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Diffuser et valoriser les thèses

Quelle place pour les bibliothèques universitaires ?

Christophe Pérales

Après deux premières éditions particulièrement réussies (la première en 2008 sur le prêt entre bibliothèques et la fourniture de documents ; la deuxième en 2009 sur l’indexation des ressources pédagogiques numériques), l’Aura (Association du réseau des établissements utilisateurs de l’Abes) 1 organisait cette année sa journée d’étude annuelle au tout nouveau Centre Pompidou – Metz, autour de l’objet thèse, de sa diffusion et de sa valorisation, sur la base du même postulat garant en grande partie de la réussite des deux premières éditions : livrer le témoignage d’expériences étrangères exemplaires.

Jouant de malchance  2, Valérie Travier, vice-présidente de l’Aura, et responsable scientifique de la journée en même temps que sa modératrice, dut en prendre en charge l’introduction ; Joëlle Le Marec, professeur en sciences de la communication et de l’information à l’École normale supérieure de Lyon, étant ce jour-là alitée. Ce qui n’avait toutefois pas empêché le grand témoin de la journée de livrer dans les temps une version écrite de l’introduction prévue, de laquelle il aurait été dommage d’être privé, et dont Valérie Travier donna lecture, exercice redoutable duquel elle s’acquitta avec une réelle conviction.

Les bibliothèques, conservatoires de la diversité des formes de la recherche

Dans son introduction, Joëlle Le Marec pointait tout d’abord la transformation en cours des modes de production des savoirs académiques, sous l’effet du discours politique de l’« économie de la connaissance » et de ses corollaires, programmation de la recherche et financement sur projet, lesquels tendraient à transformer l’aventure intellectuelle que se devait d’être auparavant la thèse en processus de production d’« éléments d’innovation ». Le paradoxe étant que, sommées d’épouser un moule unique, il y a fort à parier que les recherches produites par les doctorants puissent de moins en moins témoigner d’une inventivité et d’une audace intellectuelle réelles, pour les raisons et par les moyens mêmes qui cherchent à en maximiser le rendement en termes, précisément, d’« innovation ».

Si le raisonnement est apparu plus convaincant pour le domaine des sciences humaines et sociales (SHS) que pour les sciences, techniques, médecine (STM), le propos de Joëlle Le Marec avait l’immense mérite de rappeler qu’aucune des grandes bifurcations de l’histoire de la pensée scientifique, dans quelque secteur de la connaissance que ce soit, n’avait jamais pu être programmée, ni même anticipée.

Sur la base de ce constat, Joëlle Le Marec insistait, à travers la voix de Valérie Travier, sur l’importance des bibliothèques comme conservatoires de cette diversité des formes de la recherche, aujourd’hui selon elle menacée, et invitait bibliothécaires et chercheurs de son champ académique à collaborer autour de travaux prenant précisément pour objet d’étude ce produit culturel très particulier qu’est la thèse, dans ce qu’elle induit, à travers la diversité de ses formes, une variété au moins aussi grande de réceptions et d’usages.

Les thèses au Canada

Après cette intervention brillante quoique située, ce fut au tour de Sharon Reeves, responsable de Thèses Canada au sein de Bibliothèque et Archives du Canada  3 d’exposer les progrès de la diffusion des thèses canadienne grâce aux réseaux électroniques et à l’internalisation croissante (quoique inachevée à ce jour) de leur production nativement numérique et/ou de leur numérisation. Peu au fait manifestement de la situation française, et semble-t-il convaincue qu’elle avait à évangéliser quelque tribu sauvage n’ayant jamais entendu parler du réservoir NDLTD (Networked Digital Library of Theses and Dissertations) 4, Sharon Reeves a très probablement manqué son auditoire auquel elle donnait au final l’impression qu’elle avait peu à apprendre : c’est d’autant plus dommage que la proximité des situations française et canadienne quant à la diffusion des thèses et aux choix politiques effectués pour leur valorisation aurait sans doute permis une collaboration et des échanges de vue fructueux.

Thèses néerlandaises : quand Narcis alimente Driver

Autrement intéressante était l’intervention de Hans Geleijnse, ancien président de Liber  5, Ligue des bibliothèques européennes de recherche, et ancien directeur de la prestigieuse bibliothèque de Tilburg, qui présentait Narcis  6, réservoir national de la production académique néerlandaise alimentant lui-même le projet européen homologue Driver  7. L’originalité et l’exemplarité de cette réalisation, du moins pour qui veut pousser à bout la logique scientométrique actuelle, résidaient dans trois éléments :

  • une architecture distribuée de réservoirs locaux (publications des chercheurs, thèses des doctorants, données primaires produites par les laboratoires), alimentant efficacement (quoique au prix, semble-t-il, malgré une interopérabilité poussée, de coûts de transaction importants, soulignés par Hans Geleijnse lui-même) un réservoir national unique ;
  • la mise en relation, au sein de Narcis, non seulement des réservoirs locaux, mais également des systèmes de gestion de la recherche des universités (outil Metis, l’équivalent de notre Graal national  8) : description des projets de recherche conduits et de leur contenu, des unités de recherche et de leur structure, pilotage des coûts (inputs) et de la valorisation (outputs), bref le système rêvé pour quiconque souhaite « monitorer » et évaluer en permanence, et en temps réel, l’activité de recherche de sa communauté, de l’échelon local au niveau national ;
  • un niveau élevé de standardisation (mais encore jugé trop faible par Hans Geleijnse, si l’on souhaite diminuer les coûts de transaction évoqués plus haut) : chaque document déposé est affecté d’un DOI (Digital Object Identifier), tout comme chaque publiant (DAI, Digital Author Identifier). L’intérêt de ce référentiel reste encore limité du fait de son caractère national, quand la recherche contemporaine est souvent collaborative et transfrontalière.

La malchance s’entêtant, l’assistance fut privée, l’après-midi, pour cause d’aéroport londonien paralysé par les intempéries, de l’intervention de Martin Moyle, responsable du portail Dart-Europe  9 dont il devait assurer une présentation, ainsi que de la conclusion de la journée par Joëlle Le Marec. En lieu et place, et au pied levé, Isabelle Mauger de l’Abes fit héroïquement le point sur l’avancée du projet français de portail national des thèses 10. Et c’est ainsi, en queue de poisson, comme ce compte rendu, que s’acheva, après une visite du Centre Pompidou – Metz offert par l’Aura à ses adhérents, une journée d’étude en demi-teinte, dont on espère que la prochaine édition fera davantage justice à l’investissement du nouveau conseil d’administration de l’association. •