entête
entête

Métamorphoses du cerveau lecteur en esprit d'interprétation

Yves Citton

Un dossier sur les « Métamorphoses de la lecture » offre l’occasion rêvée pour apprendre à conjuguer la lecture au pluriel. Non seulement chacun lit différemment, mais chaque personne dispose d’une palette de modes de lectures qui n’ont finalement que très peu à voir entre eux. Passons (trop) rapidement en revue quelques-uns de ces modes de lectures multiples, en évoquant quelques ouvrages récents et importants consacrés à ce sujet. Profitons-en pour cultiver une profonde suspicion envers tout discours qui prétend asséner une vérité générale sur « la lecture » (au singulier).

La double voie du cerveau lecteur

Commençons par ce qui semblerait devoir être commun à tout être humain : le fonctionnement du cerveau lisant. Stanislas Dehaene, dans Les neurones de la lecture 1 , montre que chacun de nous accède au sens des phrases que nous lisons à travers deux circuits parallèles, qui coexistent et se complètent de façon complexe, propre à chaque personne et à chaque circonstance. Lorsque nos yeux arrivent sur des mots qui nous sont familiers, les influx passent par un réseau neuronal « orthographique » qui conduit directement vers l’identification d’une signification : mes yeux voient la suite de lettres p-o-m-m-e, mon cerveau, déjà habitué à identifier ce mot comme une entité indépendante, en associe les graphèmes (perçus comme une totalité) au morphème dont le signifié fait référence au fruit dont nous faisons des compotes, dont une marque d’ordinateur a fait son logo ou dont Adam a eu la mauvaise idée de vouloir goûter.

Si, au contraire, mes yeux rencontrent la suite de lettres m-é-t-a-f-i-c-t-i-o-n-n-a-l-i-t-é, que je découvre pour la première fois, alors mon cerveau va être amené à déchiffrer ces lettres une à une, à mobiliser un réseau neuronal « phonologique » parallèle, qui va d’abord tenter d’associer ces lettres à des structures sonores (mé-ta-fic-tion-na-li-té), puis qui va faire des hypothèses sur des regroupements permettant d’identifier des morphèmes au sein de ce matériau inédit (méta-fiction-nalité) – et alors seulement je pourrai accéder à un signifié suggérant que l’auteur du texte que je lis se réfère à un type de récits fictionnels problématisant de façon réflexive son statut d’irréalité.

Dès ce premier niveau, on voit que la lecture, dans sa réalité la plus physiologique, est déjà un lieu de métamorphoses constantes : chaque texte, chaque phrase, en fonction du degré de familiarité ou de nouveauté des mots qui y sont présentés, requiert une modulation singulière du passage par les voies orthographique ou phonologique. Dans l’image que nous en donnent les neurosciences contemporaines, l’activité du lecteur ressemble à ces jeux vidéo où je dois activer tantôt le pouce gauche, tantôt le pouce droit afin de rester constamment à flot d’un flux de données auquel je dois réagir en temps réel.

Malgré toutes les opérations neuronales incroyablement rapides et complexes qu’on voit s’y déployer, ce dont nous parle Stanislas Dehaene n’est pourtant encore que le degré zéro de l’activité de lecture. On en reste à la mécanique de base qui nous permet simplement de déchiffrer un texte écrit. Les vraies métamorphoses de la lecture commencent à devenir intéressantes dans ce qui se passe au-dessus de ce degré zéro – dans les activités que nous déployons pour faire quelque chose de ce que nous lisons.

De la lecture à l’interprétation

J’ai proposé dans un ouvrage récent de distinguer deux pôles au sein de ce qu’on regroupe sous l’activité consistant à tirer du sens d’un texte écrit   2. Au pôle le plus mécanique, que j’identifie par le terme de lecture, notre travail consiste uniquement à déchiffrer, aussi rapidement que possible, des lettres en mots et des phrases en informations pertinentes, afin de répondre à des finalités déjà constituées. C’est sur ce mode que nous opérons généralement en lisant des titres de journaux, des manuels d’utilisation d’appareils ménagers, des notifications administratives ou des messages électroniques.

À l’autre pôle, que j’identifie par le terme d’interprétation, nous devons certes commencer par déchiffrer les lettres en mots et les phrases en informations, mais, au lieu de nous contenter de cela et de passer aussitôt aux (segments de) textes suivants, nous nous ménageons des pauses pour opérer un retour critique sur la nature de ces informations et sur la façon dont elles nous sont présentées. L’expérience la plus emblématique de ce pôle interprétatif est fournie par la pratique scolaire de l’explication de texte : je commence certes par lire un texte du début à la fin, mais je n’ai encore rien fait tant que je ne reviens pas sur ce texte pour en accentuer certains aspects qui me frappent davantage que d’autres, pour y repérer des regroupements, des contrastes, des choix stylistiques faisant apparaître, au-delà de ce que j’en ai compris à la première lecture, un autre sens, plus complexe, plus riche, plus nuancé, voire radicalement différent, que je n’y trouve que parce que je l’aurai patiemment construit à l’aide de techniques partagées et de sensibilités cultivées.

Je parle de « pôles » pour opposer lecture et interprétation afin de souligner le fait que toutes nos pratiques réelles des textes écrits se situent quelque part entre ces deux extrêmes – de même que chacun de nous vit sur Terre quelque part entre le pôle Nord et le pôle Sud, lesquels sont inhabitables comme tels. Ici aussi, donc, quoique à un niveau supérieur à celui qu’on observait dans les circuits neuronaux, l’activité du sujet lisant est en constante métamorphose et en constante modulation. Même si je ne faisais originellement que « lire » aussi rapidement que possible le 52e parmi la centaine de messages électroniques qui surchargent quotidiennement ma boîte aux lettres, une phrase qui me surprend peut me conduire à faire une pause interprétative, pour m’interroger sur ce que cache (comme intention inavouable ou comme promesse inespérée) tel ou tel choix de formulation de la part de l’émetteur.

La revendication de vacuoles

Malgré son caractère très général, une distinction entre ces deux pôles présente un mérite politique immédiat, en ce qu’elle nous aide à reconnaître un danger propre à ce que nos contemporains ont baptisé alternativement « économie de la connaissance », « capitalisme cognitif » ou « société de la communication ». Ces dénominations emportent implicitement avec elles le principe que plus l’information circule vite, plus nos sociétés sont productives – mieux elles pourront maximiser la « croissance » de leur PIB (produit intérieur brut), dans la compétition globale qui nous presse tous à courir plus vite (ou à mourir)  3 . Or, cette pression à la vitesse, si elle correspond à certaines nécessités évidentes de fonctionnement, tend aussi à étouffer les espaces de suspension que requiert l’activité interprétative. Une certaine pression productiviste menace d’étouffer la production même, en tant que celle-ci a besoin de marges d’interprétation pour être autre chose qu’une simple reproduction à l’identique de comportements et de finalités préprogrammées.

C’est donc une revendication politique majeure de notre temps que de lutter pour la préservation et l’élargissement de vacuoles de silence, de recueillement et de recréation, à partir desquelles nous puissions réinterpréter de façon critique et inventrice les données qui nous traversent et nous mobilisent. L’économie de la connaissance doit avoir pour pendant une culture de l’interprétation – sans quoi elle ne produira que la machinisation désorientée de nos esprits.

La vaste gamme des activités de lecture

En inscrivant nos activités de lecture entre les deux pôles évoqués ci-dessus, je partais du principe qu’un lecteur lit un texte en promenant son regard sur les lignes qui le composent, depuis la première jusqu’à la dernière – l’interprète étant une sorte de « sur-lecteur » qui s’attache à re-lire afin de re-lier les mots selon des agencements plus raffinés. L’ouvrage de Pierre Bayard intitulé Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? 4  nous conduit à remettre en question le présupposé commun mais illégitime de lecture in extenso. Derrière la provocation délicieusement dérangeante que Pierre Bayard sait donner à tous ses ouvrages – il affirme ici que la meilleure façon de parler d’un livre peut être de ne l’avoir pas lu… – c’est une réalité occultée mais essentielle de nos pratiques de lecture réelles (plutôt que fantasmées) qu’il met à jour. S’il arrive bien entendu que nous lisions un texte du début à la fin (lecture intégrale), il arrive aussi que nous ne fassions qu’en lire quelques passages (lecture fragmentaire), que nous nous contentions de le survoler rapidement (lecture cursive), que nous n’en lisions qu’un compte rendu ou que nous en entendions parler par l’auteur lui-même lors d’un entretien radiophonique ou durant une discussion entre amis (lecture secondaire).

Parmi tous les livres qui peuplent notre réflexion, la part des lectures fragmentaires, cursives et secondaires est sans doute (au moins) aussi grande que celle des lectures intégrales. Au sein même de celles-ci, Pierre Bayard nous fait remarquer qu’un livre lu intégralement il y a vingt ans est beaucoup moins présent à ma conscience qu’un ouvrage non lu mais dont je viens d’entendre l’auteur parler lors d’une conférence (lecture oubliée). Il se peut par ailleurs que j’aie si profondément assimilé une œuvre lue il y a si longtemps que je n’en garde pas de souvenir explicite, mais que telle idée qui me vient à l’esprit spontanément n’en soit en réalité qu’une citation inconsciente (lecture résurgente).

La notion même de « lecture intégrale » s’évanouit dans les brumes de l’imprécision, dès lors qu’on prend en compte la date plus ou moins ancienne de ladite lecture, et dès lors qu’on remarque à quel point mon attention peut varier selon que je lis telle page dans une chaise longue (où la sieste me fait fermer les yeux), dans le métro (où deux voisins discutent de leur vie sexuelle) ou à mon bureau avec un crayon en main, selon une intensité d’attention « idéale », qui ne représente toutefois qu’une partie infime de l’ensemble de notre rapport aux livres. Ici aussi, « la » lecture n’existe qu’en se métamorphosant et en se modulant constamment au sein d’une très vaste gamme d’activités relevant d’intensités très diverses.

La puissance du virtuel

Dans un livre admirable intitulé La grande rete della scrittura : la letteratura dopo la rivoluzione digitale 5  (dont on attend impatiemment la traduction en français), le théoricien italien Arturo Mazzarella souligne à quel point les procédés littéraires développés par les écrivains au fil des siècles (mais en particulier à l’époque moderne) mettent déjà en pratique les expériences que nous associons généralement aux « nouveaux médias » numériques. Tels qu’ils ont été rédigés à partir de 1850, les romans fonctionnent déjà largement comme des jeux vidéo : on s’y plonge dans un univers virtuel qui nous immerge pour nous faire percevoir des (ir)réalités et ressentir des émotions inaccessibles dans la réalité donnée de nos existences.

Arturo Mazzarella montre surtout les enjeux éthiques et politiques de cette immersion : le virtuel ne se réduit en effet nullement à une simple « illusion », ou à quelque chose que nous pourrions percevoir sans qu’il existe « vraiment ». « La virtualité n’annule aucunement la réalité ordinaire, pas plus qu’elle ne s’y substitue ; elle se limite à la redistribuer en des faisceaux de relations perceptives qui la parcourent, […] pour montrer chaque objet non plus comme une donnée, mais bien comme le produit d’une parmi d’innombrables modalités de perceptions possibles 6. » Voilà bien ce qui se joue dans l’espace qu’investit la littérature, un espace fait à la fois pour river notre lecture sur des expériences transformatrices et pour nous appeler à opérer un retour interprétatif sur l’ensemble de nos expériences : pour reprendre un jeu de mots fécond exploré par le théoricien italien, l’expérience littéraire nous fait sentir la convergence entre nos points de vue et nos points de vie.

En effet, les métamorphoses de la lecture consistent en des transformations de nos modes de voir qui induisent des transformations de nos modes de vivre. On accède ici à un quatrième niveau, encore plus vaste et important que les précédents. Niveau 1 : mes yeux qui suivent les chaînes de signes imprimés sur la page ou affichés sur l’écran alternent constamment entre deux modes de déchiffrage (orthographique ou phonologique). Niveau 2 : mon attention alterne constamment entre une simple lecture informative du contenu explicite des textes et une interprétation réflexive de leurs propriétés formelles. Niveau 3 : devant la surabondance de livres à lire et la pénurie de nos heures de veille, mon accès aux ouvrages se module le long de la gamme allant de la lecture intégrale à la lecture secondaire (en passant par les lectures fragmentaires, oubliées, résurgentes). Enfin, au niveau 4 mis en lumière par Arturo Mazzarella, c’est toute ma perception du monde (réel) qui se trouve modulée par l’immersion dans les univers virtuels à laquelle donne lieu l’expérience littéraire.

L’interprétation comme actualisation

Dans la mesure où, au sein de nos sociétés de communication et de consommation, nos devenirs communs sont de plus en plus directement conditionnés par les flux de désirs et de croyances qui nous traversent, nos points de vue (qui rendent telle ou telle chose plus ou moins désirable) influent de plus en plus fortement sur nos formes de vie. Qu’un roman ou un film à succès donne soudainement à voir comme ridicule le fait de porter des talons hauts, et ce sont des milliers de fabriques et de magasins, des millions de producteurs et de consommateurs qui verront leur vie altérée en conséquence. C’est de la trame du virtuel qu’émerge à chaque instant la réalité actuelle de nos existences concrètes.

Lire et interpréter consiste précisément à actualiser l’un des multiples virtuels dont est porteur chaque texte   7. Ce terme est à entendre ici dans un double sens. D’une part, chaque lecteur lit les textes venant du passé (ou venant d’ailleurs) avec les lunettes propres à son environnement contemporain : en ce sens, ce sont les écrits qui se trouvent être dans de perpétuelles métamorphoses de lectures, puisque chacun les « actualise » d’une façon singulière et forcément un peu anachronique.

D’autre part, lire est une activité qui est conditionnée par, et qui conditionne en retour, la façon dont nous exerçons nos autres activités. Qu’il s’agisse d’acheter une paire de chaussures ou de faire une déclaration d’amour, de participer à une manifestation de rue ou de changer de métier, mes « actes » résultent (partiellement mais largement) des mondes virtuels (romanesques, théâtraux, cinématographiques, télévisuels) dans lesquels je me serai trouvé plongé. On peut donc considérer que nos formes de vie actuelles sont les « actualisations » des points de vue agrégés dans les traditions culturelles qui nous ont formés.

La singularisation par le style

Le dernier ouvrage de Marielle Macé, intitulé Façons de lire, manières d’être 8 , porte précisément sur la contribution de nos lectures à la mise en forme de nos vies : « La lecture n’est pas une activité séparée, qui serait uniquement en concurrence avec la vie ; c’est l’une des conduites par lesquelles, quotidiennement, nous donnons une forme, une saveur et même un style à notre existence 9. » En approfondissant les enjeux de cette notion de style, Marielle Macé nous invite à dépasser les références souvent vagues et « complaisantes » que la pensée politique et esthétique contemporaine multiplie envers les « formes de vie ». Les « conduites » dont nous faisons l’expérience dans, avec et par les livres ne sont pas tant affaire de forme que d’orientation : « L’activité de lecture nous fait éprouver à l’intérieur de nous ces formes comme des forces, comme des directions possibles de notre vie mentale, morale ou pratique, qu’elle nous invite à nous réapproprier, à imiter, ou à défaire 10 . »

Les métamorphoses induites par nos lectures sont donc à caractériser d’abord en termes de direction : un livre me pousse plutôt de ce côté-ci que de ce côté-là. Il infléchit les flux de désirs et de croyances qui me traversent, il les fait dévier, il les réoriente. Marielle Macé a parfaitement raison de voir dans l’activité de lecture « une pratique d’individuation », dès lors qu’avec ce travail de réorientation, chacun est amené à se faire une place propre au sein des circulations qui animent la vie sociale. La façon dont elle cadre son propos fait toutefois bien sentir que ce travail d’individuation personnel s’inscrit dans des modes d’individuations collectives qui surdéterminent nos destins singuliers.

L’alignement des communautés interprétatives

Derrière l’expérience personnelle de la lecture (et de ses métamorphoses), il n’est pas besoin de creuser très loin pour trouver des conditionnements sociaux, qui nous poussent – ensemble – vers telle interprétation plutôt que vers telle autre. Dans un livre ancien (1981), mais traduit en français seulement à une date récente  11 , Stanley Fish racontait une petite expérience troublante : ayant inscrit les noms de cinq auteurs que les étudiants d’un cours de linguistique devaient lire pour la prochaine séance, il laissa ces cinq noms propres au tableau noir au moment où les étudiants de son cours suivant, consacré à la poésie religieuse anglaise du XVIIe siècle, entraient en classe. Au lieu d’effacer cette liste de noms, il la présenta comme l’un des poèmes religieux du corpus à étudier durant ce cours, et il demanda qu’on l’interprète sur le champ. Entraînés depuis des semaines à voir partout des couronnes d’épines, des échelles de Jacob, des Fils de l’Homme et des assimilations de la Vierge à une rose, les étudiants n’eurent aucune peine à construire une interprétation parfaitement crédible des Jacobs-Rosenbaum, Ohman et autres Thorne, auteurs d’obscurs articles de linguistique, en autant de symboles religieux. Par radicalisme et goût du paradoxe, Stanley Fish affirme que ce sont les lecteurs-interprètes qui « font » les textes, tout autant sinon davantage que les auteurs.

Loin toutefois de célébrer la « liberté » inconditionnelle et individualiste d’interprètes capables de transformer tout (une liste de noms de linguistes) en n’importe quoi (un poème religieux du XVIIe siècle), le théoricien américain en tire une leçon qui souligne au contraire les conditionnements collectifs dont résulte toute interprétation. Sa petite expérience met surtout en lumière l’étonnant alignement des étudiants sur le mode de lecture qui leur avait été inculqué par le professeur Fish durant les semaines précédentes. Ici aussi il est question d’orientation : de quel point de vue (lié à quel point de vie ?) regarder cette suite de mots pour les aligner sur un poème religieux du XVIIe siècle ? Les étudiants avaient parfaitement intégré la réponse à cette question durant les drills que constituaient les séances antérieures du cours. En conséquence, ce qui interprétait le texte ce jour-là, ce n’était pas une simple somme d’individus, mais ce que Stanley Fish propose d’identifier comme une communauté interprétative. D’où un cinquième niveau qui mérite de surmonter et de compléter les quatre autres : la singularisation qui se joue dans mes pratiques de lectures est toujours à réinscrire dans le cadre des communautés interprétatives qui m’auront aligné sur tel ou tel mode de lecture et d’interprétation.

Jamais autant de lecteurs, toujours plus d’interprètes ?

On pouvait lire dans un numéro récent de l’hebdomadaire The Economist : « La quantité de textes lus, qui déclinait à cause de la télévision, a presque triplé depuis 1980, grâce à tous les textes mis en ligne 12. » Grâce aux progrès, trop lents mais réguliers dans le très long terme, de l’alphabétisation et de l’espérance de vie scolaire, les humains ne se sont jamais autant entre-lus qu’à l’époque actuelle. Malgré tout ce qu’on peut entendre sur notre « civilisation de l’image » supposée remplacer la « galaxie Gutenberg » de l’écrit, nous voyons de plus en plus d’images en mouvement et nous lisons de plus en plus de textes.

Les métamorphoses à venir de nos façons de lire sont donc à imaginer au sein d’un univers de lectures en expansion. Les vraies questions touchent moins à la quantité des textes lus qu’à la qualité de ces textes, ainsi qu’à la qualité de nos modes de lectures. Autant qu’apprendre à lire beaucoup et à lire vite, il est essentiel de promouvoir les conditions nécessaires à cultiver un esprit d’interprétation qui est au cœur de l’aventure humaine, telle qu’elle se déploie au fil des siècles. C’est dans les vacuoles ouvertes à l’interprétation (et protégées à cet effet) que se jouera l’orientation à venir des communautés humaines et de leurs formes de vie. Face aux pressions croissantes d’un « développement » productiviste désorienté, la revendication d’une réelle culture de l’interprétation relève de l’impératif de survie. •

Mai 2011

  1.  (retour)↑   Stanislas Dehaene, Les neurones de la lecture, Odile Jacob, 2007.
  2.  (retour)↑   Yves Citton, L’avenir des humanités : économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ?, La Découverte, 2010.
  3.  (retour)↑   Voir sur ces questions le livre synthétique et nuancé de Hartmut Rosa, Accélération : une critique sociale du temps, La Découverte, 2010, ainsi que le dossier « Rythmanalyses politiques » publié dans le n° 46 de la revue Multitudes (septembre 2011).
  4.  (retour)↑   Les éditions de Minuit, 2007.
  5.  (retour)↑   [Le grand réseau de l’écriture : la littérature après la révolution digitale], par Arturo Mazzarella, éd. Bollati Boringhieri, 2008.
  6.  (retour)↑  Op. cit., p. 51 (traduction de l’auteur).
  7.  (retour)↑   Voir sur ce point : Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser : pourquoi les études littéraires ?, Éditions Amsterdam, 2007.
  8.  (retour)↑   Gallimard, 2011.
  9.  (retour)↑  Op. cit., p. 10.
  10.  (retour)↑  Op. cit., p. 14.
  11.  (retour)↑   Stanley Fish, Quand lire, c’est faire : l’autorité des communautés interprétatives, Les Prairies ordinaires, 2007.
  12.  (retour)↑  « Monstruous amounts of data », The Economist, 25 février 2010.