entête
entête

« L’architecture et ses images »

Sous la direction d’Évelyne Cohen et Gérald Monnier
Revue Sociétés & représentations, décembre 2010, n° 30
Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, 276 p., 24 cm
ISBN 978-2-85944-666-6 : 25 €

par François Rouyer-Gayette

Sociétés & représentations est une revue thématique transdisciplinaire cherchant à multiplier les éclairages sur des questions de société par des approches issues de disciplines scientifiques connexes par le biais de perspectives venues de savoirs qui s’ignorent ou parviennent rarement à communiquer. Elle a le souci d’inviter au dialogue chercheurs étrangers et acteurs parfois privés de parole, de livrer à la discussion des hypothèses sur des questions inédites ou peu explorées. Les membres d’Isor  * se sont d’emblée fixés comme objectif de concevoir une revue se situant à l’interface du monde universitaire et du grand public. Ils ont fait le pari d’un sérieux sans académisme. Tout en préservant une certaine rigueur scientifique, ils ont essayé de rendre la publication accessible et attrayante, en veillant à la lisibilité des contributions, en jouant sur l’iconographie et la mise en page, en proposant en fin de volume une abondante bibliographie raisonnée. Plurielle par ses objets et pluraliste au regard des approches fournies, Sociétés & représentations souhaite être disponible aux questions rencontrées par la société contemporaine dans l’intimité de ses formes tout en participant à un renouvellement des manières de la penser. Son numéro 30, « L’architecture et ses images », se propose d’interroger la photographie d’architecte aux confluences des regards, car celle-ci résulte d’une alliance entre des mondes professionnels qui s’ouvrent, se combinent, s’interpénètrent, se croisent et se transforment pour former des « objets culturels inédits ». Pour mener à bien cette réflexion, la revue s’organise autour d’une série d’études de cas comme l’architecture pénitentiaire mais aussi, par exemple, les représentations d’images photographiques institutionnelles pour le projet architectural de Lyon Confluence, avant de s’intéresser, dans une deuxième partie, à sa diffusion et à sa conservation archivistique.

L’architecture dans ses représentations

Pour les auteurs de ces articles, la photographie d’architecture modifie la perception que nous avons d’un site, d’un bâtiment, d’un espace. Dans son utilisation argentique, elle est mémoire, car elle révèle cet « en deçà » comme un substrat d’une représentation figurative, alors qu’elle est « au-delà » quand elle se fonde sur le numérique, créant par là même une image anticipative, voire mentale, d’une représentation. Pour percevoir ces évolutions, ces distorsions, plusieurs exemples font l’objet d’articles remarquables au travers de cinq typologies. La « tension » est analysée par Julie Noirot. Dans un brillant développé, celle-ci présente l’utilisation complexe de la photographie par le Corbusier tout au long de sa carrière. Elle est pour lui tout à la fois un outil de documentation, un support d’étude et un instrument de sa célébration. La « référence » se fonde au moment même où la photographie se veut être l’unique représentation de la modernité architecturale dont Peter Scheir sera le meilleur exemple. La « mise en valeur » nous est présentée par Gérard Monnier qui, en analysant l’identité photographique des sanatoriums du plateau d’Assy, pose les bases d’une réflexion plus large sur l’enjeu économique de la représentation. « L’interprétation » questionne l’œuvre photographique de Gilles Ehrmann pour en comprendre la résonance dans un espace social. Comment prendre place dans un univers privatif ? Comment l’expressivité de l’habitat rend-elle compte d’une réalité dans sa profondeur émotionnelle et économique ? Enfin, la « communication », cinquième et dernier élément typologique de cette tentative d’exprimer la représentation photographique, trouve dans l’article d’Isabelle Grudet un projet à sa mesure. En analysant l’ensemble d’images conçues dans le cadre du projet urbain et architectural de Lyon Confluence, l’architecte qu’est Isabelle Grudet décrypte avec minutie ce jeu de régulation, fruit de stratégies différentes en fonction des récepteurs que peuvent être des investisseurs, des politiques, des concepteurs, des promoteurs et, au final, le grand public. En se constituant ainsi une grammaire qui évolue en fonction de son devenir, la photographie d’architecture conditionne l’œil tout en le façonnant.

L’architecture dans sa diffusion et sa conservation archivistique

Pour assurer sa promotion, l’architecture, ou plutôt la photographie d’architecture, n’aura de cesse de se « reproduire », de trouver à se diffuser et à se conserver afin d’écrire une trace… immortelle. Quatre articles permettent d’en apprécier les enjeux, d’en comprendre le sens. Tout est affaire de légitimité, de construction d’une identité. Dans l’aventure de la Société régionale des architectes du Nord de la France décrite par Gilles Maury, on perçoit comment se dessine un réseau d’intérêts qui œuvre pour une visibilité nouvelle tout en assurant sa propre expansion. Pour Joanne Vajda, ce sont les guides de voyage qui construisent une représentation patrimoniale de l’architecture et qui forgent une identité, une « image » aux villes. Cette contribution analyse dans une perspective comparative des guides provenant de grandes collections (principalement les guides Diamant et les guides Bleus) et couvrant divers pays européens (Hollande, Italie, France, etc.) entre 1860 et 1950. Elle est, de loin, à mes yeux de bibliothécaire, la plus passionnante de ce corpus, car elle dessine en creux bien plus qu’une histoire du tourisme : une histoire urbaine, une histoire des mentalités, une histoire du regard et donc de la représentativité et de sa subjectivité. Mais la diffusion ne se suffit pas à elle-même, car elle est éphémère et nécessite sa conservation, son archivage, afin d’en constituer la mémoire et d’en assurer sa transmission. En s’intéressant aux archives comme outils de représentation de l’œuvre, Florence Wierre nous précise que cette « mémoire des maîtres d’œuvre » est une invention récente, puisqu’elle n’apparaît qu’au XXe siècle pour s’organiser et se développer dans une logique de communication. Elle associe ainsi des établissements publics, des agences et des musées, dans un dialogue permanent où la question de la représentation d’une œuvre architecturale comme objet de tensions matérielles et mentales conditionne notre rapport au monde, à son espace, à son architecture et donc à son image.

Ouvrage collectif d’érudition, la trentième livraison de la revue Sociétés & représentations analyse dans une perspective stimulante la vaillance du médium photographique comme une représentation de la société, et c’est à ce titre qu’elle mérite de figurer dans nos bibliothèques.

  1.  (retour)↑   Isor : Images, sociétés et représentations (ex-Credhess – Centre de recherche et d’études en droit, histoire, économie et sociologie du social), université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne :