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À quoi sert une bibliothèque ?

Stéphane Wahnich

À quoi sert une bibliothèque ? La réponse à cette question est, de prime abord, évidente. En effet, il est acquis que la bibliothèque tire son existence du principe même d’égalité d’accès à la culture pour le plus grand nombre. Pourtant, au-delà de ce principe établi et sous un prisme différent – celui de l’élu local –, il est intéressant de savoir à quoi peut servir la construction ou la rénovation d’une bibliothèque.

Il se trouve que mon activité professionnelle allie les deux aspects de cette question. En effet, en tant que « sociologue » de la lecture et conseiller en communication politique et publique, j’ai pu mesurer que les enjeux d’une bibliothèque vont bien au-delà de sa mission première. Vingt-cinq années de vie professionnelle et plusieurs contributions à la création de médiathèques me permettent aujourd’hui de mesurer combien une bibliothèque ou une médiathèque – en plus de l’accès à la culture pour le plus grand nombre – peut devenir un outil de communication et un enjeu urbain. Ainsi, dans le monde des collectivités locales, une médiathèque est un lieu qui offre une visibilité communicationnelle. C’est également un élément structurant en terme d’urbanisme, et enfin un lieu de sociabilité porteur de valeurs, qui participe à l’attractivité du territoire.

Un bon vecteur de communication

La création d’une bibliothèque permet à l’élu le développement d’un discours démocratique et égalitaire autour du livre. En effet, même si le livre entre directement en concurrence avec les documents électroniques, l’objet livre demeure valorisé. Il est possible d’avancer que la tradition judéo-chrétienne explique que le livre qu’est la Bible est encore prégnant dans notre société, et que la conséquence induite est celle d’un attachement fort, voire d’une sacralité autour de l’objet. Le fait est que, aujourd’hui encore, un lieu de lecture est automatiquement porteur de valeurs de liberté, de respect de l’autre, de savoir.

Cet état d’esprit se retrouve également dans le fait vérifié que tout pouvoir dictatorial va chercher à censurer, à interdire les livres qui dérangent, voire à les brûler. Par voie de conséquence, symboliquement et dans la conscience collective, tout discours sur la lecture et les bibliothèques est facilement consensuel, et il paraît difficile de s’y opposer tout en conservant un discours démocratique. Ainsi, une bibliothèque permet aux élus de développer une image positive qui prouve une attention au citoyen, car les bibliothèques constituent non seulement des lieux de culture grand public, mais offrent aussi une image portant l’idée de société pacifiée et civilisée par l’objet même de la lecture, et développent lors l’idée d’un service public légitimant l’action politique. Enfin, l’image positive de la lecture publique renvoie aux habitants une certaine idée d’eux-mêmes qui crée ce consensus déjà souligné.

Pour exemple, les critiques opposées à la création d’un lieu de lecture publique sont souvent inefficaces, car elles entrent en contradiction avec des valeurs fondamentales, démocratiques et humanistes, de notre société, mais aussi avec les représentations sociales des publics ci-dessus évoquées.

En dernier lieu, les bibliothèques constituent des lieux utiles à des profils de public très différents. Elles offrent en effet la possibilité de mettre en œuvre une communication par réseau auprès de publics qu’il est souvent difficile, pour un élu, de rencontrer, tels que les professions libérales, les enseignants…

Cependant, une bibliothèque ne constitue pas qu’un objet de communication facile, c’est aussi un véritable enjeu urbain.

Un élément urbain structurant

Une bibliothèque, par sa taille et sa fonction sociale, peut devenir, si l’on y prête attention, un élément structurant du développement urbain d’une ville. Les bibliothèques sont en effet susceptibles d’être parties prenantes de la réactivation identitaire locale, de représenter le renouvellement d’une promesse de nouveau développement microlocal, voire de redéfinir l’urbanité de la ville.

Ainsi, une bibliothèque peut porter en elle un renforcement ou une « re-création » identitaire, dès lors qu’elle occupe un espace ayant rempli une autre fonction auparavant. La construction et la modernisation de cet espace peuvent devenir porteuses d’une identité renouvelée, si tant est qu’elle respecte pour une part l’architecture de l’ancien lieu. C’est le cas de la « Maison des Savoirs » de la ville d’Agde, qui a été construite en lieu et place d’un ancien lycée datant du XIXe siècle. La cour intérieure a été recouverte d’une verrière devenant la pièce centrale (le cœur) de la médiathèque. La remise en valeur des « vieilles pierres » a permis de donner une forte lisibilité à l’équipement qui contribue indéniablement à son succès (la Maisons des Savoirs compte jusqu’à 40 % d’inscrits) mais renforce aussi le socle identitaire d’une ville qui accueille en été 200 000 touristes, soit dix fois sa population hivernale.

Néanmoins, le caractère identitaire peut également être renforcé par une création ex nihilo, autrement dit sans avoir recours à un ancien bâtiment public ayant marqué la conscience collective. En l’espèce, la bibliothèque de Sotteville-lès-Rouen en Seine-Maritime rappelle, par son architecture intégrant la brique, l’identité architecturale cheminote traditionnelle de la commune, et offre une modernisation de l’identité locale en évitant le rappel d’une certaine nostalgie, comme cela peut être le cas à Agde. Le parti pris architectural de la bibliothèque de Sotteville est d’abord fondé sur un espace au sein duquel la lumière permet de créer un moment à part. La qualité de la lumière du bâtiment conçu par Henri Gaudin et sa répartition spatiale procurent une ambiance propice à la lecture et à l’acquisition des connaissances. Cette modernité ne s’inscrit pas à l’encontre de l’aspect identitaire, elle affirme au contraire cette identité.

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Bibliothèque de Sotteville-lès-Rouen. © Ville de Sotteville-lès-Rouen

Mais une bibliothèque peut également devenir la promesse d’un nouveau développement, annonciateur d’une restructuration plus importante d’un quartier. Elle devient alors le premier acte d’une rénovation urbaine et contient par essence une représentation de l’évolution d’un quartier ou d’un centre-ville. C’est le cas de la bibliothèque de Marseille à vocation régionale (BMVR), qui marque le renouveau urbain de la Canebière tout en s’appuyant sur la façade historique de l’Alcazar. Lors de sa construction, la BMVR était le signe et la preuve du futur renouvellement urbain du quartier.

C’est aussi le cas – peut-être de manière plus modeste mais dans le même temps davantage adaptée à la ville – de la médiathèque de Mérignac. Cette commune proche de Bordeaux a entamé la complète restructuration de son centre-ville, trop longtemps délaissé. Le premier acte, couplé avec l’arrivée du tramway, consiste en la construction d’une médiathèque moderne reposant sur l’histoire de la ville.

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Bibliothèque de Mérignac. © Ville de Mérignac

En effet, comme à Agde, la médiathèque est créée à partir de l’ancienne mairie et d’une ancienne école, mais, contrairement à Agde, la médiathèque de Mérignac constitue non seulement la preuve de l’évolution du centre-ville, mais donne aussi le ton du renouveau architectural du quartier tout entier, permettant de réaffirmer la centralité de la ville, alors même que l’arrivée du tramway aurait pu être le signe d’une « banlieurisation » de cette commune. La modernité de l’équipement, tant dans son aspect architectural que dans les pratiques culturelles qu’il propose, mais aussi le succès qu’il rencontre, ont permis de redynamiser le centre-ville de Mérignac, de marquer l’espace par la présence d’un service public et de donner à voir la modernité de demain aux habitants de la ville. La médiathèque est devenue à la fois marqueur d’un renouveau du centre-ville et immeuble « témoin » des constructions de logements futurs.

Enfin, ces équipements, au premier rang desquels ceux de Sotteville et de Mérignac, organisent, par leur situation géographique choisie, l’espace urbain. Pour Sotteville, la nouvelle bibliothèque, proche du marché et de l’hôtel de ville, agrandit de facto le centre-ville ; pour Mérignac, la médiathèque, jouxtant l’église, marque de manière laïque un centre-ville renouvelé dans le sens où l’hôtel de ville, excentré, n’est pas à même de jouer ce rôle.

Un lieu de sociabilité

Les lieux de lecture publique peuvent aussi contribuer à la sociabilité de la ville, y compris pour les faibles ou non lecteurs. En effet, une ville est faite de rencontres, c’est d’ailleurs son principal intérêt pour celui qui y vit et qui y est attaché. Ces rencontres constituent autant de découvertes, autant d’échanges impromptus qui favorisent la formation des êtres humains. Une notion particulièrement structurante dans la construction humaine d’une ville est celle de parcours. Les équipements publics et privés contribuent à ce(s) parcours.

Disposer d’un café, d’une bibliothèque, d’une maison des jeunes et de la culture et même d’un espace vert n’est pas neutre dans la structuration de long terme des individus. Les élus locaux en sont conscients, l’absence d’espaces publics et de lieux de découverte crée un enfermement et développe une mauvaise adaptation à la société. Une étude que nous avons menée pour un département plutôt urbain nous a permis de démontrer que l’absence d’équipements culturels grand public provoque pour les jeunes générations une faible connaissance du monde qui les entoure, et surtout un enfermement quasi clanique entre amis par manque de lieux où chacun pourrait partager « autre chose » ensemble. Ce phénomène d’enfermement contribue à une très faible poursuite d’études dans le supérieur et crée une faible mobilité, notamment dans la recherche d’emploi.

Cela signifie par conséquent que, même si les individus ne sont pas de « bons lecteurs », les lieux publics tels que les médiathèques influent malgré tout sur une évolution des mentalités. Croiser chaque jour une médiathèque revêt un autre sens que de croiser un simple endroit de consommation courante, donc peu porteur de valeurs. Les médiathèques, par leur ouverture à tous et surtout leur utilité dans les études, structurent petit à petit le rapport aux savoirs, le rapport au monde, sinon aux livres.

C’est la raison pour laquelle, selon notre expérience, une médiathèque doit apporter autre chose que de l’offre documentaire. Elle a en effet pour mission de devenir un lieu où l’on se donne rendez-vous, où l’on peut boire un café, regarder par hasard une exposition… Ce rôle de sociabilité ne doit pas être négligé, car il assure une fonction structurante pour ceux qui ne bénéficient pas d’un capital familial culturel important. De fait, l’architecture ne doit pas véhiculer l’idée ou l’image d’un temple du savoir réservé aux initiés, de même que la communication mise en œuvre à l’égard de l’équipement doit émettre les signes de bienvenue à tous, par la présence d’activités différentes et complémentaires de ce que permet l’offre documentaire classique, afin d’intégrer, dans un parcours, tous ceux qui sont en quête de sociabilité.

Pour y parvenir, il convient que les locaux prévoient cette sociabilité, que les fréquentants y trouvent des zones de silence mais aussi des zones de bruit, que l’accueil ne décourage pas d’entrée les non-lecteurs. Cette fonction de sociabilité des lieux de lecture est très importante, car elle peut changer la vie d’individus auxquels les bibliothèques ne s’adressent pas traditionnellement, en tout cas en France.

La symbolique sociale

La création d’une bibliothèque est aussi l’occasion, à travers son règlement, son offre, de communiquer des valeurs. Pour exemple, la gratuité de l’inscription, totale ou partielle, ou encore la facilité pour s’inscrire, sont autant de signes porteurs de valeurs politiques. Pour certains, la culture se mérite et revêt une valeur intrinsèque et, dans ce cas, l’inscription a souvent un coût. Ce coût peut être symbolique (de l’ordre d’1 euro par exemple) mais il peut aussi être réel (15 à 20 euros). Il peut être réservé aux supports audio, DVD ou électroniques, tandis que les documents papier sont gratuits. Le signe émis alors par cette formule revient à dire qu’il existe une bibliothèque pour les « riches », qui peuvent s’offrir tous les documents, et pour les autres qui n’ont le droit qu’aux supports « traditionnels », ce qui émet par ailleurs un signe de dévalorisation des documents papier, contradictoire avec l’idée même de bibliothèque.

La création d’une carte famille, l’ouverture ou non le dimanche, mais aussi les horaires, sont des signes d’attention au public qui vont valoriser l’action du politique et qui vont donner « l’autorisation » sociale de fréquentation ou d’exclusion à certaines populations.

L’organisation interne de la bibliothèque, la valorisation ou non de certaines collections, la mise en valeur des documents patrimoniaux ou pas, sont autant de signes qui peuvent inclure ou exclure des populations.

Comme on peut le constater, une bibliothèque, selon sa conception, ses collections et son règlement, peut devenir un espace réservé à une classe sociale ou au contraire le lieu de tous. En général, le taux d’inscription donne, sur ce point, de bonnes indications.

L’attractivité du territoire

Les collectivités locales se placent en concurrence entre elles, et l’attractivité des territoires est devenue, au fil des années, un enjeu important. La culture sous toutes ses formes permet de créer des distinctions entre collectivités qui leur offrent une possibilité de démarquage au sein du « millefeuille » territorial français. Entre autres signes, le développement du nombre de festivals organisés directement ou sous l’égide de collectivités locales n’est pas étranger à cette question. Par ailleurs, il apparaît que les bibliothèques constituent aussi des marqueurs pour la création d’image de villes modernes, cultivées, dans lesquelles chacun peut éduquer convenablement ses enfants.

Disposer d’une « belle » bibliothèque est un gage d’avenir. Les bibliothèques municipales à vocation régionale (BMVR) de Troyes ou de Limoges par exemple, par leur architecture originale et le rôle qui leur a été assigné, ont été le symbole d’une certaine renaissance pour ces villes. Cet enjeu est aussi partagé par les intercommunalités. De plus en plus, ces dernières ont en charge la compétence « culture », et, dans ce cadre, l’installation d’une bibliothèque intercommunale, surtout en ruralité, est un signe important que le territoire se place dans une dynamique de modernité. En termes d’image, l’apport d’une bibliothèque est donc important pour un territoire, surtout quand elle devient la tête de pont d’une animation culturelle locale.

Ainsi, le livre et, plus largement, la culture sont synonymes de vitalité, d’humanité, et la dynamique liée au livre véhicule une image valorisante pour le territoire et ses habitants.

Conclusion

Par l’ensemble des signes qu’elle émet et les enjeux sous-jacents d’image et d’urbanisme qu’elle porte, la création d’une bibliothèque constitue une décision éminemment politique. C’est une certaine idée de l’homme dans la cité que l’on véhicule, une certaine idée de la tolérance, du débat d’idées. La présence dans une ville d’une bibliothèque n’est pas chose anodine, elle fait partie des éléments qui structurent à moyen terme une population et une cité. Cet apport est lié à ce que donnent à voir, à découvrir, les bibliothèques, c’est aussi la réaffirmation d’un contrat social selon l’accueil, l’organisation et les possibles qu’offre la bibliothèque à sa population. Les signes peuvent être élitistes ou au contraire universels. Pour toutes ces raisons, il est clair que la programmation, la réalisation architecturale et le règlement constituent des objets politiques à part entière, car ils vont construire à moyen et long terme un rapport au savoir, un rapport à la lecture, qui détermineront pour une part non négligeable le devenir d’une population et d’un territoire tout entier.

Prendre en compte les problématiques identitaires et urbaines dans la création d’une bibliothèque n’est pas seulement valorisant pour le politique, cela l’est aussi pour la lecture publique. En effet, les bibliothèques de Sotteville-lès-Rouen et de Mérignac, qui ont pris en compte l’ensemble de ces facteurs, obtiennent depuis plusieurs années plus de 30 % d’inscrits. Autrement dit, la lecture publique ne doit pas seulement s’affirmer dans une logique culturelle mais aussi dans une logique de ville.

Janvier 2011