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L’esthétique du livre

Sous la direction d’Alain Milon et Marc Perelman
Paris, Presses universitaires de Paris Ouest, 2010, 447 p., 26 cm
ISBN 978-2-84016-052-6 : 25 €

par Françoise Lonardoni

Le programme annoncé dans ce livre est ambitieux. Il couvre de vastes périodes historiques et approche le sujet avec des outils critiques variés, ce qui présente l’avantage d’élargir la question esthétique au-delà du champ habituel de « l’apparence du livre ».

Ce volume rassemble une bonne vingtaine de contributeurs, universitaires ou professionnels, et s’inscrit dans la continuité des recherches menées par les auteurs ; il fait suite à leur publication antérieure, Le livre et ses espaces  * (publié chez le même éditeur en 2007). Les deux ouvrages sont issus de journées d’études.

La perception du livre comme objet

La première partie ausculte l’esthétique du livre en ses « diverses expériences ». Une excellente étude sur la composition graphique du livre à la Renaissance et les sources de son orchestration visuelle ouvre le bal. L’approche visuelle du livre est également privilégiée dans des études de collections ou d’ouvrages choisis pour leur exemplarité éditoriale : livres d’artistes, définition, questionnements identitaires, illustrés par le rapport complexe peinture-écriture chez Henri Michaux. Ou encore le pouvoir de l’édition, qui peut offrir une véritable vision du monde, au travers d’exemples emblématiques de l’après-guerre (le « Dali de Draeger », la collection « L’univers des formes », les éditions Skira…).

Un second chapitre couvre un autre champ de l’esthétique, celui de l’expérience profonde de la conscience suscitée par le livre, en deux articles : l’un porte sur les modifications de la perception et de la notion de durée lors de la lecture, l’autre énonce une phénoménologie du livre, objet qui n’existerait et ne s’éluciderait qu’à l’instant de la lecture.

L’éthique et l’esthétique du livre

La seconde partie, plus homogène, traite de « l’éthique et l’esthétique du livre ». Elle est concentrée sur la fin du XIXe et le XXe siècle.

Les conventions de l’édition sont-elles vraiment explicites et leur impact en tant que métalangage, analysé ? Brigitte Ouvry-Vial l’appelle de ses vœux, démontrant qu’une édition maladroite peut rompre le pacte de lecture, trahir, dénaturer.

Est étudié ensuite l’impact des qualités formelles de l’édition, impact perçu et formulé par des auteurs aussi différents que Mallarmé – passionné de typographie dès sa jeunesse – ou Vercors, qui investit d’une valeur éthique la qualité de ses éditions pendant la guerre. De manière comparable, on lit que les pères bénédictins, qui fondèrent les éditions Zodiaque dans les années 1950, chargeaient l’illustration photographique d’un pouvoir de transmission du sacré.

En fin de partie, l’étude des livres d’artistes de Christian Boltanski déplace le sujet vers le sabordage de la lecture signifiante. L’artiste conduit l’éthique éditoriale à l’aporie, bouleversant l’édifice raisonnable qui a précédé.

« L’espace d’exposition » offert par le livre forme le corps de la troisième partie. La période contemporaine a vu artistes et écrivains s’approprier l’imprimé comme une scène : les revues gratuites d’artistes, qui fleurissent depuis une petite décennie, ou la nature de l’illustration dans les livres de Winfried Georg Sebald (mort en 2001) sont analysées.

Dans ces exemples, ce ne sont pas les supports du livre qui sont interrogés, mais bien la substance du message, l’usage du rapport texte-image dans l’espace de l’imprimé. Plus près de l’étude graphique, et à l’opposé de ce qui précède, un article étonnant analyse l’évolution des codes de mise en page du texte de théâtre, et un autre propose une histoire minutieuse de la reliure.

La dernière partie de cette somme érudite est consacrée au « livre illustré dans l’histoire ».

La montée en puissance de l’illustration entre le XVIIe et le XIXe siècle est analysée dans son rapport dialectique avec le texte, et à travers les positions contrastées des écrivains (Rousseau, Flaubert, Musset). Mais on découvre aussi l’illustration comme point focal des stratégies éditoriales, et, partant, comme paradigme du rapport à la lecture et de l’édification de personnages littéraires.

On lira aussi trois études qui conjuguent le périmètre serré de leur sujet avec une problématique plus vaste : la construction d’un modèle esthétique dans les frontispices des secrétaires anglais au XVIIIe siècle, les fac-similés d’écriture manuscrite à partir de Plantin, et l’énorme entreprise éditoriale du comte Auguste de Bastard au XIXe siècle.

Enfin, le rapport au livre du pouvoir religieux est mis en évidence dans un article sur le Coran, ses multiples éditions depuis le viie siècle et leur signification historique, anthropologique et liturgique.

Dans la conclusion, les auteurs abordent l’évolution du livre vers des formats numériques, sur un mode binaire qui limite un peu le sujet.

On déplore l’absence d’illustration dans certains articles et, lorsqu’il y en a, leur piètre qualité. On peut aussi regretter les fautes laissées dans certains articles, qui se conjuguent mal avec la réflexion sur la qualité éditoriale.

Au-delà de ces détails, ce livre est une somme passionnante, d’un haut niveau de recherche, qui offre des pistes de réflexion pluridisciplinaires et une importante bibliographie.

  1.  (retour)↑   Voir le compte rendu de Benoit Berthou dans le BBF, 2007, n° 5, p. 124-125.