entête
entête

Accélération du livre

Yves Desrichard

« Dans ce monde nouveau, matériel mais dépourvu de réalité, les pauvres fantômes

qui se nourrissent de rêves étaient condamnés à dériver sans but… »

(Francis Scott Fitzgerald, Gatsby, traduction de Julie Wolkenstein, POL, 2011)

Avec le sexe, la lecture de livres reste, au XXIe siècle, l’une des dernières activités humaines à ne pas être outrageusement technicisée, l’une des dernières que l’on puisse exercer sans substrat technologique imposé. Il importe donc que cela change.

Dans un livre absolument décisif, Accélération 1, l’un des piliers sociologiques de ce début de siècle et de millénaire, Hartmut Rosa, sociologue et philosophe, professeur à l’université Friedrich-Schiller de Iéna en Allemagne (et qui, accessoirement, n’a que 46 ans), offre une réflexion « sur l’expérience majeure de la modernité, celle de l’accélération ». Il propose dans cet ouvrage une « théorie de l’accélération sociale 2 », dont l’interrogation ontologique peut être rapidement travestie : comment se fait-il que nous ayons de moins en moins de temps disponible, alors que nous ne cessons d’inventer des appareils et des procédures destinés à nous en faire gagner ?

À notre sens, nombre des observations rapportées, parfois sur des domaines tout à fait différents, dans Accélération, peuvent s’appliquer à la lecture technologisée, qu’on résumera un peu abruptement, mais pour la commodité de la réflexion, aux « liseuses », qu’elles soient dédiées ou non, et sans entrer dans des arguties d’appareillage qui, on s’efforcera de le montrer, sont en fait une partie du discours et de l’accélération.

Pour Hartmut Rosa, l’accélération est un « principe fondamental autonome de la modernité », et non une conséquence anecdotique de cette modernité. Les changements temporels sont, aussi, des ruptures de contenus et de sphères d’influence : « L’économie, la science et la technique d’une part, le droit et la politique de l’autre auraient cessé de “marcher du même pas” et se seraient désynchronisés. »

Fort de ce constat, il importe que le livre, s’il veut perdurer, rejoigne les premières sphères, considérées, et abandonne les secondes, délégitimées – aussi, il est vrai, par bien d’autres considérations que celles liées uniquement à des vitesses augmentées. Le passage à la lecture numérique serait dès lors plus une fuite qu’une envie, un besoin de survie qu’une appétence – par conséquent plus une obligation qu’un progrès.

Moderniser le principe de lecture, c’est aussi l’accélérer, et sur tous les plans : sélection, acquisition, consommation, élimination. Mais c’est ainsi l’insérer dans ce « processus de modernisation » dont l’accélération n’est qu’une composante, certes majeure, mais non la seule : à la structure temporelle individuelle, donc maîtrisable, du livre papier, les liseuses vont substituer des « structures temporelles [d’une] nature collective et [d’un] caractère social ».

L’objet magique

La liseuse conjugue, mieux que bien d’autres objets, les deux grands mythes contradictoires, hostiles l’un à l’autre et pourtant indispensables, de l’ère capitaliste : celui de la propriété individuelle des biens, garante de la surconsommation, du gaspillage et de la captivité du consommateur, et celui de l’accès, garant du flux, de son renouvellement imposé et là encore garant de la dépendance du consommateur. Certes, le livre papier est aussi un objet de propriété. Mais c’est un objet de circulation, de prêt, de revente éventuellement, que sa complétude et son autonomie rendent aisément recyclable (au sens économique du terme) dans d’autres circuits, publics ou privés, de distribution : d’une certaine manière, les bibliothèques n’existeraient pas sans cela. De plus, est-il besoin de le souligner, sa logique d’accès est, dès son acquisition, inaliénable et non contrôlable. À rebours, la liseuse permet difficilement de mettre en œuvre une redistribution, tout en se situant, bien sûr, dans une logique absolue, presque caricaturale (monopole, piratage, hétérogénéités…) d’accès. Les clients du Kindle d’Amazon, soudain privés de leur exemplaire numérique de 1984, pourtant légalement acheté, pour des problèmes de droits, en savent quelque chose  3.

La liseuse, de par les mutations accélérées qu’elle doit subir, est typique de cette « époque bourgeoise », caractérisée par « le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement 4 ». Cet « objet magique  5 » est indispensable parce qu’il évolue en permanence. La liseuse induit que la lecture s’implante dans l’ère du jetable, « la modernité se [caractérisant] par le fait que l’usure physique est continuellement supplantée par l’usure morale… comme raison de remplacement matériel des objets et des agencements : … on [les objets et les agencements] les remplace parce qu’ils sont techniquement “dépassés” ou “démodés” ».

On comprend, dans ce contexte économique, politique, technologique, que le livre papier soit intolérable, de ne pouvoir s’user dans l’absolu, et de rester utilisable tant qu’il n’est pas usé, là où, « nécessité vitale pour l’entreprise dans le système économique capitaliste », les machines doivent perdre « toute valeur économique avant même que l’usure ne les rende inutilisables ».

Crise du temps

On l’a assez écrit, exagéré, caricaturé, les formes du livre fixées, disons au début du XVe siècle, n’ont été, depuis, que très marginalement modifiées, ce dont ne saurait s’accommoder un processus productif qui « exclut une position de repos à partir de laquelle on pourrait examiner sereinement les options et les connexions possibles ». Les possesseurs de micro-ordinateurs le savent aussi bien que les propriétaires de téléphones portables, les responsables de systèmes intégrés de gestion de bibliothèque le savent aussi bien que les administrateurs de sites web, et les responsables de fonds numérisés « pérennes » l’ont déjà intégré sous la forme oxymoresque de la « préservation dynamique », la machinerie numérique ne saurait s’arranger de temps morts et, dès lors qu’il sera engagé dans ce processus, le livre numérique subira le même sort – à vrai dire, il le subit déjà, les générations de liseuses se succédant à un rythme qui ne parvient même plus à rester, au moins, annuel  6.

La « crise du temps » évoquée par Hartmut Rosa épargnait la lecture silencieuse d’ouvrages papier, soumise çà et là à des contraintes physiques  7 que la lecture immatérielle va soulager pour y introduire, justement, cette crise. L’offre déjà pléthorique, mais différée en tant que telle par les nécessités pratiques de l’acquisition (repérage, sélection, commande, livraison), de livres papier, qui constitue le quotidien des bibliothèques comme des librairies, va devenir instantanément pléthorique et continûment pléthorique. Au léger différé de l’acquisition et de la lecture de livres papier va se substituer cet « immobilisme structurel et culturel profond », dans lequel « plus rien d’essentiel ne changerait, quelle que soit la rapidité des changements en surface ». Plus exactement, en viendront à changer les éléments qui devraient n’avoir qu’une importance anecdotique : taille de l’écran, définition, système d’exploitation, interface, boutons ou curseurs, mode d’éclairage, mode d’alimentation, etc., qui justifieront l’achat d’appareils toujours plus sophistiqués, simplement pour conserver la possibilité de lecture du même texte, en conformité à l’injonction assumée explicitée plus haut.

En ce souci, les liseuses sont une forme comme une autre de cet « anéantissement de l’espace par le temps » évoqué par David Harvey  8 et cité par H. Rosa dans son livre. Aux lourdeurs de la chaîne du livre succède un accès instantané, à tout moment, en tout lieu, à tout texte, en théorie tout au moins. Les besoins de parcourir l’espace sont abolis et le temps nécessaire est réduit à sa plus simple expression. Mais, comme le note H. Rosa, rien ne dit (et, plutôt, tout dit le contraire) que ce temps gagné à l’obtention va être utilisé pour l’extension du domaine de la lecture.

Lors, on pourrait considérer que « le bilan temporel [de la lecture numérique] pourrait, contrairement aux promesses de la technique, s’avérer nul, voire négatif » : le temps investi dans le choix et l’acquisition des outils, les contraintes d’usage (formats, formes d’abonnements, plateformes propriétaires, présence éventuelle de DRM, etc.) compenseraient le temps a priori gagné sur l’achat d’un livre sous forme papier, pour lequel toutes ces contraintes n’ont même pas d’équivalence, sans même parler des nécessités d’identification et de leur portée attentatoire aux libertés individuelles et à l’anonymat du lecteur  9.

L’avènement des liseuses n’est pas seulement une invite commerciale de plus en plus pressante à rejoindre le tout-venant jetable de l’époque  10, mais aussi le déterminant de la technostructure et de son ordre, celui de l’accélération, puisque « les qualités de “notre” temps, ses horizons et ses structures, ses rythmes, ne sont pas sous notre contrôle, ou seulement dans une faible mesure ». Rejoindre ou non le flux, les flux, est une tension dont on a de plus en plus de mal à s’abstraire, coincés que nous sommes entre le souci du libre choix de l’individu – vertu « libérale » née d’un pervertissement de l’idéal d’épanouissement des Lumières – et la tentation du conformisme ou de son envers, le non-conformisme  11.

Et pourtant, qu’on y prenne garde, la maîtrise du temps n’est pas une valeur circonstancielle : « La question de savoir comment nous voulons passer notre temps ne se pose donc pas uniquement à propos de la vie quotidienne, mais aussi à propos de notre existence tout entière. » Certes, faire de l’éthos de lecture un choix de vie pourra paraître excessif. Il en est, tout de même, une synecdoque, au même titre que d’autres addictions.

Au fond, la lecture de livres papier peut être considérée comme « hostile au temps », là où H. Rosa suggère que « quiconque souhaite établir un diagnostic de déclin culturel serait à mon avis bien inspiré de placer au centre de son analyse la dimension du temps », puisqu’« on consacre moins de ressources temporelles aux activités considérées comme plus valables et plus satisfaisantes en principe, mais qui exigent un plus grand investissement temporel ».

Or, « les transformations du “régime spatio-temporel” d’une société partent… toujours d’une transformation des structures temporelles et non d’une transformation de l’espace ». « L’émancipation du temps vis-à-vis de l’espace, qui est à l’origine du processus d’accélération », vient d’atteindre le livre, et la lecture. Il n’est pas sûr que le premier s’en remette, en tout cas sous la forme (sans doute déjà nostalgique) que nous connaissons.

Mais « cela fait-[il] encore sens de concevoir des projets de vie à long terme ? ». Autrement dit, la liseuse, avec l’obsolescence avérée, accélérée, revendiquée comme argument marketing, de ses supports, de ses standards, de ses modèles économiques, n’est-elle pas le médium et le moyen idéaux d’une société condamnée si précipitamment à son propre renouvellement qu’elle ne saurait plus faire sens qu’à très court terme, là où le livre papier, correctement conservé et utilisé, peut obéir presque indéfiniment à cette stratégie du « j’archive et j’oublie » impossible à mettre en œuvre avec l’information numérique ? Sans doute l’enthousiasme immédiat, constamment renouvelé, de la liseuse s’inscrit-il parfaitement dans cette abdication du projet de vie(s) qui, selon H. Rosa, est la nécessité contingente du progrès technologique.

Indifférence des contenus

La liseuse, son confort de lecture, sa rapidité de rafraîchissement, sa contenance, sa maniabilité, sa taille, ses performances, supplantent l’acte de lecture, son ambition, ses voies, ses détours, pour s’imposer en soi comme un objet de discussion, comme une fin et comme les moyens de cette fin.

« C’est là précisément l’exigence fonctionnelle d’une “société de l’accélération” poussée à sa limite, où les groupes de référence, les partenaires de la communication, les objets, les idées, les emplois, etc., changent si vite que leurs contenus sont de plus en plus indifférents et interchangeables ; ce qui signifie, à l’inverse, que plus les sujets sont indifférents aux contenus, mieux ils peuvent s’adapter aux exigences d’accélération et de flexibilité. »

À cet égard, mieux que les liseuses dédiées comme le Kindle, les tablettes comme l’iPad correspondent à l’axiome accélératif qui veut que, « plus on peut multiplier, dans un temps réduit, le nombre d’expériences vécues visant à enrichir notre vie intérieure, et mieux c’est » – tout dépendant évidemment de ce que l’on peut entendre par « vie intérieure » à une époque ou chacun se targue de se constituer un exosquelette (un ego-squelette ?) numérique de plus en plus développé, de plus en plus étendu, aux dépens de ce qu’on qualifiait, sans doute autrefois, de « vie intérieure ».

Et la possibilité, via les liseuses, d’obtenir instantanément ou presque des « expériences » (de lecture) plus variées, correspond bien à cette « promesse de l’accélération », « projet culturel qui consiste pour chacun à “profiter des possibilités du monde” à un rythme élevé, c’est-à-dire à multiplier les expériences en vue de mener une “vie bonne”, plus épanouie et riche en expériences », amenant à ce « que les sujets veulent vivre plus vite ».

On peut très facilement appliquer aux liseuses les hypothèses avancées par H. Rosa pour expliquer le « paradoxe de la télévision », « où le temps de l’expérience vécue et le temps vécu coïncident » (ce qui est bref semble bref, ce qui est long semble long), là où, par exemple, d’un bref voyage on peut garder un « long » souvenir. Car « les traces mémorielles, dans le cas de la télévision et des jeux vidéo, disparaissent rapidement parce que ces derniers sont à la fois désensualisés et décontextualisés. La désensualisation signifie ici que seules la vue et l’ouïe sont sollicitées, tandis que les sensations tactiles, les odeurs… ou les perceptions gustatives sont absentes. En outre, tous les stimuli proviennent d’une “fenêtre” spatialement très restreinte ».

Accomplissement des fragmentations

Peut-être assistera-t-on, avec les liseuses, aux mêmes paradoxes sociologiques que ceux cités par H. Rosa, qui constate que, interrogés, les gens qui passent le plus de temps devant leur téléviseur sont les mêmes qui se plaignent le plus du stress et du manque de temps. Le lecteur de livres numériques sur une liseuse pourra peut-être s’autoriser du même accablement là où, subjectivement il est vrai, cela paraît plus difficile à imaginer avec le lecteur de livres papier. De telles expériences seront parfaitement conformes aux « structures temporelles de la modernité tardive [qui] semblent se caractériser dans une large mesure par la fragmentation, c’est-à-dire par la décomposition des enchaînements d’actions et d’expériences en séquences de plus en plus brèves, avec des zones d’attention qui se réduisent constamment ».

Sommes-nous proches, en matière de lecture, de cette « immobilité fulgurante » donc parle Paul Virilio à propos des technologies politico-militaires  12 ? À l’heure de Twitter et de ces micro-messages et, donc, des micro-lectures, on peut le penser. Nombreux sont désormais les auteurs à relever que la lecture d’un nombre de pages trop important, que ce soit pour un article ou, a fortiori, pour un livre, leur devient de plus en plus pénible, exige des efforts qu’ils ne sont plus capables de fournir  13. Le temps de la lecture raccourcit, jusqu’à devenir presque indiscernable, et s’installe dans un présent perpétuellement renouvelé, dans une hébétude constamment mise à jour, qui semble bien la marque de cet accomplissement.

La liseuse n’autorise plus à disposer du temps de lecture comme d’une quantité de temps certes précieuse, mais sinon infinie, du moins négligeable dans son investissement en regard des bénéfices que l’on peut en tirer – en d’autres termes, on peut bien passer des heures à lire, si la lecture en vaut la peine. La lecture numérique oblige à contingenter le temps d’une manière plus abrupte comme une série de fragments à l’intérieur d’autres occupations tout aussi « indispensables » comme consulter son courriel, vérifier (donc) l’heure, le temps qu’il fait ou qu’il fera, une référence sur internet, etc. Dès lors, le temps redevient, comme l’indique H. Rosa, cette « denrée rare et extrêmement précieuse » caractéristique de l’éthique protestante, et propre aux fondamentaux du capitalisme  14. La liseuse permet à ceux qui n’ont pas les moyens d’en perdre de gagner du temps, et la lecture devient une activité de production (même paradoxale) au même titre que les autres. Elle est, en quelque sorte, « ramenée dans le rang », abaissée à l’égal de tâches qu’on pourra considérer plus triviales, que d’autres pourront considérer plus décisives, mais avec lesquelles, dès lors, elle ne fait plus rupture.

L’un des principaux arguments en faveur de l’expansion des liseuses, à savoir la possibilité « d’emporter avec soi toute une bibliothèque 15 » participe à sa manière de cette « accélération du rythme de vie » que H. Rosa définit comme « l’augmentation du nombre d’épisodes d’action ou d’expérience par unité de temps ». L’outil, qui permet la consultation séquentiellement rapide (voire simultanée) d’un grand nombre de textes dont il serait matériellement (c’est-à-dire sous forme papier) difficile de disposer et de manipuler en si peu de temps, permet de multiplier les séquences de lecture dans un même intervalle de temps, sans qu’on sache s’il faut interpréter cette accélération comme un bénéfice, comme un recul – voire comme une action neutre. Comme le remarque H. Rosa, « l’augmentation de la vitesse des microprocesseurs des ordinateurs ne s’accompagne pas, en tant que telle, d’une transformation significative des orientations de l’action ni d’un changement des formes du lien social ». Autrement dit, et pour faciliter la transposition, on ne voit pas en quoi l’accélération des séquences de lecture peut faciliter, amplifier, transformer les pratiques de lecture, et, dans cette perplexité, on peut s’interroger sur la pertinence d’une mutation dont le plus simple bénéfice résulte de la multiplication illusoire des choix – posture de l’économie libérale s’il en est.

« Nous n’avons pas le temps, alors que nous en gagnons toujours plus. » La lecture numérique participe dans toute sa chaîne et de ces gains et de leur illusion. Le gain de conception de livres sous forme numérique est évident pour tous ceux qui se sont essayé à la fabrication d’ouvrages (de textes), de même que les gains en terme d’édition et, pour ce qui concerne les livres numériques, en terme de distribution, voire de diffusion et, donc, de lecture. De plus, la liseuse offre la possibilité de stocker ou d’importer des milliers de livres « instantanément » et d’y accéder « instantanément ». Mais la capacité de lecture annuelle, même d’un gros lecteur, et l’obsolescence programmée des liseuses induisent à penser, soit que la masse critique « fait sens », et que la qualité et la pertinence du choix tiennent à la bascule entre le nombre de titres retenus et le nombre de titres proposés, soit que, en fait de lecture, il s’agit plutôt de privilégier le butinage, le survol, le picorage, et non la lecture continue, fastidieuse puisque pouvant amener à lire des passages ennuyeux, inutiles, superflus, dans une œuvre  16.

La lecture numérique, avec ses possibilités (ses nécessités) d’intermissions, de ruptures, de digressions, de dilettantismes, d’interruptions, de sauts, de ruptures, etc. n’a d’autre ambition que de cacher « l’ennui de la vie moderne, vide d’évènements… [alors que] la vitesse augmente “dans tous les registres de l’activité humaine” ». La liseuse substitue à la lecture papier ce que le temps de la « modernité avancée » substitue à la « société [traditionnelle] » : « L’évolution historique n’est plus conçue comme un cours se dirigeant vers un but déterminé, son issue demeure incertaine. »

Pourquoi pas, le livre ?

Nous ne sommes ni le premier ni – il faut l’espérer – le dernier à l’écrire, mais la lecture sur papier est une entreprise de « déréseautisation », en tant que telle absolument insupportable au besoin de connexion perpétuelle de l’ère internet, à l’exigence des déversements permanents  17 de l’ère mobile. Celle-ci impose : au travailleur la dilution de la frontière entre activité professionnelle et personnelle ; à l’État la dissolution de la frontière entre prérogatives régaliennes et contraintes économiques ; au lecteur la disparition de l’espace-temps en indivis dont il bénéficie de par la concentration même minimale « exigée » par l’acte de lecture sur un support qui n’est pas dépendant, de par sa finitude, de l’espace et du temps dans lequel il s’inscrit, le « tout-artistique » évoqué par Marx  18. Le livre papier ne « reconnaît » pas (comme le téléphone portable par exemple) les pays où on l’utilise, et ne donne pas l’heure, le temps, qui est celui de son usage. En fait, il ne permet rien d’autre que lui-même, son aberration première.

Pourtant, c’est un objet-nomade comme un autre, à l’aune d’une époque où « l’indépendance spatio-temporelle du nomadisme » est désormais valorisée, aux dépens de la « [fixation] à un lieu et l’absence de souveraineté sur le temps ». C’est, sans doute, sur le second volet de cette valorisation que le livre achoppe à réussir son examen de passage au temps de l’accélération.

Cette forme de lecture est, dans un monde de réseaux, dans un monde d’échanges de plus en plus fugaces, de moins en moins approfondis, plus que jamais, ce « vice impuni » énoncé par Valéry-Larbaud  19. Insupportable au regard des sommations modernes, cet « hédonisme de la consommation » dont parlait Pasolini, égoïste, non partageable, ne pouvant être contingenté dans des flux temporels hachés. À la lecture, le livre papier et le texte qu’il porte opposent une résistance physique, qui ne permet pas son effacement là où les « processus de modernisation [de la lecture] induisent tout au contraire des rapports “fluidifiés”, c’est-à-dire transitoires, rapidement modifiables et contingents ».

Conclusion

On s’accordera, paradoxalement peut-être, sur le caractère inéluctable du passage aux liseuses. Comme l’écrit H. Rosa, « les tendances à l’inertie peuvent être interprétées soit comme des tendances résiduelles, soit comme des formes de réaction aux processus d’accélération (servant parfois de fonctions à ces derniers) et elles sont donc, dans tous les cas, secondaires par rapport aux forces de l’accélération ». En d’autres termes, non seulement « toute résistance est inutile », mais en plus toute résistance conforte in fine le phénomène contre lequel il s’agit de résister : « D’un point de vue culturel, ce n’est plus le mouvement qui doit se justifier, mais la permanence. » Le bénéfice va à l’accélération. La suspicion va à l’immanence. Dans la lecture aussi : renouveler la page-écran est une condition sine qua non de la modernité, là où la fixité de la page papier est résolument passéiste. « Tout est devenu mobile, ou est rendu mobile, et, dans l’intention ou sous le prétexte de tout perfectionner, tout est mis en question, tout est mis en doute… L’amour du mouvement pour lui-même, même sans but et sans objectif déterminé, provient et se développe des mouvements de notre époque. C’est en lui, et seulement en lui, que l’on cherche la vraie vie. » La citation de Frédéric Ancillon date… de 1823.

Au terme bien rapide de ces inquiétudes, il faut (re)devenir nietzschéen : « L’accélération monstrueuse de la vie habitue l’esprit et le regard à une vision, à un jugement partiel et faux… L’une des corrections nécessaires qu’il faut entreprendre d’apporter au caractère de l’humanité sera donc d’en fortifier dans une large mesure l’élément contemplatif 20 . »

Écrite par un homme de 51 ans, cette chronique s’inscrit parfaitement dans les logiques à l’œuvre dans le processus d’accélération. Comme l’indique H. Rosa, « jeunes et vieux vivent de plus en plus dans des sous-mondes isolés ». Pour l’écrire plus simplement, je ne saurais m’attendre en aucune manière à ce qu’un jeune conservateur issu de l’Enssib partage si peu que cela soit mes vues, ce serait contraire même à l’observation empirique du processus d’accélération. « C’est la fin de l’éducation de la jeune génération par la précédente. » Qu’à cela ne tienne, on s’en tiendra égoïstement à cet « espace protégé » évoqué par H. Rosa, à cette « oasis de décélération » délibérément préservée – pour le « “monde vécu” des plus vieux », le livre, le livre papier. •

Juillet 2011

  1.  (retour)↑   Aux éditions de La Découverte (traduit de l’allemand par Didier Renault), 2010, 480 p.
  2.  (retour)↑   Par convention, les citations entre guillemets et en italiques sont extraites d’Accélération et d’Hartmut Rosa. Celles qui sont extraites d’Accélération mais pas d’Hartmut Rosa ont leur source indiquée.
  3.  (retour)↑   En 2009, la société Amazon a supprimé de sa liseuse Kindle les exemplaires de 1984 achetés par ses consommateurs, pour des questions de droits, sans les en avertir.
  4.  (retour)↑   Karl Marx, Le capital, livre I, in Œuvres, volume I, Gallimard, 1965. Cité dans Accélération.
  5.  (retour)↑   On sait bien sûr que, chez Marx, c’est l’argent qui est « l’objet magique ».
  6.  (retour)↑   Sorti en mars 2011, l’iPad 2 de la société Apple devrait être suivi au tout début de 2012 de l’iPad 3.
  7.  (retour)↑   Par exemple pour les handicapés visuels pour lesquels, il faut le reconnaître, les liseuses constituent une avancée importante en termes de confort de lecture. Voir, dans ce même numéro, l’article de Luc Maumet, « Livre numérique : l’expertise des publics déficients visuels », p. 11-16
  8.  (retour)↑   David Harvey, The Condition of Postmodernity : An Enquiry into the Origins of Cultural Change, Blackwell, 1990. Cité dans Accélération.
  9.  (retour)↑   Voir par exemple la position de Richard Stallman : http://www.actualitte.com/imprimer/actualite/26551-stallman-dangers-ebook-liberter-respecter.htm
  10.  (retour)↑   Renouvellement de plus en plus rapide des matériels et des formats, simple logique d’accès, impossibilité de conservation, de prêt, d’échange…
  11.  (retour)↑   Ainsi, il nous semble que Naomi Klein, dans son ouvrage No logo (Actes Sud, 2001), stigmatisant la tyrannie des marques, en prouve par l’absurde, sinon consciemment, l’efficacité.
  12.  (retour)↑   Paul Virilio, L’inertie polaire, Christian Bourgois, 1990. Cité dans Accélération.
  13.  (retour)↑   C’est, appliquée au livre, toute la problématique impressionniste développée par Nicolas Carr dans son article désormais fameux, « Est-ce que Google nous rend idiot ? » : http://www.internetactu.net/2009/01/23/nicolas-carr-est-ce-que-google-nous-rend-idiot
  14.  (retour)↑   Même s’il s’agit là d’une présentation volontairement simplifiée de thèses bien connues sur l’origine du capitalisme.
  15.  (retour)↑   Utilisé, sous des formes variées, dans nombre de publicités pour ces outils.
  16.  (retour)↑   On aura reconnu là, mais dans une posture numériquement amplifiée, des travers pourtant dénoncés par Daniel Pennac dans Comme un roman (Gallimard, 1 992).
  17.  (retour)↑   Ainsi, pour ce qui est de la production télévisuelle, les « programmes de flux » sont, avec le sport, ceux qui sont le plus regardés, sinon écoutés.
  18.  (retour)↑   Cette citation non sourcée, comme celle de Pasolini évoquée plus loin, est extraite de l’article de Bruno David, « Le manège enchanté des bibliothécaires », qu’il peut être instructif de relire pour l’occasion ; in BBF, 2004, n° 6, p. 86-97. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2004-06-0087-001
  19.  (retour)↑   Dans un ouvrage publié en 1925.
  20.  (retour)↑   Friedrich Nietzsche, Œuvres I, Humain trop humain, « Caractères de haute et basse civilisation », § 238, Paris, Robert Laffont, 1993.