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La bibliothèque publique, lieu de puissance au Brésil

Vera Saboya

Le domaine de la mémoire écrite, les collections de livres, l’accès au savoir, la poésie : tout cela possède une forte signification politique. À cet égard, les bibliothèques sont par excellence des lieux de transmission mais aussi des lieux de rupture avec les traditions.

Un voyage à Medellín pour visiter une des bibliothèques-parcs (« bibliotecas-parques ») de Colombie, connues dans le monde entier pour leur impact en tant qu’éléments de changement social, a suscité une nouvelle réflexion sur le rôle des bibliothèques publiques et sur les besoins actuels des enfants et des jeunes en matière de lecture au Brésil.

Cette réflexion a servi de base à l’élaboration d’une politique de lecture qui propose et facilite le savoir partagé, grâce à la mise en place d’un réseau numérique entre bibliothèques offrant comme principe la diversité de supports – toute personne, depuis n’importe quel point du pays, peut ainsi accéder aux livres, musiques et films qu’elle souhaite –, et permet de penser le nouveau rôle de la bibliothèque publique. Réfléchir à ces espaces intégrés, c’est réfléchir au changement depuis quelques années des conditions subjectives que chaque individu expérimente face aux langages symboliques. Le texte créé, lu, expérimenté, est un pilier de ce changement.

La communauté carioca de Manguinhos a bénéficié l’an passé de la première bibliothèque-parc du Brésil, une bibliothèque humaniste où la culture est une valeur essentielle. Le fonds de 26 000 livres propose classiques de la littérature occidentale et orientale, philosophie, histoire de la philosophie, sciences politiques – pour satisfaire l’intense activité militante des banlieues alentour –, écologie, livres d’art, cinéma, photographie, et un assortiment de qualité de littérature jeunesse – à la fois érudit et populaire, moderne et consistant.

Proposer une telle collection de livres dans une bibliothèque située dans un quartier défavorisé, où le pourcentage de jeunes ayant accès à l’école ou à l’université est faible, c’est prendre en considération, sans aucun préjugé, le potentiel de ces jeunes. Souvent, une favela est vue comme un lieu de manque. La bibliothèque-parc de Manguinhos voit la favela comme un lieu de puissance.

Il y a des hommes qui portent en eux l’histoire de l’humanité. Il y a des livres qui, plus que de simples objets, sont des bibliothèques. Il faut considérer de manière affective le rôle d’une bibliothèque publique. Que et qui sert-elle ? Dans le monde actuel, ce serait considérablement réduire son rôle que de penser que la bibliothèque est seulement un lieu de lecture ou d’étude, ou même de formation continue pour une personne qui n’est plus dans un cursus d’enseignement. La bibliothèque publique est un lieu central, et le texte son point de rencontre. Le mot écrit, lu, parlé, chanté, murmuré, ou même tu, a sa place dans notre nouvelle bibliothèque.

En cinq mois s’est monté un groupe éditorial formé par les habitants de la favela de Manguinhos, qui vient de publier sa première revue littéraire et artistique, Setor X 1 . Son contenu parle du « quartier », aujourd’hui encore marginalisé par la violence.

En un mois de fonctionnement, la bibliothèque avait déjà rassemblé les initiatives culturelles des nombreuses favelas de ce territoire, réunissant actuellement 16 communautés, ce qui représente environ 100 000 habitants. Les ateliers d’écriture se transforment, dans la bibliothèque, en vaste laboratoire de processus créatif, le PalavraLab.

Pour les jeunes d’aujourd’hui et de demain, l’accès à la lecture sera de plus en plus ­interactif, rapide, diversifié. L’expérience avec le monde des histoires et du savoir littéraire est promue particulièrement à travers deux qualités : l’éphémère des relations quotidiennes – le grand « Je », présent dans les réseaux des communautés virtuelles où on lit en créant et en expérimentant – et le magique – présent dans les légendes, les images 3D, l’interactivité. Ces deux qualités devront déterminer et porter les activités et l’ambiance d’une bibliothèque.

Nous pensons que les bibliothèques sont à l’origine d’une nouvelle impulsion de connaissance. Elles viennent avec puissance pour développer la liberté et l’intelligence créatrice des nouvelles générations, stimulée par l’accès moderne et démocratique aux supports technologiques d’internet.

Illustration
Mur trompe-l’œil à Rio de Janeiro. Photo : Jorge Andrade sur Flickr (licence CC-by 2.0)

* Traduit du portugais (Brésil) par Celestino Avelar, Bulletin des bibliothèques de France

  1.  (retour)↑  http://www.setorx.com