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Gérard Mauger

Claude Poliak

Bernard Pudal

Histoires de lecteurs

Bellecombe-en-Bauges, éditions du Croquant, 2010, 540 p., 25 cm
Coll. Champ social
ISBN : 978-2-91496866-9 : 32 €

par Christophe Evans

Des trajectoires de lecteurs : une enquête racontée

Cet ouvrage, publié avec le soutien de la Région Rhône-Alpes, est une réédition à l’identique d’un livre paru initialement chez Nathan en 1999 dans la collection « Essais et recherches » (avec le concours à l’époque de l’Observatoire France Loisirs de la lecture, qui n’existe plus aujourd’hui). Son principe : analyser dans le détail des trajectoires de lecteurs – gros ou faibles pratiquants – à travers les propos mêmes que ceux-là tiennent pour décrire et justifier leur niveau d’investissement dans la lecture (de livres, essentiellement). Le protocole repose ainsi sur une enquête qualitative conduite par entretiens approfondis complétés d’observations détaillées des bibliothèques personnelles des interviewés  1, le tout réalisé dans les années 1990. Le corpus d’entretiens, relativement restreint, porte sur 24 personnes interrogées pour la plupart en couple, âgées à l’époque de l’enquête de 32 à 53 ans, et dont les origines sociales et les situations professionnelles sont volontairement diversifiées (du lieutenant-colonel au jardinier municipal, en passant par la styliste de mode et la femme au foyer).

La « génération 68 », les femmes et les hommes

Avec un tel corpus, ce que les auteurs perdent ici en termes de représentativité statistique, ils le gagnent en finesse quant à la description précise des modalités « d’entrée en lecture » et quant à l’évolution à la hausse et/ou à la baisse de cette pratique au cours de l’existence. On comprend bien par ailleurs que les personnes rencontrées sont sélectionnées en fonction des « cas » qu’elles sont en mesure d’illustrer et que le travail sociologique de construction de figures « idéales-typiques » de lecteurs, réalisé à travers un double mouvement de mise à distance et d’interprétation, permet d’envisager des formes de généralisations à l’ensemble de la population. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans ces « histoires de lecteurs » – le terme est bien choisi puisqu’il s’agit d’une enquête basée sur des déclarations portant sur une pratique culturelle légitime – des personnes diplômées appartenant à des milieux sociaux favorisés qui ne lisent pas, et des personnes peu diplômées appartenant à des milieux sociaux moins favorisés qui lisent beaucoup. On notera également au passage que la transformation de « cas » en « histoires » racontées à plusieurs voix facilite l’appropriation par le lecteur, puisqu’il se trouve confronté à des procédés de narration qui ne sont pas sans rappeler ceux du récit et du texte littéraire. Au-delà des singularités et des singularismes, le pari de l’enquête consiste bien à tenter de dégager des principes d’intelligibilité des pratiques de lecture contemporaines (du moins celles de l’époque). Parmi d’autres, un axe structurant permet à cet effet d’organiser une grande partie du questionnement, l’axe générationnel, la majorité des interviewés appartenant à la « génération de mai 1968 ».

Avant de parler résultats, quelques mots sur ce choix éditorial un peu curieux à première vue d’une reparution à l’identique, c’est-à-dire sans nouvelle préface, sans ajout de postface ou d’avertissement au lecteur. Il faut dire que l’enquête est logiquement datée et que, s’agissant de matériaux qui font l’objet d’une analyse sociologique, l’ancrage historique de l’entreprise constitue de fait un élément déterminant qui n’est pas suffisamment retravaillé. Il est en effet au principe même d’une partie de la problématique de l’enquête avec cette notion d’approche générationnelle  2, mais, que l’on soit sociologue ou lecteur interviewé dans le cadre d’une enquête, on ne tient pas le même discours sur la lecture, le monde du livre et des imprimés en général, dans les années 1990, au XXe siècle, et dans les années 2010, au début du xxie siècle. Les nombreuses et précieuses références qui sont faites par ailleurs à d’autres travaux et enquêtes sociologiques ne vont pas au-delà des années 1990, ce qui peut poser problème pour un lecteur non spécialiste ou averti. S’agissant d’une enquête résolument qualitative, il faut reconnaître toutefois que cet aspect daté n’est pas totalement insurmontable : les témoignages rapportés et les analyses qui en découlent demeurent bien évidemment pertinents pour une génération et une époque données et devraient pouvoir être transposés à d’autres générations de lecteurs moyennant quelques précautions : ce qui a été fait, par exemple, pour les lecteurs assidus de romans policiers étudiés par Annie Collovald et Erik Neveu en 2004  3.

Côté résultats, on peut dire avec le recul que cette enquête a fait date et qu’elle continue à rayonner dans le domaine de la sociologie de la lecture, au moins sur trois points importants :

• Les incidences des évènements biographiques et historiques sur les trajectoires culturelles individuelles : l’importance notamment des rencontres interindividuelles dans le choix des investissements et désinvestissements culturels ; le poids de l’appartenance à une même génération 68, empreinte pour certains de contre-culture et d’engagements politiques au sein desquels le livre occupe une place centrale (que l’on peine un peu à lui voir jouer aujourd’hui).

• Le dimorphisme sexuel marqué de la lecture dans nos sociétés occidentales et ses racines socioculturelles : sous-entendu les différences hommes/femmes dans le domaine du lire, que les auteurs expliquent notamment par la césure entre « le monde des choses matérielles » des uns, et « le monde des choses humaines » des autres, aiguillage fondamental dont découlent beaucoup de représentations et de pratiques (au point que l’on peut parler d’une sphère sociale masculine et d’une sphère sociale féminine où la biologie n’a ni le premier, ni le dernier mot).

• Enfin, les principaux usages sociaux de la lecture, ou « fonctions sociales », saisies à partir des témoignages mêmes des lecteurs interviewés, sont ici mis en valeur et finement analysés : la fonction de divertissement (« lire pour s’évader ») ; la fonction didactique (« lire pour apprendre ») ; la fonction salutaire (« lire pour se sauver ») ; et la fonction esthétique (« lire pour lire ») 4.

Difficile décentrement pour le lettré ethnocentré

Sur ce dernier point, l’ouvrage est à son tour salutaire dans la mesure où il permet de montrer que la fonction esthétique de la lecture – « la lecture pure », fonction historiquement survalorisée par les institutions culturelles –, est celle qui est pourtant la moins répandue parmi la grande masse des lecteurs ordinaires. D’après Mauger, Pudal et Poliak, la lecture d’évasion elle-même fait d’ailleurs l’objet d’un partage entre ceux qui possèdent cette aptitude (à se laisser prendre au jeu littéraire ou romanesque), et ceux qui ne la possèdent pas. Bref, c’est l’ethnocentrisme lettré qui est au cœur du travail d’analyse critique et de déconstruction entrepris par les trois sociologues : cette tendance des gros lecteurs à universaliser (de façon non consciente) leurs propres modalités de rapport aux textes et aux œuvres. Si les références scientifiques sont nombreuses et mélangées, l’approche est donc volontairement distanciée et critique, et la filiation avec la sociologie bourdieusienne particulièrement explicite.

Ce parti pris débouche parfois sur une analyse désenchantée du rapport à la lecture, qui va dans certains cas jusqu’à un sentiment de mise à nu, notamment quand il est question des différences entre hommes et femmes et surtout du jugement que les uns portent sur les pratiques de lecture des unes (et vice-versa), même au sein du couple. On est loin, comme on le voit, des synthèses d’enquêtes qualitatives qui caressent le lecteur dans le sens du poil. L’écriture vise bien ici à entreprendre un travail d’objectivation.

À ce titre, il me semble très intéressant, comme les auteurs eux-mêmes proposent de le faire, de lire ces Histoires de lecteurs en se livrant soi-même à un travail d’autoanalyse pour interroger sa propre biographie de lecteur et son propre rapport aux imprimés, livres et institutions du livre (la bibliothèque et la librairie n’étant évidemment pas absentes des témoignages recueillis). Signalons pour terminer qu’il est un cas intéressant, quoiqu’un peu décalé, qui à lui seul mérite le détour : celui d’un garde forestier, très grand lecteur, qui vit retranché entouré de livres au cœur de la forêt (il possède 3 000 à 4 000 ouvrages, selon sa propre estimation, dont une grande partie concerne la poésie et la philosophie, pour un budget annuel d’approvisionnement de 30 000 à 40 000 francs !). Intitulé « La lecture au fond des bois d’un neveu de Zarathoustra », ce témoignage d’un esthète pur – le rangement méticuleux de ses livres et le rituel de ses séances de lecture sont éminemment codés – apparaît pour le moins exotique, surtout à près de vingt ans de distance. Il met en valeur de façon singulière la ligne de clivage entre le sacré et le profane qui est souvent très signifiante chez les grands lecteurs férus de genres à forte légitimité ; il est également éclairant pour les aspects à la fois socialisants mais aussi désocialisants des pratiques de lecture en général :

– « C’est son monde à lui [dit sa compagne], sur lequel il ne faut pas empiéter.

– Qu’est-ce que tu en penses de cette passion de Jean-Baptiste pour les livres ? C’est quelque chose d’important entre vous ?

– “Entre” nous…, il y a plusieurs milliers de livres “entre” nous », répond Mauricette en riant et en détournant le sens du mot.

  1.  (retour)↑   Qu’il s’agisse, comme l’écrivent les auteurs, des « bibliothèques montrées », des « bibliothèques reléguées » ou des « bibliothèques cachées » des lecteurs, mais également de l’ensemble des livres disséminés au domicile et plus ou moins rangés.
  2.  (retour)↑   Utilisée avec profit dans le registre quantitatif par Olivier Donnat. Voir : Olivier Donnat et Fabienne Lévy, « Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques », Culture et prospective, n° 3, 2007.
  3.  (retour)↑   Annie Collovald, Erik Neveu, Lire le noir : enquête sur les lecteurs de récits policiers, Éditions de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, 2004.
  4.  (retour)↑   À comparer aujourd’hui avec les logiques d’usages des réseaux sociaux mises au jour par Virginie Lethiais et Karine Roudaut : la logique « expressive » (les amitiés virtuelles répondent à un besoin d’exprimer ses opinions, son vécu) ; la logique « instrumentale » (un moyen de faire des rencontres, de compter sur les autres) ; la logique « évasive » (par le jeu) ; la logique « d’exploration » (découvrir d’autres réalités). Voir : « Les amitiés virtuelles dans la vie réelle », Réseaux, octobre-novembre 2010.