ends que pendant la semaine. Un samedi voit passer presque deux fois plus d’usagers qu’un jour de semaine. Mais, suivant les moments, la composition des publics est sensiblement différente (figure 3).

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    Figure 3 • Composition des publics suivant les plages horaires d’ouverture

    • Les soirées attirent principalement les étudiants. Elles sont consacrées à l’étude, avec peu de consultations des collections ou d’emprunts et des séjours prolongés. C’est là que l’on trouve le plus fort pourcentage de non-inscrits (30 %).
    • Les mercredis sont des journées où les rayons jeunesse sont très utilisés et les emprunts nombreux. Ce sont surtout des femmes qui accompagnent les enfants.
    • Le week-end voit un public plus mélangé, parmi lequel les actifs sont majoritaires. Les hommes viennent aussi nombreux que les femmes. Les espaces enfants sont très fréquentés. Les moins de 12 ans représentent près d’1 visiteur sur 5 le samedi après-midi. Les emprunts sont plus nombreux qu’en semaine (hors mercredi) ; c’est aussi le cas le dimanche.
    • En semaine, les usages se répartissent également entre les étudiants et les demandeurs d’emploi, surtout utilisateurs des espaces de travail, les retraités intéressés par la presse et les collections, et les actifs, qui parcourent les rayons et sont de plus gros emprunteurs. On note que les actifs présents en semaine tendent à être moins diplômés (ils ont parfois des horaires de travail plus mobiles) que ceux du week-end. La majorité des usagers viennent seuls : leur part va de 75 % un jour de semaine ordinaire à 51 % le samedi après-midi, où les enfants sont nombreux.

    L’avis des experts : diversité de l’offre et qualité de service public

    Sur la base des résultats de l’étude, un travail de préconisation a été réalisé avec le concours d’experts sélectionnés par le comité scientifique. Il en ressort qu’il ne saurait y avoir de recette universelle prête à l’emploi, mais qu’on peut retenir quatre orientations fondamentales :

    • S’inscrire dans un projet politique : les orientations définies en matière d’horaires relèvent de la politique d’établissement. Le projet de la bibliothèque dépend quant à lui du projet politique porté par la collectivité et de son aptitude à le mettre en œuvre en favorisant notamment le fonctionnement transversal des institutions culturelles, sociales, éducatives, etc., et la complémentarité des équipements de proximité et centraux.
    • Tenir compte du contexte local : l’aménagement des horaires doit s’appuyer sur une compréhension fine du contexte local selon ses composantes sociales et environnementales : déplacements, localisation, etc. Ouverture le dimanche, le matin, en soirée…, ce type de question tient compte des points qui précèdent et d’une adéquation entre les moyens et l’offre proposée. On peut ainsi envisager d’ouvrir à des horaires où l’on observe traditionnellement de faibles fréquentations. L’ouverture le matin peut être rendue possible à moindre frais en limitant l’accès à des espaces de travail et des zones de presse, pour les étudiants et les retraités par exemple.
    • Diversifier l’offre : adaptation du déploiement des actions culturelles à l’occasion de l’ouverture dominicale ; là aussi, complémentarité des établissements en réseau plutôt qu’une homogénéité a priori.
    • Intégrer l’idée d’évolutions futures : le comportement des publics et les technologies sont en évolution constante. D’où la nécessité de tester de nouvelles formules en les modifiant en fonction des résultats, tout en sachant que l’expérimentation doit être jugée sur le long terme. Les services en ligne sont voués à jouer un rôle accru. Avec une offre débordant les horaires d’ouverture physique, ces nouveaux moyens sont de nature à toucher de nouveaux publics.

    Ouvrir plus, ouvrir mieux ?

    Au final, l’équation usagers/usages/horaires trouve une solution que l’on peut simplifier comme suit : les publics conditionnent les usages et les horaires conditionnent les publics. Les horaires sont dans cette mesure un des leviers sur la fréquentation. Dit autrement, la question des horaires est une partie, peut-être la plus visible et donc la plus médiatisée, d’un ensemble plus vaste qui concerne l’offre en général et les missions de service public des bibliothèques, lesquelles savent montrer leurs capacités à répondre à l’évolution des pratiques culturelles et aux changements intervenus dans la nature de leurs publics.

    L’étude et ses recommandations finales montrent que le service rendu est polymorphe et qu’il touche des catégories de public très différentes les unes des autres. Les choix effectués pour évoluer doivent tenir compte des orientations politiques générales et des contextes locaux dans le respect des moyens à mettre en œuvre. Précisément, le MOTif, qui est, rappelons-le, un organisme associé de la Région Île-de-France, a pu à l’occasion de cette étude évoquer plusieurs pistes de réflexion d’implication publique régionale :

    • Faut-il intégrer l’intervention de la Région dans le cadre du fonctionnement des bibliothèques et non plus seulement de leur équipement ? Par exemple assortir les aides à la création, au réaménagement et à l’informatisation en fonction de l’amplitude horaire, et/ou créer une aide spécifique à l’acquisition de ressources documentaires, toujours en fonction des horaires.
    • Étant donné que la formation professionnelle est une compétence directe des régions, peut-on mettre en place un dispositif d’aide à la formation concernant l’accueil des publics, à l’attention des non-titulaires ?
    • Enfin, et dans le même ordre d’idée : ouvrir les emplois-tremplins aux bibliothèques.
    • Voici dressées à grands traits quelques suggestions qui méritent approfondissement, et tout particulièrement à l’occasion de l’élaboration des schémas d’organisation des compétences. •

    Accessibles librement sur le site du MOTif ou ailleurs

    • « Happy hours », étude complète et synthèse : http://www.lemotif.fr/fr/etudes-et-analyses/etudes-du-motif/happy-hours

    • État des lieux des horaires d’ouverture des bibliothèques franciliennes : ibid.

    Les bibliothèques aidées par la Région Île-de-France (chiffres clés, cartographies) : http://www.lemotif.fr/fr/le-livre-en-ile-de-france/chiffres-cles/bdd/article/1199

    • Annuaire et géolocalisation des bibliothèques publiques et universitaires : http://www.lemotif.fr/fr/le-livre-en-ile-de-france/annuaire-des-professionnels-du-livre

    Horaires d’ouverture des bibliothèques dans le Val-d’Oise : comparaison avec la situation en Île-de-France, par Dominique Lahary, d’après des données collectées par le MOTif, septembre 2011 : http://www.lemotif.fr/fichier/motif_fichier/340/fichier_fichier_stats_horaires_bibliothques_val_doise.pdf

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    Espace enfants de la médiathèque Gustave Eiffel à Levallois-Perret. © Service Photo – Ville de Levallois

    Octobre 2011

  1.  (retour)↑  http://www.lemotif.fr
  2.  (retour)↑  Données collectées auprès de 956 bibliothèques en avril-mai 2011, sur les 992 que compte la région.