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Réponse à Laurent Marty

Gilles Pierret

La parution dans le n° 2, 2011, du Bulletin des bibliothèques de France de l’article de Laurent Marty intitulé « La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ? » a suscité la réaction de Gilles Pierret, directeur de la Médiathèque musicale de Paris ; comme c’est l’usage, la rédaction du BBF a laissé à Laurent Marty le soin de répondre aux commentaires de Gilles Pierret.

La rédaction



Cela commence par un réquisitoire, annonçant la mort programmée des bibliothèques musicales (il faut entendre des discothèques ?), désertées par le public, condamnées par la disparition du CD et le développement d’internet. « Pour exagéré qu’il puisse paraître », selon l’auteur lui-même, le constat est sévère ; toutefois, cette crise serait surtout l’expression des inquiétudes de professionnels menacés dans leurs pratiques, car enfin, « la musique ne disparaîtra pas avec le disque compact » – on en serait presque rasséréné ! Si ce bilan porte une part de vérité, les choses sont évidemment beaucoup plus complexes, ne serait-ce que parce que cette analyse doit être replacée dans le contexte plus général d’une crise d’identité qui est aussi celle des bibliothèques de prêt, qui s’interrogent sur leurs missions avec les mêmes questionnements. Ce qui n’empêche pas de partager la nécessité d’un « renouvellement profond de conception, et de remise à plat des pratiques » appelé de ses vœux par Laurent Marty, qui entend « poser les bases d’une méthodologie permettant d’appréhender la dimension intellectuelle de la mise en espace de la musique en replaçant cette question dans une perspective dépassant les seules bibliothèques ». Programme ambitieux, dont nous devons avouer qu’il ne nous a pas tout à fait convaincu.

Une évidence ?

Voyons de quoi il s’agit. Si j’ai bien compris, il faut d’abord s’interroger sur la « représentation » de la musique que peut avoir le public, c’est-à-dire tenir compte de ses attentes, et éviter qu’il y ait trop de distorsions entre celles-ci et l’offre proposée par les professionnels que nous sommes. Bien. Mais qui ne souscrirait pas à un tel programme ? Cette question est au centre du métier de bibliothécaire depuis toujours. Que les collections, leur composition et leur mise en espace orientent l’offre de telle manière qu’elle va conditionner le public est une évidence, et on a beau replacer cela dans une perspective historique ou philosophique (« la bibliothèque comme discours intimement lié au moment ou à la civilisation qui l’ont fait naître »), tout cela est évidemment bien connu ; on peut même broder sur ce thème : tous les développements consécutifs sont là pour nous dire (je résume) qu’il faut qu’il y ait une adéquation entre l’architecture, la composition des collections et les publics desservis ou visés – ce que nous savons déjà.

Nous apprendrons aussi que la musique s’envisage à la fois comme pratique (je joue d’un instrument), comme écoute partagée (j’assiste à un concert), ou comme écoute pour soi, chacune de ces pratiques se déclinant, selon le degré de culture de chacun, au travers de catégories (« profane, amateur ou initié »), dont on aurait aimé qu’elles soient un peu plus précisément définies. Suit un long exposé sur la nature de la musique et l’évolution de ses formes, de la polyphonie à l’harmonie, tout ça pour nous expliquer qu’une collection de musique doit retrouver cette « connexion logique entre texte et savoir historique qui construit l’approche artistique dont le disque n’est, au fond, qu’un épiphénomène technologique ».

Arrêtons-nous sur ce propos révélateur : au-delà de cette contre-vérité flagrante (toute l’histoire de l’enregistrement sonore montre combien il a modifié la perception et la nature même de la musique), comment ne pas voir que l’on sacrifie une fois de plus au vieux réflexe consistant à opposer la pratique de la musique à l’écoute (symbolisée par le disque), et à reléguer celle-ci au rang d’activité connexe forcément moins noble ? On ne s’étendra pas sur cette vision singulièrement réductrice (cela me fait penser aux discours de certains bibliothécaires opposant la lecture, par définition sérieuse, et la musique, relevant des loisirs) pour déplorer une fois de plus la nocivité de ce discours d’opposition et de hiérarchisation des pratiques – et des genres musicaux, bien entendu. C’est exactement le contraire de ce que disait Michel Melot dans le fameux rapport du Conseil supérieur des bibliothèques de 1995 : « La bibliothèque publique doit être le lieu de tous les dépassements, entre musique écrite et musique enregistrée, pratique musicale et culture musicale 1. »

La collection musicale, nous dit encore Laurent Marty, « n’est pas qu’un réservoir de disques et de livres, plus rarement de partitions » (bien sûr !) mais aussi « exposition d’un savoir spécifique qui doit obéir à sa scénographie propre ». Traduisons : il s’agit de proposer un parcours, de mettre en valeur les dites collections, en « créant une atmosphère propice à la découverte » ; mais que fait-on donc dans les bibliothèques musicales ? C’était justement la thématique des dernières Rencontres nationales des bibliothécaires musicaux  2… Et cela continue dans les généralités : il convient en effet de ne pas se contenter de satisfaire les attentes du public, mais aussi de permettre aux désirs latents, non exprimés, de surgir, en proposant des associations inédites… Il faut repenser les espaces, investis par des mobiliers « conviviaux et modulaires », inventer une scénographie nouvelle. Tout cela en tenant compte quand même « de la tension entre mission de découverte et tentation encyclopédique », tension dont on ne sait comment elle doit se résoudre… sauf à la transposer dans le virtuel puisque l’informatique « inaugure une nouvelle conception du rapport entre musique et public » (aspect qu’on aurait aimé voir développé).

Bref, internet devient le lieu de tous les possibles : chaque usager peut désormais se créer son propre espace, le bibliothécaire – on ne peut tout de même pas l’évacuer – devant « guider sans contraindre », tout en abandonnant toujours plus « l’espace de l’écriture des collections aux lecteurs » qui n’auront alors plus besoin de nous (c’est la bibliothèque virtuelle). On ne comprend plus très bien… Et Laurent Marty d’appuyer son propos avec un exemple de ce qui pourrait être fait autour de la 5e symphonie de Beethoven, exemple qui correspond exactement, soit dit en passant, à ce que propose la Cité de la musique au travers des « parcours musicaux », avec en prime l’écoute possible d’un concert et la possibilité de suivre pas à pas la partition correspondante.

Tout cela est bel et bien, mais la question que pose ce type d’outils, au demeurant remarquables, c’est leur accessibilité : comment amener le public à l’utilisation de ces ressources ? Prendre la mesure de leur richesse nécessite un accompagnement impliquant une maîtrise de leurs contenus et de véritables connaissances musicales que n’ont pas nécessairement tous les personnels, dont la formation a toujours été plus bibliothéconomique que musicale. Amener les professionnels à une meilleure connaissance des contenus, leur donner le bagage de culture musicale nécessaire pour qu’ils puissent à leur tour sensibiliser les publics à la découverte, voilà le défi qui s’offre à nous.

Quant à l’avenir des supports, on peut l’envisager sous un autre angle que celui de leur disparition, sur laquelle on peut gloser indéfiniment – en vain –, et qui se pose différemment s’agissant du disque, de la musique imprimée, du livre ou du DVD. S’agissant du phonogramme, la question est bien plutôt de savoir la place qu’il aura demain dans la diffusion de la musique : gageons qu’il risque de connaître le même sort que le vinyle, devenu aujourd’hui, malgré le revival (symbolique) qu’il connaît, un objet de collection adulé par un public de niche. Peut-être est-ce là le plus grand bouleversement qui est en train de se produire, avec ce passage d’un public de masse (symbolisé par la discothèque de prêt) à un public de spécialistes. Dans cette perspective, la numérisation bien pensée des collections de phonogrammes, notamment des fonds patrimoniaux de disques microsillons, pourrait apporter une valeur ajoutée certaine en révélant des raretés qui n’existent plus que dans nos bibliothèques (du moins pour les rares qui les ont conservées), à condition, là aussi, d’en assurer la valorisation.

De nouvelles pistes

Que l’on subisse aujourd’hui les conséquences de la culture « mono-support » qui a été celle des discothèques de prêt est une réalité. Sans doute n’a-t-on que très mal pris en compte les besoins de la pratique amateur, dont l’explosion est un des phénomènes culturels majeurs de ces vingt-cinq dernières années. On connaît bien la faiblesse de l’offre en partitions des bibliothèques françaises ; on sait aussi que lorsque celle-ci arrive à être quelque peu fournie, le public est là… Alors, militons déjà pour le développement de ce support, il y a encore tant à faire dans ce domaine !

Rien n’interdit, au-delà, de mettre en avant l’apprentissage de la musique « en autodidaxie, comme pour les langues vivantes », sauf que cela suppose des moyens beaucoup plus importants (la mise à disposition de studios et d’instruments), et que cette éventualité reste très éloignée de l’histoire des bibliothèques françaises ; nous ne sommes ni en Allemagne, ni dans les pays scandinaves, où la pratique musicale a toujours été plus développée ; même si on peut s’en inspirer, transplanter un modèle conçu dans un contexte culturel différent n’est pas forcément souhaitable ni possible. Au Royaume-Uni, les bibliothèques musicales publiques sont surtout des bibliothèques de partitions ; à l’inverse, en Belgique, la Médiathèque de la Communauté française s’est construite autour du prêt de collections de phonogrammes ; en Italie, où les bibliothèques musicales sont surtout patrimoniales, les musiciens eux-mêmes viennent y jouer les manuscrits qu’ils y ont découverts ; à l’opposé, à la bibliothèque « Ten » d’Helsinki, on s’occupera plutôt d’initier des jeunes à la composition assistée par ordinateur… Et les Allemands disposent du remarquable réseau des Mubis  3, qui proposaient déjà, dès les années vingt, des services d’écoute sur place de disques…

Le modèle français a été basé sur la constitution d’une collection de documents musicaux offerte au plus large public possible, du néophyte au connaisseur. Cette conception ne correspond sans doute plus tout à fait à l’évolution des pratiques, et on ne peut plus se contenter aujourd’hui, en effet, de « juxtaposer des supports et de les prêter » ; les mettre en relation par un travail de médiation est essentiel, mais cela passe d’abord par les collections, qu’elles soient physiques ou virtuelles.

Cela, les bibliothécaires musicaux l’ont bien compris et, peut-être parce qu’ils sont les plus exposés à la dématérialisation des supports, ils ont été très tôt amenés à réfléchir, à proposer de nouvelles pistes de réflexion, à explorer de nouveaux services, comme en témoigne la richesse des échanges sur les blogs professionnels  4 ou le succès des Rencontres nationales des bibliothécaires musicaux organisées chaque année par l’Acim. Voyez (ce ne sont que quelques exemples) les bibliothèques musicales hybrides et leur présence sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…), le développement des blogs musicaux (Brest, Grenoble) 5, les catalogues interactifs (Saint-Herblain) 6, la mise en place d’un service d’écoute en ligne, en partenariat avec musicMe (bibliothèque départementale de prêt du Haut-Rhin) 7, la numérisation de documents sonores patrimoniaux (fonds de disques 78 tours de la Médiathèque musicale de Paris) 8, le développement d’une animation culturelle réfléchie, en prise sur la vie musicale locale, et qui bat en brèche l’idée reçue selon laquelle la musique « serait bannie des bibliothèques ». Les initiatives sont nombreuses, qui montrent que, loin de camper sur des positions d’arrière-garde, les bibliothécaires musicaux savent innover et regarder vers l’avenir.

Certes, le défi reste de taille, et rien n’est gagné quant à l’avenir des bibliothèques musicales (et des bibliothèques publiques en général). Mais, sur ces questions essentielles, il ne nous apparaît pas que les perspectives développées par Laurent Marty, dont le propos vise plus, sans doute, à donner du sens qu’à proposer des actions concrètes, apportent un éclairage nouveau. •

Mai 2011